ACTE II, SCÈNE IV
bois. — Laissez-moi en repos — la vie est une niaise comédie — elle ne mérite pas cette poursuite folle. Allez au diable, avec vos fleurs de rhétorique puisées dans Cicéron et dans Epictète ! Vertu et terreur — vieille poussière de livres rafraîchie avec du sang — un amalgame insupportable ! — Vous voulez briser toutes les chaînes, et néanmoins ossifier de nouveau l'Etat en vertu d'arides théories. Votre communisme rendra bientôt le monde aussi uniforme, prosaïque et ennuyeux qu'une grande manufacture ou qu'une maison de correction. Les gens iront, comme les galériens, tous vêtus de la même souquenille. Vous supprimez les vieilles et joyeuses fêtes, et vous prétendez enthousiasmer le peuple par de nouvelles et sèches allégories — vous chassez les saints du calendrier, et vous les remplacez par des carottes, des panais et de la choucroute. Que tout cela est fade et grossier ! Les Français sont devenus en partie barbares, en partie pédants. Ils veulent être des Spartiates, des Romains, — et que sais-je ? — au lieu de combattre en Français Pennemi vaillamment, et, pour le reste, toujours comme il sied à des Français, de jouir gaiement de cette existence récemment affranchie du poids de la superstition et du despotisme !
Robespierre {veut répondre^ mais il réfléchit, se lève et fait quelques pas, tandis que Danton fixe les veux sur lui. Puis revenant vers celui-ci avec son calme habituel) : — Danton, j'admets que tu es un honnête homme — mais regarde un peu autour de toi, Danton, et dis-moi si ce sont d'honnêtes gens et de vrais amis de la République, ceux qui ont l'habitude de trouver la vertu risible et la terreur incommode ? Danton, j'admets que tu es un honnête homme — mais je ne puis te cacher qu'il y a des patriotes qui prétendent que Danton se soucie bien moins de ga
rantir au peuple les biens de la liberté que de jouir en paix des siens, fût-ce même sous les Bourbons. — Danton veut V interrompre^ Robespierre continue) Danton, j'admets que tu es un honnête homme, et, il y â quelques semaines, je t'ai énergiquement défendu à la Convention, L'ai-je fait ?
Danton. — Je ne l'ai pas oublié. Il me sembla que tu avais encore besoin de moi, et — (riant) tu avais Tair, mon bon Robespierre, de me dire comme le Cyclope à Ulysse: Par amitié, je te dévorerai le dernier. — Qu'est-ce qui nous divise aujourd'hui ?
Robespierre. — Rien, si tu continues à t'exprimer aussi franchement que tu Tas lait jusqu'ici. (// 5^ ra55ïV^) Danton, on parle de certains chariots de transport qui, chargés d'objets de prix, se trouvaient sous ta garde et sous celle de Lacroix, en Belgique : ils auraient disparu et on ne sait pas au juste où.
Danton [riani], — Oui, et de l'argent avec lequel mademoiselle Montausier a bâti la salle de l'Opéra, et qui doit provenir de la poche de Danton — et des diamants des Tuileries, qui ont dû rester entre les mains des agents de Danton —
Robespierre. — Des contes en l'air?
Danton. — Cher Robespierre I il n'est sur terre d'homme si mauvais envers lequel la moitié au moins de ce qu'on lui reproche ne soit un mensonge.
Robespierre {inspecte du regard V appartement), — Ta ne vis pas comme Marat.
Danton. — Sur les bords de l'Aube, dans une maisonnette rustique, j'ai grandi en gamin indomptable. J^allaîs pieds nus à l'école, je n'apprenais rien — pourtant je savais tout. Je suis né sans-culotte — que voulez-vous de plus .?
Robespierre [qui s'est de nouveau levé et regarde V appartement magnifique^ examine une précieuse sta-