SCÈNE in
(Chez Danton. Un appartement meublé richement, avec une pompe presque excessive; il y a cependant un certain desordre).
Danton {très bien habillé^ assis dans une attitude théâtrale dont il conna'îî la puissance devant une femme qui fait en ce moment son portrait : se levant tout- à' coup et s^ avançant vers la toile). — Excellent I Mais le maintien n'est pas assez libre — l'œil trop peu impérieux — la tête n'est pas assez élevée — tout cela doit s'affirmer d'une manière plus grandiose, plusimposante — donnez à Tîmage un grand et libre élan ! Regardez-moi d'abord plus exactement, comme je suis assis ici devant vous, et tel que vous me voyeZj peignez-moi î {// reprend sa pre-
ffiière posture, mais après une courte pause il se lève de nouveau). Vous pouvez peindre Danton avec un air quelque peu blasé, comprenez- vous ? comme étendu pour la sieste, mais colossal, de façon qu'on voie qu^à tout moment il est en état de se redresser et d'écraser la vermine. — (// s'assied, mais bientôt il regarde de nouveau la toile avec impatience). Trop peu d'élan hardi et libre, vous dis-je, trop peu de grandeur ! Mordieu î que dira la postérité de votre Danton, si votre pinceau lui donne l'air triste d'un oiseau malade ? — Songez donc, ma chère, que vous peignez Danton, le Septembriseur, et {il lui pince doucement les joues en riant) Tidole des femmes qui, dans l'homme, savent apprécier Thomme... (// s' assied j puis se lève encore). Qu'en dites-vous ? si vous me peigniez debout P à peu près dans cette posture ? ou ainsi ? (// prend différentes postures). Mais peignez comme à fresque — peignez comme Michel-Ange -— en traits grands et forts. Songez... {U artiste commence à iremblery les larmes lui viennent aux yeux et elle tombe sur une chaise). Qu'y a-t-il, ma petite dame .^ qu'y a t-il f
L'artiste. — Votre voix, citoyen Danton, me donne une crise de nerfs. Pardonnez...
Danton. — Petite folle — Madame la marquise, voulais-je dire — [Avec compassion). Pauvre enfant I [S^asseyani près d^eiU courtoisement). Je comprends, vous n'avez pas été élevée dans l'atelier d'un peintre, mais sur le parquet poli des salons — Votre mari était marquis, mais il fut ruiné et enfin guillotiné — à présent vous êtes seule, et quoique encore jeune et belle, vous vivez des arts qui vous servaient d'amusement dans vos anciens loisirs — vous peignez pour de l'argent les hommes de la Révolution. — Je ne m'étonne pas, Madame la marquise, {lui baisant galamment