ACTE III, SCÈNE III
Robespierre. — Pas toujours ? m'as-tu vu autrement?
Léonore. — Oui — quand vous vîntes pour la première fois dans notre maison. J'étais une enfant et je restais assise dans un coin. Ma mère vous présenta mes frères et sœurs. Puis elle me désigna en disant : Une fillette inintelligente, lourde, maladroite. — Vous me regardâtes avec vos yeux sérieux et profonds, vous écartâtes mes boucles de mon visage en disant : « Non ! c'est une charmante enfant, sensée et douce — un front pensif ». — En même temps votre œil avait un éclair amical, et votre bouche souriait légèrement — rien qu'un moment — cela passa comme la foudre.
Robespierre. — C'est de là qu'est née ta sympathie pour moi ?
Léonore. — Et j'étais heureuse de vous voir mener une vie si sérieuse et si tranquille. Moi aussi je songeais toujours. Ma mère me grondait, elle voulait que je fusse aussi active que Thérèse — que je fusse républicaine, patriote, et que sais-je ! — Mais en vous examinant, je pensais : le citoyen Robespierre, lui aussi, est calme et silencieux. — Quand on racontait de vous des choses terribles, je me disais : je connais mieux le citoyen Robespierre. — Je vous voyais constamment comme je vous avais vu alors — J'entendais constamment les mots : « Cest une charmante enfant, sensée et douce ». — Je me répétais constamment : Un jour viendra où il sourira de nouveau, où il sourira toujours comme il a souri, lorsqu'il a écarté les boucles de mon front.
Robespierre. — Et alors?
Léonore. — Alors je sourirai aussi, citoyen Robespierre. Toute la journée ! Et ma mère ne pourra plus me gronder en m'appelaiit lourde et sotte.
Robespierre [après une pause), — Léonore ! le
temps viendra où les combattants boiront à la source qui rajeunit le cœur. Robespierre, lui aussi, sa tâche achevée, abandonnera le sentier poudreux de ses fatigues. Son passé, semblable à un nuage rouge de sang qui éclate en éclairs terribles, il le verra disparaître à l'horizon. Alors il dressera en paix sa tente sous les arbres verts de Montmorency. Il regardera autour de lui et dira : Il est séché, le sang de mon glaive de justicier ; séchées sont les millions de larmes qui ont arrosé le champ de mes combats — Tous les démons autour de moi sont endormis. — Oui, enfant, il arrive, ce temps — Tange exterminateur s^écarte de nous tous, et à notre chevet se tient l'ange de paix — ce même ange de paix qui, en ce moment, à travers tes yeux d^enfant innocente, guette le sourire d'autrefois sur le visage de Robespierre ! — {Il V embrasse rapidement sur le front). Va vers ta mère, Léonore, va vers ta mère ! (// sort par le fond).
Madame Duplay {revenant avec Thérèse et Lehas). — Fillette, où es-tu ? tu déranges le citoyen Robespierre !
Robespierre {se rapprochant). — La pie importune, mais non pas le rossignol.
Thérèse {au bras de Lebas), — Nous aussi nous avons surpris un rossignol — ses roulades étaient si sonores —
Lebas. — C'était un merle, mon enfant ! 11 est encore perché là-haut sur Tarbre. {Lebas et Thérèse retournent vers le fond ; Léonore Us suit).
Madame Duplay. — J'aimerais mieux garder une douzaine de sauterelles sur le plat de la main, que ces jeunes gens.
Robespierre {regardant dans les coulisses). — Un carrosse.