‹ Danton & RobespierreChapitre 21 sur 117 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Hébert, Chaumette et d'autres membres de la Commune. Quand le cortège est arrivé au milieu de la place, le char s*arréte. La déesse descend, et elle est conduite par Hébert et par Chaumette sur la tribune en forme de trône, où elle prend place. On lui met entre les mains le flambeau porté jusque-là devant elle. Les jeunes filles se groupent au pied de la tribune. La musique se taît).

Un citoyen (sur ravanUscène, à son voisin). — Magnifique personne, cette déesse Raison I

Le voisin. — Oui, c*est une belle femme, la Momoro ; on dit seulement que sa denture laisse un peu à désirer.

Une femme (à sa voisine). — Voyez donc quelles boucles d'oreilles étincelantes elle porte 1

La voisine. — Elle les tient du riche baron allemand.

Hébert [monte à la tribune^ mais non pas tout à fait jusqu^à la hauteur de la Déesse). — Concitoyens ! L'impudente rébellion des pouvoirs exécutif et administratif contre le peuple souverain, qui s'exerçait en France comme partout, est abattue. L*abus du pouvoir, pratiqué jusqu'à présent par les premiers fonctionnaires de l'Etat, les rois, est détruit à jamais. Depuis le moment où la tête de Louis Capet est tombée et où la poussière de ses ancêtres, dans les tombeaux fastueux de Saint-Denis est allée embrasser sa sœur, la poussière des rues de Paris, le respect des rois et le charme magique qui pesait sur les peuples sont rompus. Nous sommes allés à Saint-Denis, nous avons ouvert les cercueils magnifiques des despotes de France défunts: elles gisaient là, les idoles autrefois toutes-puissantes devant lesquelles nous fléchissions le genou; elles gisaient là dans leurs cercueils d'argent, fantômes de poussière que retenaient ensemble seulement les derniers restes de leurs habits brodés d*or. Touchait-on

du doigtées Majestés ! — la cendre du tombeau grésillait de leurs haillons d'or et de pourpre, comme la poussière d'un fongus qu'on écrase dans la main. Elle s'élevait en épais nuages, la cendre des rois, et à celui qui était venu là, son domestique le lendemain enlevait de dessus ses habits, avec l'autre poussière, la pourriture faite des potentats. Il n'y a plus pour l'Humanité d'idoles innées. L'Humanité, à Tavenir, honorera seulement ceux qui l'ont servie, et non pas ceux qui Tout dominée. [Montrant les bustes). Voyez le portrait de Voltaire, le grand combattant de la liberté de penser ; voyez le portrait de Marat, le pur, le fougueux patriote, qui pour la liberté vécut dans Tindigence, se surmena, fut conspué ,et finalement assassiné — qui fait rougir à la fois les tièdes et les ambitieux, ces gens qui maintenant encore s'efforcent de circonvenir le peuple libre dans un but égoïste — Qu'ils soient nos génies, qu'ils soient nos dieux à l'avenir ! Devant ceux-ci, peuple découvre ta tête !

La foule (agitant ses bonnets). — Vive Voltaire ! Vive Marat !

Hébert. — Qu'au lieu de l'aveugle despotisme, qu'au lieu de l'aveugle superstition domine à l'avenir la Raison ! Nous voulons désormais n'adorer que cette déesse. La Raison est devenue une personne humaine — et ici [indiquant du doigt la Déesse)^ vous voyez son image sans voile devant vous.

La foule. — Vive la déesse Raison I {Les bonnets s^ agitent). Vive ]a République !

Danton (à Robespierre^ à part). — « Il est terriblement en colère aujourd'hui, le père Duchesne ! »{Tou deux se perdent dans la foule).

Chaumette {monte à la tribune après qu^ Hébert Va quittée). — Républicains ! Nous n'avons pas seulement chassé la tyrannie du trône, nous l'avons aussi chassée

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