ACTE II, SCËNB I
ami du peuple, Incorruptible, que la destinée te conserve longtemps encore, longtemps pour le bonheur de la France et du monde !» — « Tu vis encore, tigre souillé du sang des plus nobles familles de France ! Bourreau de Phumanité, tu vis encore I Prends garde ! le descendant d'une noble race a survécu, et son fer affilé t'attend ! » — « Robespierre, homme chéri, noble et vertueux I pardonne à une fille enthousiaste delà République, enflammée d'admiration pour toi, d'implorer la grâce de te voir, de te parler, de pouvoir fortifier par ta vue son cœur républicain ! » — « Charogne, sac d'ordures, proie des vers, misérable Robespierre, n'as-lu aucune crainte de Dieu, le Seigneur, le maître du ciel et de la terre ? Car, sache-le, misérable tyran » — ce garçon écrit « tyran avec deux r ! Le peuple n'apprendra-t-il donc jamais à mettre l^orthographe ? — « misérable tyran, toi et tes complices, notre Paris... — encore deux r ! je ferai décapiter le magister chez lequel le coquin a été à Técole. — (On entend les cris d'un enfant). Qu'est-ce? [Le petit Duplay^ poursuivi par son père ^ qui agite un bout de latte ^ se réfugie auprès de Robespierre).
Le vieux Duplay. — Maudit garnement !
Robespierre. — Qu'y a-t-il t
Duplay. — Je vais lui rompre les os. Je viens de le ramener de la rue, où il s'est battu avec le petit François et l'a frappé au visage au point qu'il saigne.
Robespierre. — [avec un grand calme^ prenant Venfant par les épaules et le regardant fixement dans les yeux). — A dire vrai, l'enfant serait bien capable d'avoir fait cela. Mais on ne doit condamner personne sans l'entendre. Que s'est-il passé, mon garçon ?
L'enfant. — Nous jouions à l'attaque de la Bastille. Je voulais faire le général, mais François vou-
lait le faire aussi, parce qu'il est plus grand. Alors je Tai battu.
Robespierre. — Et les autres gamins ?
L'enfant. — Ils aidaient François.
Robespierre. — Et alors î
Uenfant. — Je les ai frappés aussi.
Robespierre {toujours très calme). — Petit, tu joues un jeu hardi I Ne sais-tu pas que dans un état républicain la majorité commande .? — Ainsi donc, vous jouez dans la rue à l'attaque de la Bastille et à d'autres jeux semblables?
L'enfant. — Oui. Plus d'une fois aussi nous avons dressé un arbre de la Liberté et nous avons dansé autour. Nous avons aussi fait des marches, et planté une tête d'aristocrate sur une pique.
DupLAY. — Quoi, polisson ? une tête d'aristocrate, une vraie tête d'aristocrate ?
L^ENFANT. — Non, une tête de chat ; mais elle représentait un aristocrate. Nous jouons aussi à la guillotine. Parfois nous faisons l'exercice et nous battons le tambour.
Robespierre. — Ecoute un peu : que deviendras-tu plus tard, mon garçon î
L'enfant. — Un vieux Romain.
Robespierre. — Un vieux Romain ?
L'enfant. — Oui. Le citoyen Camille est passé l'autre jour dans la rue, comme nous jouions à la guillotine, et nous a dit que nous deviendrions tous de vieux Romains. Je veux aussi devenir représentant du peuple : comme vous, citoyen Robespierre. Et général.
DuPLAY. — Oh ! l'imbécile !
Robespierre. — Oh l général aussi ? Voyez un peu î Ce gamin a-t-il déjà son idée fixe dans le sang ? {Avec une certaine malice). Tu veux donc devenir soldat }