ACTE li, SCÈNE II
ment des chiens au mouvement des roues. Peu d'élus, en vérité, parcourent sciemment cette route. Ce petit nombre comprend les régulateurs, les directeurs, les protecteurs, les pionniers. — Ils ont le grand but devant les yeux — et ce but seul. — Sais-tu, ami, ce que c'est qu'une grande idée ?
Saint- JusT. — Je crois le savoir.
Robespierre. — Sais-tu ce que signifie le mot : conséquence ?
Saint-Just. — Je le pense.
Robespierre. — J'en suis heureux. — L'individu, son bonheur ou son malheur, sa vie, ce n'est rien pour moi. Je l'immole sans hésiter pour atteindre le vaste but. Suis-je cruel ? mère Nature fait de même. Je désire, je veux que ce qui est raisonnable se réalise sur terre. Voilà mon principe — mon idéal. J^en suis enthousiasmé, ou possédé, si tu aimes mieux, j'en suis possédé comme d'un démon. — Ce qui est déraisonnable me trouble, m'importune, comme une dissonnance à l'oreille. Je ne puis le supporter. Je ne veux pas de rois, je ne veux pas d'aristocratie, je ne veux pas de privilèges, je ne veux pas de la domination des prêtres, je ne veux pas de celle du sabre, je ne veux pas non plus de celle de la populace ; — je ne veux rien d'une prépondérance qu'ont donnée le hasard, la naissance, la ruse égoïste ou la force brutale — car tout cela est déraisonnable et affreux sur la terre. Je ne veux pas d'autre prépondérance que celle de la raison sur la sottise. Celui qui appartient aux véritables élus conserve son influence sur la multitude à cette seule condition : c'est que vis- à- vis cette multitude il représente une multitude plus grande encore : l'Humanité. Je me regarde comme un de ceuxlà. Je sens la flamme de l'Humanité luire et brûler en moi — elle déchaîne en moi des ardeurs fiévreu-
ses — elle m'éclaire, mais elle me consume; la lumière demande soumission, obéissance — aussi de moi — elle est furieuse, elle détruit ce que j'ai d'humain — et alors les petits s'étonnent que je sois un « monstre y>. Celui qui porte le flambeau de cette lumière est l'esclave de celle-ci ; mais comparé aux enfants des ténèbres et du crépuscule, il est seigneur et roi. Il y aura toujours des rois. iMais sceptres et couronnes j mascarade de courtisans et gigantesques listes civiles, c'est de la folie, c'est une indigne absurdité ! La meilleure tête n'a qu'à se montrer, et elle régnera. Ne parle donc pas de dictature, ami, ne parle pas de dictature ! ne parle pas de noms, et de titresj et de dignités, ne parle pas de mômeries de courtisans, de satellites, de haches des licteurs — cela n'est bon qu*à compromettre, à discréditer... Restons sur la route légitime de la République. Si la France fait ce que je conseille, qu'ai-je besoin de commander? — Ne parle pas de dictature, ami l épargne-moi cela î
Saint-Just. — Je saisis — je me tais — j*admire... Je suis à jamais ton esclave. Pardonne, si je t'ai mesquinement importuné avec des formalités... En fait, nous sommes d'accord — en ce moment plus que jamais ? — {Après une pause). Vas-tu chez Danton ?
RoBESPLERRE, — Tout de suite.
Saint-Just. — Pour lui ta ter le pouls ? — Est-il malade ?
Robespierre. — Oui.
Saïkt- JtJsT. — Crois-tu qu'on puisse encore le sauver ?
Robespierre. — Si oui, que la foudre tombe sur cette main, si je ne la lui tends pas amicalement et loyalement ?
Saint-Just. — Et si non .? Si le médecin au chevet