ACTE II, SCÈNE II
Crois-tu réellement que cet homme fût secrètement h la solde de l'Angleterre, pour aider à abattre la République en secondant le parti extrême ?
Robespierre. — Non. C'était un fou pour son propre compte. Assez sur eux !
Saint-Just. — Et après ?
Robespierre. — Que veux-tu dire ?
Saint-Just. — Danton ?
Robespierre. — Un colosse par la tête et la poitrine — mais ses pieds s'affaiblissent.
Saint-Just. — Camille f
Robespierre. — Un sentimental bavard.
Saint-Just. — Tallien ?
Robespierre. — Un sot amoureux.
Saint-Just. — Fabre d'Egîantine ? Lacroix ? Louvet ? Hérault de Séchelles ?
Robespierre. — Des beaux-esprits — des becs gourmands — des coureurs de femmes — des gaillards ruinés. — A eux tous ils n'ont qu'une tête : Danton !
Saint-Just. — Et celui-ci ?
Robespierre. — Comme je Tai dit, un colosse aux pieds débiles.
Saint-Just. — Alors il n'impose qu'assis et au repos. Force-le à se lever, et il trahira sa faiblesse.
Robespierre. — Son parti est celui des débauchés sans conviction, pour lesquels la Marseillaise est devenue une chanson à boire, et le sol nouvellement conquis de la République un lit de repos sur lequel ils se remettent de leurs courtes fatigues. Ils voudraient dévorer en paix leur butin personnel. Il n'y a dans leur cœur aucun sérieux moral, aucune volonté dirigée vers un but. Ils compromettent par leur mollesse la République, qui plus que jamais a besoin d'une dépense complète de valeur virile, de sérieux et
d'énergie. Ils sont traîtres, même s*ils ne le savent ou ne le veulent pas. Je crains que bientôt on ne dise : la tête de Danton, ou le salut de la République I...
Saint-Just. — En d'autres termes : lui ou toi. Connais-tu le proverbe que le vieux Couthon répète toujours ? « SerpenSj nisi serpentent comederit, non fit draco » « un serpent qui veut devenir un dragon ailé doit auparavant avoir avalé un autre serpent ». — La République a besoin du dragon ailé. Et quand les patriotes Tacclament sous un nom populaire, ils le nomment Dictateur.
Robespierre. — Mon jeune ami, ne me fais pas entendre ce mot une seconde fois !
Saint-Just. — Tu refuses le nom — mais pourquoi pas aussi la chose ?
Robespierre (après avoir fait rapidement quelques pas en long et en large ^ et abandonnant son flegme^, — Ecoute-moi, Saint-Just! (Posant sa main sur lépaule de son ami), La parole est habituellement pour moi un outil, une arme ; qu'elle soit pour toi le messager confidentiel de mes pensées — autant que tu peux les saisir. Je suis peut-être, comme tu Tas dit, un enthousiaste au fond. J'aime l'Humanité, comme Rousseau Ta aimée — mais que sont pour moi les individus ? Je les méprise. Prends dans la masse un homme ordinaire — son être est la pure déraison. Laisse-le dans la masse, à sa place, et il est une partie d'un tout aveugle, à la vérité, mais infaillible. L'Humanité marche toujours vers son but, mais à son insu, par un instinct aveugle, comme un somnambule. Le bruit sonore des phrases par lesquelles elle tente de s'expliquer clairement son instinct aveugle, sa route et son but, ne signifie pas grand'chose. La plupart des mots se mêlent à son progrès, vides de sens, seulement comme encouragement, de même que Taboie-