‹ Danton & RobespierreChapitre 113 sur 117 · ACTE V, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE

des bulles de savon î — Je me regardai comme supérieur à tous en intelligence — je Tétais, mais ma sagesse aussi n'était guère qu'une frivole et altière illusion humaine, un Moloch auquel j'offris de sanglants sacrifices !

C'est là, ô Peuple, la somme de mes fautes. Mais au lieu de me railler, de m^injurier, apprends par mor sort ce qu'est la destinée humaine — pensif et modeste, apprends à respecter l'immuable Destin — et qu'ensuite chacun tourne énergiquement le regard en soi-même : Que celui qui ne se sent pas chargé pour sa part de la même faute que moi, que celui-là s'avance, lui seul, et qu'il soit mon juge ! Je me suis trompé lourdement, mais avec moi se sont trompés Tépoque et les contemporains. Sur mon nom seul est entassée maintenant la honte de l'erreur générale. — Les générations, je le crains, succéderont aux générations en me maudissant, et pourtant elles ne tireront aucune leçon pour elles-mêmes de cette malédiction — Une lutte avec toutes les armes sera aussi dans l'avenir la lutte des partis — la violence, la calomnie, le mensonge, formeront l'instrument d'une chimérique infaillibilité — l'Humanité s'appuiera inconsciemment sur cette maxime que, consciente^ elle rejette avec horreur: à savoir que toujours le but peut sanctifier les moyens. — Pourquoi alors est-elle si forte devant moi, devant moi seul, cette horreur, pourquoi est-il si âpre, le prononcé du jugement ?

Je rirais de votre sentence, si, dans Tamer tourment de mon âme, je ne me l'appliquais à moi-mêmej si je ne me réjouissais de Texpiation. Je fus puissant. Aux mouvements de mon sourcil fut suspendu longtemps le destin de la France. — En ce moment je gîs ensanglanté sur cette civière, on me couvre de railleries et d'outrages. Mon œil mourant ne rencontre aucun re^

gard d*amour— je Tai repoussé loin de moi, l'amour qui sème de fleurs le sentier des désœuvrés. — Attaché par chaque fibre de mon être à un grand but unique, j'ai laissé se dessécher, s'endurcir, avec une énergie sauvage et obstinée, ce qu'il y avait d'humain en moi, et vous avez raison, je n'étais pas un homme, mais un monstre. — Aussi maintenant je meurs isolé. L'irréflexion indiff^érente ricane devant moi, là où la haine ne grince pas les dents — la méconnaissance entoure de sa couronne d'épines ma tête sanglante. — Eh bien ! je m'incline et je prends pour moi le lot des criminels, — la douleur, la malédiction, la honte. — Elle m'est bienfaisante, la fièvre ardente qui me pénètre — ils me sont agréables, vos outrages, ô hommes ! — ils sont même doux à mes oreilles, les mensonges de votre bouche — en r cette torture extérieure étourdit, adoucit la sorff anjtj qui me ronge silencieusement au fond du cœur.

Grave est ma faute — Mais tandis que je savoure toute l'amertune du fiel dont cette heure m'abreuve — que je m'explique parfaitement le poids énorme des imprécations méritées ou imméritées qui m'accablent, il passe comme un souffle adoucissant autour de mon front brûlant — un rayon de miséricorde semble descendre — ma vue se trouble — mes sens s'égarent de nouveau. {En ce moment Léonore entre brusquement * elle s* approche de lui^ moitié terrifiée^ moitié entraînée ; son attitude et son visage expriment la plus vive émo^ tion. Il la regarde^ et commence à délirer). Qui vientlà ? est-ce l'ange de la mort ? Qu'il est aimable, le messager de paix ! Etais-tu si près de moi ? Il me semble que je t'ai déjà vu — n'était-ce pas dans la verte forêt de Montmorency ! {Léonore s'affaisse en pleurant sur le brancard et saisit la main de Robespierre), Ma tCte est lourde — mais mon cœur devient plus lé-

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