‹ Danton & RobespierreChapitre 16 sur 117 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Prisonnière — Damnation ! Elle grince des dents en secret.

Et se demande pour quel Holopherne

Elle doit se décider à devenir une nouvelle Judith.

Mais tout-à-coup meurt Tempereur — elle profite

Du désordre, s'échappe dans un carrosse

La nuit, et court d'un vol non interrompu

Des bords du Danube aux rives de la Seine ! — Vive Paris !

La foule. — En vérité, une drôle d'histoire !

Lambertine. — Pas plus drôle que ma vie entière. (Cris. Un gentilhomme est amené prisonnier),

La foule. — Quel est cet homme ?

L'escorte du prisonnier. — Le marquis de Laprêde — longtemps caché, à présent découvert, un épi mûr pour la moisson.

Lambertine {avec trouble et émotion, à part), — Tous les diables de Tenfer ! — Cest lui, vraiment ! [S^avan^ çant vers lui). Un marquis ? Pendez-le, si c'est un marquis ! J*ai connu autrefois un marquis, {le regardant fixement avec des yeux enflammés) — un marquis, qui un soir — j'avais dix-sept ans — me conduisit en Angleterre — et qu'un matin en me réveillant je ne trouvai plus, abandonnée et seule sur une terre étrangère.

Les marchandes de poissons. — Pauvre enfant ! tu en fis une fièvre chaude.

Lambertine. — A travers mes rêves fiévreux j'entends raconter qu'à Paris on pendait les nobles à la lanterne — je volai à Paris.

Les marchandes de poissons. — Ta fièvre —

Lambertine. — Je l'ai emportée avec moi.

Les marchandes de poissons. — Une fièvre intermittente — ha ha ha ! Tu as lié connaissance avec beaucoup de révolutionnaires — un très grand nombre.

Lambertine. — Ils gisaient à mes pieds.

Les Marchandes de poissons. — Tu les as relevés.

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Lambertine. — Quand ils ne sentaient pas trop Peaude-vie. — Mort aux aristocrates I

Le prisonnier {bas), — Sois généreuse, Lambertine ! Ma vie tient à un mot de toi,

Lambertine. — Va au diable, imbécile, je ne te connais pas I — Pendez-le, sans-culottes ! — Vive la liberté ! — {Le gentilhomme est emmené),

La foule, — Vive Lambertine I

Les femmes {dansent autour d'elle et font mine de relever sur leurs e'pauîes), — Hourra ! Lambertine est notre reine ! Nous sommes les « furies de la guillotine I », nous sommes les « tricoteuses js^ de Robespierre ! ».

Lambertine [se défendant), — Pas un mot de Robespierre ! plus rien à son sujet ! 11 m'a dernièrement fermé sa porte. Il ne permet à aucune femme de se présenter chez îui-

Les femmes» — Robespierre est pourtant le plus grand des patriotes I Robespierre est notre Dieu î

Le sans-culotte. — Vous autres femmes, voilà comment vous êtes bâties \ moins uû homme peut vous souffrir, plus vous vous attachez à lui-

Les femmes {se jetant sur lui), — Nous ne nous attachons pas à toi, coquin ! {I! s'enfuit).

Une femme. — Que disait le grand Mirabeau aux journées d'Octobre^ quand on s'apprêtait à l'attaque de Versailles ? « Si les femmes ne se mêlent pas de Taffaire, elle est perdue! »

Une autre, — Et maintenant que nous autres femmes avons aussi nos oratrices, nos réunions, nos clubs, nous montrerons aux hommes-,-

Une troisième {V interrompant). — Que ce n'est pas inutilement que nous avons été de tout temps, nous autres femmesj ce que les hommes ne sont devenus

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que d'aujourd'hui : des sans-culottes ! {Rires et applaîidissements).

Le greffier de la Commune, — Place, là 1 Place î Je vois arriver le grand patriote, le citoyea Anacharsis ClootSj avec s.t suite d'envoyés et de représentants de tous les peuples de la terre, qu'il amène à la fête de la déesse Raison !

Voix. —Anacharsis Cloots Me baron allemand?

Le greffier. — Le libéral protecteur du culte de la Raison, l'ami de Chaumette, Tardent admirateur du peuple français.

Un homme dans la foule. — Oui^ mais il mange aussi chez les aristocrates et les riches banquiers juifs ; il est ami de tout le monde.

Le greffier. — Un grand patriote, vous dis- je l Place, là !

Anacharsis Cloots [arrive avec un cortège de gens quij par leur costume ei hi couleur de leur visage ^représentent toutes les races de îa terre ; lui et les siens crient) : Vive la France 1 vive la République !

La foule. — Vive Cloots ï

Cloots {chercha^it à frayer une place à sa suite sur Vavant'Scène) :

Permeltez-moîj a mis* cîtoyeos, De me placer kî avec les tuieeis, Reprc-sfiDtants, députés de tous les peupks De la terre^ qui dans lai belle fête d'aujourd'hui Veulent offrir leur hommage Au gmud peuple des Francs — comme gage De la prochaine fusion de toui les peuples Avec vouSj Frauçais 1

Voix. — Voyez *vous ? il a de bonnes intentions. L'anifuté. — Il o'est que juste que tous les peuples

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de la terre se soumettent à la République française.

Un homme dans la foule. — Et même, dernièrement, est venu de Mayence, avec d'autres, un nommé Forster, qui a annoncé la soumission des habitants des provinces du Rhin allemand.

Le sans-culotte. — Citoyen Cloots, ne connaissezvous pas en Allemagne le poète tragique Sillery, qui a écrit Les Brigands * f On a joué sa pièce à Paris et elle ne nous a nullement déplu.

Gloots. — Je ne le connais pas.

Le sans-culotte. — Vous êtes cependant Allemand?

Cloots. — Je ne sais. Je suis cosmopolite — un fils de Tunivers.

Un homme dans la foule. — J'ai entendu dire que vous avez été élevé à l'Ecole des Cadets, à Potsdam.

Cloots. —

Ah ! vous l'avez entendu dire ? je ne sais comment J'y suis entré. Mon acte de naissance, je Tai Brûlé en même temps que mes lettres de noblesse. Je suis l'avocat de l'Humanité, un philosophe,

* Il s'agit ici naturellement de Schiller, que notre sans-culotte confond avec le marquis de Sillery, mari de madame de Genlis, et membre de la Convention nationale, où il siégeait parmi les partisans du duc d'Orléans, quoiqu'il fût atteint par l'accusation lancée le 3 octobre 1793 contre les Girondins, avec lesquels il n'avait jamais eu de relations particulières, et exécuté le 31 du même mois avec vingt-et-un de ses collègues. La méprise du sans-culotte est fort excusable, puisque l'Assemblée législative elle-même, dans le décret signé Clavière et contresigné Danton, qui accorde le titre de citoyen français à Schiller en même temps qu'à d'autres Allemands célèbres. Campe, de Paw (oncle d'Anacharsis Cloots), travestit le nom de l'auteur des Brigands en celui de « M. Gille, publiciste ».

{Note du traducteur).

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