ACTE III, SCÈNE II
Danton. — Je le crois. Pourtant, on ne peut changer cela, monsieur le marquis.
Le marquis. — Voyez donc comme les prisonniers s'approchent furtivement de vous, comme ils vous regardent I
Danton (avec ostentation], — Ils font cela ? [A un groupe de prisonniers). Contemplez-le bien, Danton ! Voyez-vous comme le Septembriseur joue aux cartes avec un aristocrate ^ Dans l'antichambre de la guillotine nous sommes tous égaux. Cest pour cela çaême qu'on envoie les gens en prison ; on veut qu'ils trouvent réalisé l'idéal de Liberté, d'Egalité et de Fraternité. [Se levant). Camille, pourquoi soupires-tu par la fenêtre ? Ne vois-tu pas que les carreaux sont déjà tout ternis sous l'haleine de tes soupirs ? De quel vieux Romain as-tu appris cela ?
Camille. — O Lucile 1 Lucile !
Lacroix {s^ approchant] . — Laissez-le. 11 vaut mieux qu'il exhale ses soupirs sur la vitre que sur le papier.
Danton. — Non, il doit écrire ; mais un nouveau numéro de son hardi journal, le « Vieux Cordelier ». Ce n'est que la plume à la main que notre Camille est un homme. Quand il n'écrit pas, il pleure.
Lacroix. — Je voudrais que sa Lucile se fût aussi bornée à cela, au lieu de courir par les rues et de vouloir entraîner les bons bourgeois à la révolte. Nos affaires en iraient mieux.
Qn geôlier {entre), — Voici le vin, citoyen Danton, et les huîtres.
Danton. — Est-ce tout ? Encore des bouteilles ! encore des verres I (// lui Jette sa bourse).
Qu'attends- tu là, mon garçon ? dois-je te donner des jambes ? Venez, amis ! venez, marquis ! vous aussi, camarades, Venez, complétez le cercle ! Celui qui peut
Prouver qu*il est dans Tattente
D'un baiser de la vierge Guillotine, ^
Est aujourd'hui Thôte de Danton. Vous aussi vous êtes courtoise- Invité, citoyen geôlier ! — Voyez, [meut] Je suis bâti ainsi. Je ne puis boire En petite compagnie. La bonne humeur a besoin D'un public. — Pardonnez, marquis, si Je vous mêle avec des sans- culottes !
Le MARauis. — Il faut s'arranger comme on peut. Quand il y avait ici plus de nobles encore, parmi lesquels des dames, il y régnait une vie active, je pourrais dire amusante. On causait, on jouait des jeux de société, on déclamait, on représentait des petites scènes, qu'on improvisait ; de petites intrigues d'amour s'y mêlaient...
Danton. — J'approuve cela. Il faut marcher gaiement sur la route qu'on parcourt les yeux fermés, sans pour cela s'y heurter le nez — {Le geôlier a pendant ce temps apporté une nouvelle provision de vin^ et les assistants se sont groupés autour de Danton, qtii remplit les verres), — Camille ! la main au verre, et non au front I
Camille {sortant avec peine de sa rêverie). — Je ne puis pas encore le croire. — Robespierre, mon ami d'enfance — lui, qui a assisté à la fête de mon mariage — qui a bercé mon enfant sur ses genoux.
Danton. — Maintenant il t'envoie à l'échafaud. C'est la faute de tes Grecs et de tes Romains. Pourquoi, dans ton « Vieux Cordelier », as-tu tant parlé de Pisistrate et lancé tant de maudites allusions spirituelles et malicieusement ingénieuses contre la tyrannie de la vertu et de la terreur ? — Tu le vois, cela nous a cassé le cou !
Hérault. — Ah ! Danton, si tu avais été un peu moins impétueux devant le tribunal —