ACTE III, SCÈNE II. laj
Danton (r/j«/). — Impétueux? Ce n'est pas cela, mon cher Hérault! Je suis devenu enroué. Voilà tout. Je suis devenu enroué comme un pauvre diable de chanteur sur la scène, qui pour cela est sifflé et succombe. Voyez ! à de semblables bagatelles est suspendue la destinée de l'homme ! Le public est une bête ingrate et irréfléchie.
Celui qui à tout moment ne Tempoigne pas,
Celui-là ne Ta pas. Il ne pense jamais à hier.
Là-dessus, le tour rusé du renard Robespierre,
Avec sa conspiration inventée. —
C'était un coup de maître. Le géant Goliath
A succombé une fois encore
Devant un malin pygmée. Eh ! pourquoi
Se fiait-il à ses larges épaules ?
Pourquoi a-t-il préféré se moquer du chétif pygmée,
Plutôt que de l'écraser quand il en était temps ? — •
Oh ! comme les événements sont différents, bien différents,
De ce que le puissant Danton les avait prévus !
Hérault. — Puisqu'on t'imputait beaucoup de choses à tort, cela aurait dû te rendre le calme du juste. Danton [riant), —
Au contraire. Tant qu'on me reprocha seulement
Ce que j'avais fait, je fus encore maître de moi.
C'est une illusion de boutiquier, de croire que l'innocence est calme,
Et qu'une mauvaise conscience entre en fureur. Un vrai coquin
Parle avec réflexion, prudence, et en se préparant à l'avance.
L'innocent, Thonnête homme, l'homme de cœur
Bouillonnent, jettent les hauts cris, perdent leur calme, font rage,
Et sont perdus. Ami, j'ai été perdu
Parce que je n'étais coupable qu'à moitié !
CAMrLLE {ïui serrant la main avec exaltation), — Très cher Danton, k postérité —
Danton. — Ah, la postérité ! — Elle dira de toi que, de tous les hommes de la Révolution, tu es celui qui a le mieux écrit, et de moi que j'eus la meilleure voix de tous. Aussi les choses allèrent-elles mal, lorsque je fus devenu enroué. One m'importe, après tout P Mais je ne m'explique plus comment j'ai pu m'échauffer devant les juges. La vie est une sotte plaisanterie.
Fabri:. — Tu dis cela — et tu portes un nouveau toast a la vie 1
Danton. — Tu parles en critique. Celui-là ne connaît pas la joie véritable de la vie, qui ne s'entend pas au mépris de la vie. — Philippeau, à quoi médites-tu ?
Philippeau. — Je voudrais bien savoir s'il est vrai, comme quelques-uns le prétendent, qu'une tête coupée, une fois séparée du tronc, survit encore plusieurs minutes et a sa connaissance.
Danton {souriant d'abord à part^ puis^ après une pause j pensif) : —
Vous rappelez-vous encore comme, à la fête de réconciliation
Avec Robespierre, j^eos une vision
Et vis branler vos têtes? Ha ! ha !
Il régne nne épidémie de têtes et de cous,
Uaa grande épidémie de têtes et de cous,
Id en France. Et le mal est
Contagieuîc —
( // reste un moment plongé dans une profonde médi" taiioHi puis se redressant tout-à-coiip^ Vœil très fixe) :
iih% contagieux — très contagieux.
Dans les jonrnées de Septembre nous avons Vu miîutir beaucoup de gens de cette maladie — Et fait mourir ^» vous le savez — et la vapeur de sang