LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN
I08, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, VIe
fût
AVANT PROPOS de l'édition française
La ville polonaise de Danlzig était, depuis des temps immémoriaux, comme un trait d'union naturel entre la France et la Pologne.
Vers Danlzig cinglaient depuis Vépoqae des Valois les navires français chargés d 'huile , de vins, de tissus et de soieries, pour recevoir dans leurs flancs le blé polonais et le bon bois de chêne. Par Danlzig passaient depuis François IeT les ambassadeurs que la cour de France accréditait auprès de ta Sérénissime République de Pologne, et il arriva qu'une Française, reine de Pologne aborda la terre polonaise à Danlzig.
C'est sous Danlzig que pour la première fois, au temps de Louis XV, le soldai français combattit pour la cause polonaise. Dans Danlzig reconquis sur les Prussiens par l'effort français, Napoléon apparut triomphalement.
La restitution de Danlzig à la Pologne louchant de près les intérêts économiques et politiques les plus vitaux de la France d'aujourd'hui et de demain est, de plus, intimement liée aux vivantes traditions franco- polonaises.
Pour toutes ces raisons la traduction que nous présentons au lecteur français ne nous a pas paru superflue.
Varsovie, Mai 1919.
Simon Askenazy, Professeur à l'Université de Léopol (Pologne).
La question de Dantzig, bien que placée quelque peu à l'écart et comme en marge de l'histoire polonaise moderne, a toujours pour les Polonais un charme particulier. Ils abandonnent volontiers la grande route de l'histoire pour visiter ces lieux où apparaissent les larges ports, les lourds bastions, les beffrois élancés, les palais patriciens, les rues graves et les marchés du vieux Dantzig. Cette ancienne ville polonogermanique, fière, obstinée, mutine et pourtant circonspecte, honnête et fidèle, fut une perie splendide dans le diadème de la vieille République. Elle fut pour l'ancienne Pologne médiévale un poste territorial et économique extrêmement important, elle fut aussi un des principaux foyers des meilleurs éléments de la bourgeoisie allemande en Pologne. Dantzig fut un exemple de relations amicales entre les deux nationalités voisines et de soumission pacifique de la laborieuse, honnête et fidèle population
allemande en partie, au paternel régime polonais.
Dès la première époque de son existence et de son développement, Dantzig a subi des avatars très divers et de rudes épreuves. A l'origine, la ville-colonie fut habitée par une population préslave des pêcheurs autochtones, avec un apport considérable du sang polonais. Depuis ces temps immémoriaux, elle resta en relations directes avec la Pologne des Piasts, Il est certain qu'elle fut comprise pour un temps dans la zone d'influence immédiate de Boleslas le Grand auxxeetxie siècles. Depuis la moitié du xne siècle (1148), grâce à une bulle du pape Eugène III, elle fut confiée à l'autorité spirituelle d'un évêque polonais et attachée au diocèse de Wloclawek, sous la direction duquel elle resta durant plusieurs siècles. Sous le règne des princes slaves de Poméranie, elle s'agrandit progressivement et se transforma grâce à une affluence de colons allemands, que ces princes encouragèrent surtout au cours du xme siècle. Vers la fin du même siècle, peu après l'extinction de la lignée des princes de Dantzig et de Poméranie, Dantzig salua, avec un enthousiasme de vassal, Ladislas le Bref, son légitime suzerain et l'hébergea trois fois sous ses toits (1298-1299- 1306), alors qu'il venait fortifier son influence
en Poméranie et faire cesser les querelles dévastant le pays.
Depuis les temps les plus éloignés, la ville entreprenante et active, issue d'une bourgade et d'une colonie de pêcheurs, commerçait avec la Pologne et vivait d'elle. Même dans ces temps à demi sauvages, elle trouva toujours auprès des princes et des seigneurs polonais des fournisseurs et des acheteurs consciencieux et sûrs. Elle trouva une « tutelle juridique » prompte, qui veillait avec beaucoup de sollicitude sur l'intérêt des marchands étrangers. De notre temps, un historien prussien du commerce de Dantzig a dû — malgré son peu de bienveillance pour la Pologne — reconnaître toutes ces choses en étudiant le très ancien Livre des échevins de la ville.
Mais à peine avait-elle commencé à fleurir que tomba sur elle, à l'aube du xive siècle, le poing de fer de l'Ordre Teutonique. Les rapaces frères de l'Ordre, croix noire sur manteaux blancs, à peine établis sur la rive droite de la Vistule, se préparaient déjà à sauter d'un bond sur sa rive gauche pour s'emparer de la clé du fleuve, des côtes et de la Poméranie entière, et pour conquérir Dantzig. Invités par les confiants Dantzigois eux-mêmes, les voraces Teutons, une fois maîtres du château de la ville, provoquèrent immédiatement une « querelle d'Allemand »-
La ville fut conquise, par une nuit sombre de novembre (1308), après un assaut meurtrier et inattendu. Une partie de la population fut massacrée, les survivants bannis, les habitations pacifiques détruites ; ils ne laissèrent que désert et fumée. Deux traits caractéristiques, plus profonds, de la psychologie politique de l'Ordre Teutonique nous frappent, quand nous examinons ce crime inouï, même pour une époque aussi reculée. Ce sont, à côté de la trahison et de la violence, le terrorisme et l'hypocrisie. Ici apparut le terrorisme à froid, employé comme moyen conscient de conquête. « L'Ordre a voulu — ainsi s'exprime Dlugosz, parlant de cette « exécution » de Dantzig — que la nouvelle d'une telle atrocité effrayât à tel point les cœurs des villes et des forteresses, qu'elles n'essayassent plus de lui résister. Il pourra ainsi poursuivre plus facilement et plus sûrement l'œuvre d'occupation. » De même apparut ici, comme moyen politique intentionnel, l'hypocrisie sans bornes, la négation absolue du crime accompli. Le procureur de l'Ordre osa ensuite, dans une justification devant le Saint-Siège, appeler « acte de justice » ce crime accompli sur Dantzig, invoquant quelque vague décapitation de bandits (latrones). Plus encore, il osa affirmer au Pape, que ce furent « les citoyens de Dantzig eux-
mêmes, qui, de -leur propre volonté (propria voluntate), détruisirent les maisons de cette ville et se transportèrent en d'autres lieux ». Il est très caractéristique de remarquer que jusqu'à nos jours, cette affreuse tragédie de Dantzig fut toujours mise en doute par le» historiens prussiens; s'ils la mentionnent, c'est très rapidement et toujours avec mille circonstances atténuantes. Cependant un historien contemporain prussien, bien qu'il ait mis en doute le nombre de 10.000 victimes, cité par les sources polonaises et dantzigoises, n'a pas pu toutefois nier l'horrible carnage, qui « avait causé la mort d'un certain nombre de chevalier* polonais, de plusieurs citoyens et d'un grand nombre d'autres habitants », comme il s'exprime évasivement. Un général prussien, qui écrivit l'histoire de la forteresse à l'occasion du Jubilé, avouant l'œuvreteutonne de dévastation, l'expliqua au point de vue militaire et la défendit ainsi: « La conduite de l'Ordre envers Dantzig et Tczevo n'est qu'une manière de faire la guerre à la façon mongole. Tchingiskhan agissait ainsi, mais sur une plus vaste échelle, car il ne possédait pas d'armée assez forte pour pouvoir laisser des contingents dans les villes plus importantes. L'Ordre, ne disposant que d'une petite force armée, n'a pu qu'user du même moyen. » Une
telle argumentation n'étonne pas évidemment dans l'ouvrage d'un savant prussien, spécialiste de notre époque et général-major ; cet ouvrage, publié pour célébrer le centenaire de la conquête de Dantzig par la Prusse, fut dédié à Guillaume II. En fait, ce monarque « chevaleresque et éloquent » est devenu, comme on le sait, l'apologiste et le rénovateur, — pour le plus grand bien de l'art militaire moderne — de la tactique des Huns antiques, qui fut malheureusement trop longtemps délaissée...
La conquête de Dantzig par les Chevaliers teutoniques fut un événement de première importance pour le développement]! futur de l'Ordre. L'année suivante (1309) le grand maître de l'Ordre, séjournant encore dans la^lointaine Venise, trouva le moment favorable au transfert définitif de son siège à Malborg. La chute de Dantzig sous la domination de Malborg fut définitive elle aussi. La population^ primitive polono-cachoube fut éprouvée plus qu'aucune autre dans le sac terrible de la ville. Chassée dans les marécageuses contrées suburbaines, elle descendit de plus en plus bas au point de vue économique et social, fut rongée par la misère, germanisée, écrasée, mais résista toujours, gardant une haine justifiée contre ses oppresseurs teutons. Si lesChevaliers de l'Ordre
favorisaient l'élément allemand, qui leur était indispensable, d'une protection égoïste, jointe à une usure sans merci et à un mépris manifeste, celui-ci en retour nourrissait un sentiment caché de haine profonde, qui ne différait que par la forme de celui des autochtones. Pendant un siècle et demi Dantzig dut subir le régime teuton sous le glaive de l'Ordre. Cette ville essentiellement commerciale, sous l'organisation purement militaire des Chevaliers teutoniques, fut blessée à vif et arrêtée dans son développement économique. Il est vrai que, grâce à sa situation géographique exceptionnellement heureuse, elle resta, même à cette époque fatale, un foyer important de commerce européen, abritant dans ses quais des centaines de navires anglais et occupant la place d'honneur entre toutes les villes de la Prusse.
Le développement naturel de la prospérité du port fut retardé douloureusement et comme entravé sous le joug teuton, dur et particulièrement rapace. Car l'Ordre convoitait les richesses autant que la puissance et opprimait pour spolier. Il ne lui suffisait point de tenir les habitants sous une discipline de fer, mais il écrasait leur commerce par des impôts exagérés et il organisait le sien sur une échelle de plus en plus vaste. Ainsi, au lieu d'être un protecteur,
il devint non seulement oppresseur, mais concurrent de la ville, concurrent d'autant plus redoutable qu'il était le maître et par cela même le privilégié.
Il n'est pas étonnant que, dans ces condition», la nouvelle de la grande victoire de Pologne sur l'Ordre Teutonique fut saluée par Dantzig comme l'aurore bénie de la libération du joug teuton. Bien que les habitants fussent encore obligés de fournir à leurs oppresseurs un détachement armé pour la bataille de Grunwald, cette victoire ne causa cependant pas autant de joie en Pologne même, qu'à Dantzig. Quand, après la défaite de Grunwald, une partie des survivants teutoniques accourut vers la ville pour y chercher refuge, « la population devint enragée » (das Volk wart wûtende), fit sonner toutes les cloches et, tombant sur ces hôtes indésirables, les repoussa en les massacrant. Immédiatement aussi — et même avec trop de précipitation, car ils couraient le risque d'une mortelle vengeance de l'Ordre insuffisamment vaincu — les maires et les conseillers de Dantzig se présentèrent dans le camp du vainqueur, Ladislas Jagello (1410). Accueillis avec bienveillance, ayant obtenu de nombreux privilèges importants pour leur ville, ils se hâtèrent, les malheureux, de saluer, en la personne
du roi de Pologne, leur souverain. Malheureusement ils allaient trop vite, la terrible vengeance de l'Ordre les attendait à leur retour. Nous savons comment le Commandeur sanglant vom Plauen, frère du Grand Maître, siégeant au château de Dahtzig, attira chez lui, par une amicale invitation, les maires imprudents, Conrad Letzkov, Arnold Hecht et le conseiller Bartholomé Gross et comment il les massacra sans pitié et n'en rendit les cadavres qu'après une semaine à la ville terrifiée (1411). Le vieux chroniqueur nous raconte d'une façon émouvante, comment les bourgeois terrifiés restèrent silencieux devant le Commandeur méprisant et comment seule la malheureuse fille du maire, Anna Gross, éclata en plaintes désespérées : « Si tu étais homme, comme tu es femme, tu aurais le même sort que ton père et ton mari », dit le Commandeur furieux. «Si j'étais homme ainsi que je suis femme — répondit Madame Anne — et si je m'étais trouvée face à face avec toi, ô Commandeur! de cette main que voici, j'aurais vengé la mort de mon père et celle de mon mari. » Aprèsr quoi, elle fit entendre un appel plaintif : « Je me plains à Dieu qui règne dans les hauts cieux, de cette horrible violence et de ce crime qui est tombé sur moi, femme infortunée, et sur mes petits enfants, au mépris des lois de
Dieu et des hommes. J'ai perdu mon père et mon époux, mes biens et mes droits. Hélas, moi et mes enfants orphelins nous les avons perdus sans aucune faute ni jugement. Toi, ô Dieu toutpuissant, aie pitié et envoie la punition que mérite un si grand crime. »
La punition et la vengeance arrivèrent enfin. Quand les Etats généraux prussiens déclarèrent la guerre à l'Ordre, aussitôt les habitants de Dantzig, qui gardaient dans leur cœur le souvenir de tant d'outrages sanglants, apparurent dans les premiers rangs. Ils jurèrent alors la mort de l'Ordre avec plus de violence que quiconque. Ils se rendirent rapidement maîtres du château détesté des Chevaliers à Dantzig (1454). Ils n'y laissèrent pas une seule pierre debout. Ce nid d'oiseaux rapaces fut rasé ainsi que leur ville le fut autrefois. Pendant la guerre de Treize Ans, ils n'épargnèrent ni leur sang, ni leur bien pour aider le roi de Pologne à écraser complètement la puissance des Chevaliers Teutoniques. Infatigables dans leur service volontaire, qui leur apportait la vengeance et la liberté, ils furent les plus actifs jusqu'à la fin. Ils participèrent à la prise de Malborg comme le prouve encore aujourd'hui le tableau conservé dans l'Artushof à Dantzig et les vieilles rimes tracées en bas. Avec la chevalerie polonaise,
ils écrasèrent à Puck les derniers rangs teutons, et levèrent, à leurs propres frais, pendant cette guerre, jusqu'à 15.000 recrues. Les frais de guerre atteignirent à peu près un demi -million de florins, c'est-à-dire, selon la valeur monétaire actuelle, environ 30 millions de zloty polonais. Quand Casimir Jagellon (1457) arriva à Dantzig , pour la première fois, la ville délivrée du joug teuton, le salua, non seulement triomphalement, mais elle offrit au roi, alors très embarrassé par le manque de fonds, un sérieux subside pour les frais de guerre immédiats et indispensables pour la conquête des derniers châteaux de l'Ordre. Les bourgeois apportèrent de toutes parts, l'or et l'argent aux pieds du roi et les belles Dantzigoises offrirent même leurs bijoux précieux. Le roi ému leur déclara qu' « ils recevraient une récompense royale ». La récompense qu'obtint Dantzig pour cette aide vaillante, honnête et pleine de sacrifice, fut belle et vraiment royale, dit avec juste fierté un savant de la ville, Gasper Schutzius, secrétaire et historien de Dantzig. Les Dantzigois obtinrent bientôt des mains du reconnaissant Casimir Jagellon, deux principaux privilèges de Dantzig qui incorporaient la ville à la Pologne (Privilegium Gasimirianum 1454, 1457). Ils obtinrent, grâce à ces deux privilèges du roi Casimir,
complétés encore plus tard, une large autonomie intérieure, de vastes privilèges commerciaux, dont quelques droits presque régaliens. Ils obtinrent l'autonomie législative et juridique, le droit de battre monnaie, de traiter librement avec les Etats étrangers, le droit d'ajouter une couronne aux armoiries de la ville et d'employer de la cire rouge pour les cachets du bourgmestre. Ils reçurent de plus un sérieux agrandissement du territoire de Dantzig et des environs, la confirmation de leurs droits sur toute la presqu'île de Dantzig et sur la presqu'île de Mierzeje (Nehrung), des propriétés sur la colline suburbaine, l'emplacement du château de l'Ordre, la dispense des deux tiers d'impôts et le droit de profiter du minage, la permission de bâtir une forteresse, le droit d'ouvrir et de fermer le port de la Vistule, le pouvoir sur toute la baie avec la garantie unique de la souveraineté de l'Etat polonais sur la mer. En un mot, avec leur adhésion à la Pologne, ils gagnèrent des droits inappréciables d'une ville libre et des garanties sûres d'un magnifique développement ultérieur.
Après un siècle et demi d'esclavage sous la domination teutonne, les habitants de Dantzig connurent avec le régime polonais une ère de liberté et de prospérité. Cette heureuse réunion de Dantzig à la Pologne fut définitivement consacrée par le traité de Thorn (1466). Une fois encore la ville salua dans ses murs le vainqueur de l'Ordre et le bienfaiteur de la cité, Casimir Jagellon, qui lui décerna le titre « d'Amiral de Pologne » avec le privilège complet de libre navigation. Le drapeau de Dantzig, deux croix d'argent sous la couronne polonaise sur champ de gueules, flotta depuis sur la Baltique et sur les mers lointaines en Occident ou dans le Midi. Immédiatement le nombre des navires affluant vers la ville doubla et tripla.
Ses relations commerciales se développèrent promptement. La Hollande fut son premier client, puis vinrent le Portugal, l'Espagne et la Turquie Même. Elles furent spécialement actives
avec la France et l'Angleterre. Les Anglais fréquentaient Dantzig depuis les temps poméraniens, ils furent ensuite souvent invités par l'Ordre, ainsi que les Français et les autres chevaliers d'Occident, à s'unir aux expéditions contre les « Sarrasins de l'Est », c'est-à-dire contre les Lithuaniens et les Lechites. C'est ainsi que même à la fin du xive siècle, on vit de très nobles chevaliers, un comte Derby, futur roi Henri IV, un maréchal Boucicaut, traverser Dantzig en hôtes du Grand Maître. Ils se rendaient avec la meilleure foi du monde à ces expéditions, présentées comme une œuvre pieuse, ignorant qu'elle n'était au fond qu'une entreprise de pillage teuton que Grunwald fit heureusement cesser. A cette époque, des relations amicales et commerciales s'établirent et se développèrent entre Dantzig, port de la République polonaise, et Londres, Hull, Nottingham et d'autres ports anglais de la côte orientale. Les produits de l'industrie anglaise, particulièrement les draps (Laken), entrèrent en Pologne par cette voie, de même que les blés, les farines, les .bois s'en allèrent vers l'Angleterre. Les pins et les chênes polonais furent employés bientôt exclusivement par la flotte anglaise comme matériel de construction. Vers la fin du xve et le commencement du xvie siècle, le commerce de
Dantzig avec la France s'affermit considérablement, surtout à l'époque des guerres entre François Ier et Charles Quint, quand les villes hanséatiques se virent forcées d'abandonner le marché français. Dantzig sut immédiatement profiter de ces circonstances. L'importation consistait surtout en vins, huile et soieries françaises, et l'exportation en bois, blés, et toiles de Pologne. Dans de telles conditions, le trafic de Dantzig s'accrut rapidement sous le régime polonais. Bientôt l'exportation du blé polonais atteignit presque 60 mille lastes et 20 millions de talars par an. Amsterdam seule aurait pu rivaliser à ce moment avec Dantzig pour l'importance du commerce international du blé. Un historien contemporain du commerce du blé, pour préciser la situation économique de ces deux villes à cette époque, la compare à celle de Londres et de New-York aujourd'hui. « Donc, — raisonnait avec justesse un noble polonais, — si les Dantzigois prospèrent grâce à nous et amassent des richesses grâce à notrt commerce, ils seraient des nains dénaturés s'ils pensaient à changer de maître. » Aussi n'y ont-ils pas songé un instant. Grâce à leur union avec la Pologne, Aima Mater de la ville, leurs revenus commerciaux augmentaient et leur dignité .de citoyens grandissait. Ils devin-
rent non seulement les sujets du roi de Pologne mais encore ses électeurs. Leurs délégués, « seigneurs de Dantzig » (die herrnn von Dantzike), prirent part, au même rang que les évêques, palatins et castellans du Royaume polonais, à la diète qui élut le roi Sigismond Ier.
Certes, il serait presque impossible de penser que les relations furent exemptes de querelles; mais celles-ci furent passagères, bien que parfois sanglantes. Les désordres religieux et sociaux qui eurent leur source dans l'éclosion subite de la réforme au cours du xvie siècle, amenèrent un sérieux conflit avec le roi. « Nous avons pourtant cru devoir agir en médecin qui guérit, plutôt qu'en terrible justicier de tant de crimes », dit Sigismond Ier aux citoyens repentants de Dantzig. L'ordonnance du roi (Statuta Sigismondi I 1526) ne fut en effet qu'un immense bienfait pour la ville. Elle limitait l'autorité du Conseil municipal en tant que Premier Département ou Ordre (Ordnung), instituait une forte juridiction avec le Deuxième Département ou Echevinage et, surtout elle réorganisait le Troisième Ordre qui grâce à ses 100 délégués, représentait maintenant efficacement, malgré sa dépendance nominale du Conseil, la vraie et la plus nombreuse population urbaine. Elle organisait l'administration et assurait la sécurité publique. Bientôt
l'épineuse question religieuse fut réglée, par le privilège de Sigismond- Auguste, avec beaucoup de tolérance et de modération, seul procédé pratique et efficace alors. Avec douceur et bonté, mais avec fermeté et sans effusion de sang, le dernier Jagellon sut réduire l'opposition de Dantzig contre « l'Union réelle » (1569-1570). Pendant ce dernier et principal conflit se révéla la sagesse de la susdite ordonnance de Sigismond Ier. Ce gouvernement bienveillant et bienfaisant conquit un appui moral et politique au sein même de la commune de Dantzig. Il sut garder cet appui jusqu'à la fin du règne polonais, contre le Conseil lui-même. Il apparut alors que, si l'administration polonaise rencontrait quelquefois de l'opposition parmi la classe peu nombreuse des patriciens du Premier Département, la grande masse de la population formait, par contre — grâce à sa gravitation naturelle vers le gouvernement royal — une digue toujours plus forte contre toutes les velléités séparatistes du Conseil. Le Troisième Ordre, bien que nommé en majorité par le Conseil, n'en représentait pas moins les quatre quartiers de la ville et les quatre corporations (bouchers, cordonniers, maréchaux-f errants et boulangers). Cette masse bourgeoise et commerçante, corporative et artisane, dans les veines de laquelle d'ailleurs
coulait le sang antique polono-cachoube, tous ces petits commerçants, artisans et pêcheurs de Dantzig, gens simples, nourris par le port» la Vistule et la mer, se sentaient non seulement unis à leur roi par l'Union personnelle, mais chaque jour plus attachés à la République par un lien réel, et une communauté d'intérêts et de sentiments. Ne reconnaissant pas l'élection de Batory (1577), Dantzig se souleva contre la République une fois encore. La ville se défendit obstinément, mais quand elle se rendit enfin, ce fut sans préjudice pour elle, sans regret, avec honneur et loyauté parfaite. Au lieu d'une punition et d'une vengeance à la manière teutonne, elle obtint de la part du vainqueur, le roi Etienne, la confirmation de tous ses privilèges et même de nouvelles et précieuses preuves de bienveillance.
Cette cité vaillante et industrieuse se développa depuis très rapidement. Jamais plus elle ne prêta l'oreille aux insinuations antipolonaises venant de l'étranger, surtout de la ligue hanséatique et du Brandebourg. Elle ne se laissa plus écarter de la voie naturelle de son développement, de l'union avec la Pologne. Aussi Dantzig s'agrandissait et s'enrichissait d'année en annéey surtout du xvie au xvme siècle. Sa richesse excessive commença même à éveiller des inquié-
tudes. Uu Dantzigois illustre, évêque de Varmie, protégé de Sigismond Ier, Jean Dantyszek, poète et diplomate, prophétisa en termes violents la ruine de sa ville natale par des richesses démesurées. Klonowicz naviguant sur sa. péniche vers Dantzig (Gdansk ou plutôt « Chlansk » — celui qui avale), lança les foudres de son courroux contre cette cité avare qui, par son commerce, faisait naître la convoitise, le luxe et la débauche. Mais ces plaintes moralisatrices ne purent évidemment pas affaiblir le rôle extrêmement bienfaisant que remplissait Dantzig, puissant et indispensable organe respiratoire du grand corps politique et économique de la République. L'accroissement toujours plus grand de l'importation et surtout de l'exportation, fut la meilleure réponse à toutes ces critiques littéraires. A la veille de la guerre de Trente Ans, l'exportation du blé atteignit presque 12.000 lastesr c'est-à-dire 5 1/2 mille de korzetcs (1 korzec === 75 kg environ) par an, chiffre ^énorme pour alors. Unie à la République par son propre intérêt bien compris, la ville reconquit en toute plénitude la base naturelle de sa prospérité et de sa splendeur. Elle reprit sa place d'entrepôt naturel de toutes les richesses du territoire polonais, des champs, des forêts, des steppes, de leurs produits : blés, bois, farine. Elle devint le fournisseur des produits
coloniaux et des produits de l'industrie étrangère, le lien et le médiateur entre les ressources agricoles de la République et les ressources industrielles de l'Occident. La République ne lui refusa jamais de nouveaux privilèges qui pouvaient affermir sa situation économique exceptionnellement favorable. Par elle passaient lentement blé, farine, et bois. Vers elle affluaient tous les objets indispensables à l'agriculture et à l'industrie domestique. Des bœufs de toutes les races et des chênes de mâture partaient pour la Hollande et l'Angleterre. A cette époque, la cité obtint le monopole précieux de « sigillation », privilège unique, lui donnant le droit exclusif entre tous les ports d'importer et de marquer les draps anglais, flamands et autres venant d'outremer. Ceux qui auraient osé importer les draps par d'autres ports, et sans la marque de Dantzig, auraient vu leurs marchandises confisquées. Rien d'étonnant alors que dans de telles conditions la ville, qui autrefois se révoltait contre l'oppression teutonne qui l'appauvrissait et la tyrannisait, s'attacha de plus en plus à la République qui l'enrichissait et la défendait.
Et en effet, les braves Dantzigois n'ont jamais cessé de donner les plus belles preuves de cet attachement reconnaissant et fidèle à la Pologne. Dans le passé, ils avaient plus d'une fois
aidé la Pologne des Jagellonsdansses«nécessités» militaires. Nous avons raconté comment, dès la première heure, ils secourirent volontairement Casimir Jagellon dans un cruel embarras. Ils offrirent ensuite trois tonneaux d'or au roi Sigismond- Auguste, pour la guerre moscovite. De même ils apportèrent à Batory, pour son expédition de Moscou, des secours volontaires en argent, canons lourds et munitions. A l'époque des grandes épreuves du xvne siècle, en face d'une incursion ennemie dans les domaines polonais, ils défendirent courageusement, l'arme à la main, les portes de la République. Ce fut alors, que pendant la première guerre de Suède, bloqués par la puissance menaçante d'un Gustave- Adolphe (1626-1629), ils ne se laissèrent point ébranler par les douces paroles du grand portedrapeau du protestantisme. Sourds à ses sollicitations comme à ses menaces, ils lui tinrent tête obstinément et lui préparèrent une sérieuse défaite. De plus, ils se moquèrent du tentateur déçu et de 1' « épouvantail » suédois dans mille chansons satiriques à son adresse. Gardant ainsi pieusement la foi jurée à la République, ils méritèrent les belles paroles d'éloges et de remerciements du roi Sigismond. Dans trois « constitutions » consécutives de la diète (1627, 1628, 1629), on rendit, au nom de la République,
l'hommage dû à la fidélité inébranlable de Dantzig envers la couronne.
Peu de temps après, pendant la seconde guerre septentrionale, la cité héroïque n'hésita pas un seul instant à résister de nouveau, à Charles-Gustave, le Poliorcète du temps. Pendant toute cette époque d'horribles épreuves et de trahisons lamentables, elle demeura comme une île au milieu du délugeuniversel(1655-1660). C'est une des plus belles pages de l'histoire de Dantzig. Les prudents habitants de Dantzig incendièrent alors eux-mêmes leurs faubourgs, leurs belles propriétés et leurs villas suburbaines, pour ne pas permettre aux Suédois de s'y établir. Pleins d'espoir,quoique encerclés par l'ennemi, ils lui déchiraient l'oreille de leurs vivats joyeux, en célébrant, par les salves sur les remparts et les marchés de la ville, la joyeuse nouvelle du retour du monarque légitime, Jean- Casimir.
Charles-Gustave assiégeait déjà ilinda et les pressait de se rendre à sa « clémente protection ». Mais il essuya de la part de ces simples bourgeois un ferme refus. Ils lui répondirent, avec une déférence prudente mais aussi avec une sage dignité, par cette sévère et admirable admonestation :
« Nous avons toujours, depuis notre réunion à la Pologne, rendu les honneurs qui sont dus
aux rois de Suède. Mais malheureusement nous avons appris la triste nouvelle de la lutte du roi Charles contre notre roi bien -aimé à qui nous avions juré fidélité. Nous avons appris de plus, que l'armée suédoise pille la Pologne, que de nombreuses terres sont dévastées, des villes et des forteresses rasées. Certes nous honorons Sa Majesté Royale de Suède et nous ne voulons pas savoir si elle fait une guerre juste à la Pologne, le Très Haut seul en est juge. Il voit que nul en ce moment ne saurait prouver la justice de la cause suédoise. Nous savons quels profits nous tirons de la faveur des princes régnants et particulièrement de la grâce de Charles-Gustave. Mais la fidélité au Roi bien -aimé, que Dieunousa donné par la voie d'une libre élection, pour notre souverain légitime à qui nous avons juré l'obéissance, ne nous a point permis d'accepter les conditions royales. Or cette fidélité est inébranlable depuis deux cents ans, époque de notre réunion à la Pologne. Nous endurons l'épreuve actuelle pour suivre l'exemple honorable de nos pères et jouir d'une conscience pure devant Dieu et d'une réputation de loyauté aux yeux des hommes impartiaux. C'est pour cela que nous avons pris les armes. Si Sa Majesté Royale apprécie ces motifs, Elle les justifiera sans aucun doute. Qu'Elle se souvienne qu'Elleestde con-
fession évangélique Elle aussi, et qu'Elle ne permette pas qu'on nous empêche de remplir ce que la Doctrine de l'Evangile ordonne à tous les chrétiens... Qu'Elle songe aussi que cet orage qui tomba sur Jean- Casimir, souverain particulièrement clément et bon, sur ses Etats et domaines, peut un jour l'atteindre Elle-même. Si dans ces conditions, sénateurs, sujets et villes soutiennent avec une fidélité inébranlable leur seigneur légitime, si aucune séduction n'a prise sur eux, et s'ils sont plus acharnés encore que nous, Dantzigois, Sa Majesté Elle-même pourrat-Elle ne pas admirer cet attachement et ne pas le trouver estimable même chez des ennemis ? Nous fiant en tout en la Providence Divine, nous restons pour tout ce qui ne concerne pas nos devoirs envers la Pologne, de Sa Majesté Royale de Suède les plus humbles serviteurs. » Les conseillers, les échevins et le conseil des Cent, c'està-dire les Trois Ordres de la ville de Dantzig.
Le lendemain, un haut dignitaire de l'Eglise protestante arriva du camp ennemi et redoubla ses instances en invoquant cette fois, l'intérêt commercial comme facteur suprême de capitulation. Les conseillers, profondément indignés, exposèrent au dignitaire délégué les principes et les coutumes de la cité depuis des siècles, en disant : « Nos ancêtres demeurèrent toujours
fidèles à l'évangélique doctrine du Christ et à leurs rois, comme à une autorité instituée par Dieu lui-même ; entrés de plein gré dans le Royaume polonais, ils n'ont jamais voulu en être séparés. Ils défendirent de toutes leurs forces leurs droits, leurs privilèges, leurs libertés et leurs coutumes. Enfin, ils se sont efforcés de développer le commerce, le bien-être et l'industrie. Mais jamais les devoirs secondaires ne primèrent chez eux les devoirs fondamentaux. Jamais l'intérêt ou le gain n'étouffa la vérité et le bien. Certes, personne ne voudra croire que servir les affaires de la religion en trahissant son roi puisse plaire à Dieu. Nous croyons, bien que notre jugement soit faible, que la paix et la simplicité d'esprit, que tous les cœurs et toutes les voix doivent demander au Christ, sont les meilleurs moyens de fortifier la religion dans les âmes. »
Cette attitude de résistance dans laquelle ils persistèrent leur coûta de grands efforts, des pertes sanglantes, la destruction de nombreux bâtiments et 4 millions et demi de florins polonais en subsides de guerre à la République. Mais ils purent saluer bientôt l'entrée triomphale de Jean-Casimir dans leurs murs libérés (1656). Ils purent entendre la solennelle déclaration du Grand Chancelier de la Couronne dans son discours de bienvenue au syndic Fabricius :« Dans
cette ville, malgré l'oppression, la tyrannie et les ruses du cruel ennemi, l'Etat tout entier fut sauvé. » Ils purent entendre le roi et les sénateurs aux séances des diètes suivantes (1659, 1661), renouveler de chaleureuses promesses de récompenses pour « réjouir » et « encourager plus efficacement la ville a garder toujours cette fidélité enracinée depuis des siècles ».
Pendant le règne suivant, Dantzig put, durant un peu plus longtemps, environ sept mois (1677- 1678), héberger le roi Sobieski dans ses murs. Au cours de ce séjour prolongé du roi, à côté des questions financières et politiques qui furent débattues, celle de la vie municipale fut aussi traitée. Comme si souvent auparavant, la population de Dantzig demanda au roi de Pologne aide contre l'oligarchie de ses propres conseillers. Le roi Jean fut « littéralement assiégé par les délégués des corporations de Danztig, surtout par celles de cordonniers et de bouchers... portant plainte contre la Municipalité ». Le chef de l'une de ces députations, G. Meyer, cordonnier, déclara au roi « qu'à Dantzig l'aide des corporations lui serait plus utile que l'épée de Batory ». « Mon Dieu — disait Sobieski, ému par l'attachement que lui témoigna l'honorable patron cordonnier de Dantzig ■ — ce n'est qu'un rustre et pourtant quelle affection l'inspire et avec quel amour il s'approche de
moi. » Le roi satisfit aux suppliques présentées par les corporations et prit en considération leurs plaintes sur les abus du Conseil municipal dans la question de l'élection et du vote du Troisième Ordre. Dans l'affaire des corporations il fut particulièrement bienveillant à l'égard de l'élément catholique, qui lui était très dévoué ainsi qu'à la République. C'est à ce moment, que par le décret du roi Jean (Decretum Joannis III, 1678), la compétence du Troisième Ordre fut élargie et un nombre immuable d'artisans y fut introduit, selon l'esprit démocratique qui dirigea toujours la politique royale à Dantzig.
Enfin, quand après quelques décades, les citoyens de Dantzig se trouvèrent une dernière fois face à face avec la puissance suédoise de Charles XII, les conditions furent toutes différentes. Bien que partisans de Stanislas Leczinski (Leszczynski) au temps de sa première élection (1705), ils ne firent pas une trop grande résistance à Auguste II, quand ce dernier fut proclamé souverain légitime par la majorité. Mais pendant la nouvelle guerre du Nord, la ville fut obligée d'héberger par deux fois (1716-1717), le nouveau potentat de l'Est, Pierre le Grand. Il fut reçu dans la grande salle du Conseil avec une magnificence digne d'une tête couronnée. Là furent écoutées avec respect ses remarques
exprimées en langue polonaise. Mais il fut impossible d'empêcher les manifestations moins flatteuses de la populace. Le tsar et sa suite burent beaucoup, se démenèrent encore davantage et furent une lourde charge pour Dantzig, comme le constate avec soupir l'historiographe de la ville. Pour la première fois alors, l'œil rapace d'un tsar s'arrêta sur la cité. A ce moment déjà, le Conseil dut déployer toute sa vigilance pour empêcher l'espionnage de la suite du tsar et même un brusque attentat à main armée. Depuis, l'idée de la conquête de Dantzig s'enracina profondément dans la politicrue russe et se manifesta ensuite successivement sous le règne d'Elisabeth Petrovna et même sous celui d'Alexandre Pavlovicz.
Le pays traversa une nouvelle ère de difficultés au moment de la dernière querelle électorale polonaise. Les habitants de Dantzig eurent, une fois de plus, l'occasion de donner une preuve frappante de leur assimilation à l'esprit national de la République, non seulement au point de vue matériel, mais surtout au point de vue moral et politique. Ce fut à la suite de la seconde élection de Stanislas Leczinski (1733), Le malheureux roi Stanislas, à la fois I et II de ce nom, à peine élu, fut chassé de Varsovie par l'élection d'Auguste III, faite sous la protection des baïonnettes russes. Poursuivi, il se réfugia dans la forteresse de Dantzig. La ville n'avait certes aucun devoir envers Leczinski. De plus, elle n'avait aucun intérêt à abriter le roi exilé, sans pouvoir, sans armée et même sans argent. Elle ne pouvait douter qu'avec un tel hôte, elle serait obligée de prendre à sa charge sa cause, vouée déjà à la défaite, d'affronter de
dures épreuves, des . pertes douloureuses, une lutte dangereuse et sans espoir.
Mais il est vrai aussi que l'immense majorité de la noblesse fut à ce moment favorable à Stanislas. Il était le « roi-elect » légitime de la Pologne, et parla, légitime suzerain de Dantzig. Alors, les nobles conseillers, après mûre réflexion, ne refusèrent point refuge à Leczinski. Ils suivirent en cela l'impulsion unanime de toute la bourgeoisie et leur sentiment de loyale solidarité patriotique et de fidélité envers leur maître. Bien plus, l'ayant accueilli, ils mirent leur point d'honneur à ne pas l'abandonner et à défendre jusqu'à la mort «lasaintepersonne de sa Majesté royale ». « Nous te saluons, ô Prince bien -aimé dans cette bonne cité de Dantzig qui, aujourd'hui seule, jouit du grand bonheur de contempler entre ses murs le roi Stanislas. » Ainsi, Dantzig en joie salua dans des rimes précieuses et maladroites l'arrivée du roi polonais. Il est intéressant de lire ces curieuses et amusantes effusions en vers et en prose, des sentiments de loyauté qui naissaient alors en abondance sous les presses consciencieuses de la ville. Quelque peu ridicules dans leur sentimentalité fausse et leur exagération, elles n'en furent pas moins émouvantes et caractéristiques, si l'on songe dans quelles conditions elles étaient composées,
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au milieu des tocsins d'alarme, des cris des colonnes ennemies courant à l'assaut, du fracas des bombes, du grondement des gros canons de siège russo-saxons.
Gomme il était à prévoir, la ville fut bientôt encerclée étroitement par les armées de la tsarine Anna Ivanovna, lancées à la poursuite de Leczinski. Le célèbre général russe Munich resserra le siège de plus en plus (1734), mais comme autrefois contre les Suédois, la ville fit vaillamment face à la stratégie menaçante du feld -maréchal russe. Elle combattait pour une cause vouée à la défaite par avance. Elle lutta, coupée de la Pologne et du reste du monde, n'espérant point de secours efficaces. Une seule aide vaillante, mais insuffisante, arriva de France, envoyée par Louis XV, gendre du roi Stanislas. Dantzig qui autrefois, au cours de la «nécessité» suédoise, fut aidé par la flotte hollandaise, aperçut j pour la première fois pendant cette guerre moscovite, bien plus dure encore, les vaisseaux de guerre français, arrivant malheureusement avec des effectifs trop faibles. Sous les remparts de Dantzig, sur la terre polonaise, sous les ordres du vaillant et jeune Français Plélo, couché par une balle russe, coula pour la première fois le sang français pour la cause polonaise. Depuis cette dette
fut payée avec usure par le sang, polonais versé pour la France. Cependant, même après la défaite du corps auxiliaire français, Dantzig, abandonné à ses propres moyens, ne perdit pas confiance et tint héroïquement tête à l'écrasante puissance russe. Avec courage, persévérance et vigilance, sans distinction de classe ni de corporation, riches patriciens et simples porte-faix transformés en gardes nationales, remplirent jour et nuit leur devoir, desservant les canons et montant là garde. Il paraît que même de vaillantes femmes, énergiques bourgeoises de Dantzig, s'essayèrent alors au métier des armes. « Peuple féminin, vierges ou femmes, montre donc aussi à nos ennemis ta vaillance. » Ainsi le poète, partisan de Stanislas, excitait ses compatriotes au combat. Les magnats indociles et la noblesse polonaise, qui avaient suivi le roi dans Dantzig assiégé, perdirent complètement courage et lui reprochèrent sans cesse leur malheur commun. Mais la bourgeoisie de Dantzig, population simple et dévouée, ne cessa jamais de lui prodiguer des marques de respect, et d'honorer l'inviolable majesté de la République en la personne du pauvre roi Stanislas. Il suffit de dire que, lorsqu'on apprit que le roi s'était sauvé clandestinement de Dantzig, cette nouvelle tomba sur
les habitants comme la foudre et éveilla chez eux, au lieu d'un sentiment bien compréhensible d'allégement, un sentiment de regret sincère et presque de désespoir. Et alors seulement, Dantzig n'ayant plus personne à défendre, capitula avec honneur; le siège avait duré quinze mois, 4.000 obus avaient dévasté la ville; l'armée assiégeante, comptant plus de 80.000 hommes, était commandée par le meilleur général du temps. Les habitants durent envoyer une délégation spéciale à Saint-Pétersbourg pour demander pardon à la tsarine Anna, au nom de la ville. Cette guerre leur avait coûté cher : la ville était en ruines, le sang de braves bourgeois avait coulé à flot et la cité dut payer plusieurs millions de contribution de guerre. Mais ce courage et cette fidélité prouvèrent une fois de plus leurs sentiments envers la République.
Il est évident qu'à la suite de ces événements les relations entre le nouveau suzerain, Auguste III (un deuxième Saxon), et la vaillante cité qui avait défendu obstinément son concurrent, ne purent jamais être très bonnes. Ce fait mérite d'autant plus notre attention, que malgré cela, lorsque Dantzig reconnut Auguste III comme suzerain, guidé par un instinct devenu traditionnel, le prolétariat urbain chercha avec
confiance sa protection. Cet élément, le plus nombreux à Dantzig, habitué à la tutelle bienveillante des rois polonais, envoya des députés du Troisième Ordre qui implorèrent, selon leur habitude, les secours d'Auguste contre les abus du Conseil patricien. Ils obtinrent, en effet, une nouvelle Ordonnance royale (Ordinatio Augusti III, 1750), très démocratique, qui cassait définitivement l'autorité et le népotisme du patriciat, confirmait et élargissait l'excellente et efficace loi électorale de la commune de Dantzig. Pour remercier le roi, le Troisième Ordre et les marchands lui érigèrent une magnifique statue de marbre, qui se voit encore aujourd'hui dans le vieil Artushof.
L'excellent Lengnich, alors professeur de droit et d'histoire au gymnase académique de Dantzig, peu après syndic de la ville, célèbre juriste et historien, dut, sur l'ordre d'Auguste III, soutenir les justes revendications delà commune, bien que son cœur fût plutôt du côté des patriciens et des conseillers. Ce savant, une gloire de Dantzig, fut membre de l'Académie impériale russe et conseiller de la légation de Saxe, deux titres « à l'emploi desquels, dit-il, j'ai renoncé complètement après mûre réflexion ». Il fut un diplomate avisé et prudent, appelé par ses ennemis « le Tacite prussien » parce qu'à force de se
taire il réussit à se faire élire syndic. Mais ce fut surtout un gardien fervent et obstiné de toutes les subtilités juridiques dantzigoises, en particulier contre la Diète polonaise. Attaché par un profond amour à sa petite patrie, bien qu'il soulignât quelques distinctions juridiques et nourrît quelques rancunes de classe, il resta toujours le «vieux» Lengnich, bon et dévoué fils de sa plus grande patrie, la République polonaise. Son œuvre principale s'intitula : « Bibliothèque polonaise » (Die polnische Bibliothek) et en tête de cet ouvrage, l'auteur désigna le lieu d'édition, par ces termes caractéristiques : « Tannenberg où Ladislas Jagellon défit les Chevaliers fTeutoniques. » (Tannenberg wo Wladislaus Jagello die Greutz-Herren schlug.) Il soutint obstinément que Dantzig ne « devait fidélité » qu'au roi seul et qu'à l'égard de la République, il suffisait « d'être animé des meilleurs sentiments ». Il s'emportait violemment contre l'appropriation illégale, disait -il, du titre de « suzeraine » (domina) que prit la République, mais distingua avec amour et fierté les services que Dantzig rendit à la Pologne et les obligations de la couronne envers la ville. Il se délecta dans rénumération des rois polonais qui « avaient honoré la ville de leur présence et y avaient séjourné plus ou moins
longtemps », donc « Casimir deux fois, Sigismond III six, Ladislas IV comme roi trois fois, de même Jean-Casimir ; Auguste II, quatre fois ; Alexandre, Sigismond Ier, Sigismond-Auguste et Jean III, chacunune fois». Quant auxmonarques, qui n'ont pas réjoui Dantzig par leur présence, le loyaliste Lengnich explique scrupuleusement, qu'Albert décéda à Thorn, en route pour Dantzig, que Batory projeta le même voyage lorsque la mort le surprit ; à Henri, le temps seul manqua, et le roi Michel en fut empêché par des luttes intestines ou extérieures, « bien que la reine montrât un vif désir de voir notre cité ». Sans s'en rendre nettement compte, tout en manifestant son patriotisme local, le célèbre Dantzigois demeura un excellent Polonais. •
Nous devons souligner à cette occasion que tous les illustres Dantzigois, jouissant d'une renommée européenne vécurent pendant que la ville était unie à la Pologne, et non pas sous la domination de l'Ordre, ou plus tard, sous celle de la Prusse. Parmi les hommes célèbres nés à Dantzig on peut citer Jean Hœffen- Dantyszek (né en 1485), latiniste et diplomate, ami de Sigismond Ier; Jean Hevelius (1614), ami du roi Jean III, astronome célèbre qui, pour glorifier son royal ami, donna le nom de « bouclier de Sobieski » (scutum sobiescianum) à
une constellation céleste qu'il avait découverte; l'illustre physicien Gabriel Fahrenheit (né en 1686); l'incomparable légiste et historien Gotfried Lengnich (né en 1689); enfin le distingué peintre et graveur Daniel Chodowiecki (né en 1726). Il faut souligner de plus que dans levieux Dantzig, à côté d'une civilisation allemande nécessairement prépondérante, persistait aussi et même florissait la civilisation polonaise, liée organiquement aux origines slaves primitives de la ville et de la contrée. Elle fut entretenue sans cesse par les relations et les liens toujours plus étroits avec la Pologne. Ce caractère de Dantzig, polonais en partie, qui persista jusqu'à la fin, se manifesta dans le domaine de la vie pratique aussi bien que dans le domaine spirituel et intellectuel. Les lettres polonaises eurent un rôle prépondérant dans la vieille cité, où sous d'excellentes presses s'imprimaient en grand nombre les livres polonais, depuis la première moitié du xvie jusqu'à la fin du xvme siècle, où même de très bonne heure, après la fameuse «nécessité» suédoise, un journal polonais paraissait sous la rédaction de Jacob Weisse, Dantzigois. En réalité, d'après un honnête historien de Dantzig? « la langue polonaise devait être aussi fréquente alors (depuis le xvie siècle) sur les lèvres de la population que la langue allemande». (Im Munde
des Volkes muss die polnische Sprache damais ebenso hâufîg gewesen sein, als die deutsche.)
Dans de nombreuses églises, et particulièrement à Saint-Jacob, Saint-Batholomé et Sainte- Catherine, les sermons se prêchaient en polonais. Selon ce même témoignage, qu'on ne saurait accuser de partialité, aux xvne et xvine siècles, jusqu'à l'invasion de Dantzig par la Prusse, « la connaissance de la langue polonaise fut toujours indispensable à chaque Dantzigois ». (Die Kenntniss des Polnischen war... fast fur jeden Bewohner Danzigs unentbehrlich.) Les fils des premières familles de la ville, avant d'entrer au gymnase, étaient envoyés pour un certain temps dans quelque petite ville ou village des environs, où l'on parlait seulement polonais. Ce dernier détail, particulièrement digne de notre attention, est une preuve évidente du caractère foncièrement polonais au point de vue ethnographique et linguistique des bourgades cachoubo-polonaises autour de Dantzig, caractère qui se conserva jusqu'à la chute de la République.
Sous le règne d'Auguste III, les affaires de Dantzig, autant que celles de la République entière, tombèrent sous la néfaste influence d'un voisin dangereux, Frédéric II, le nouveau roi de Prusse. A la suite des guerres silésiennes
fomentées par ce dernier, la sécurité de commerce dans le voisinage fut troublée, et l'exportation du blé par Dantzig tomba à 20 mille lastes seulement par an. Toutefois, dix ans à peine après la conclusion de la paix, elle s'éleva de nouveau à près de 50 mille lastes. En même temps, Dantzig, à l'occasion du troisième centenaire de son union à la Pologne, manifesta publiquement les sentiments de son inébranlable loyalisme envers elle. Les deux premiers centenaires ne furent point propices aux joyeuses manifestations d'un Jubilé. Ils furent marqués par les querelles religieuses et politiques du xvie siècle d'abord, par les malheureuses guerres suédoises ensuite. Maintenant, vers la moitié du xvine siècle, Dantzig se hâta de célébrer, avec d'autant plus d'ardeur, l'approche du troisième centenaire de son union heureuse avec la Pologne. Dans cette noble manifestation du Jubilé (1754), d'éloquents discours furent prononcés par le savant professeur Bogumil Wensdorff, par le pasteur Titius et d'autres orateurs ; des vers ardents, latins ou allemands, d'affectueuses proclamations du Conseil et des Ordres exprimèrent des sentiments d'invincible horreur pour le joug teuton, à côté d'une sincère et reconnaissante fidélité et de l'attachement à la République de Pologne.
Dantzig traversa à nouveau, quelques années après ce beau Jubilé, une époque troublée, lorsque Frédéric déchaîna la guerre de Sept Ans. Mais à ce moment, le danger immédiat fut du côté de la tsarine Elisabeth Petrovna, ennemie de Frédéric, plutôt que du côté du roi de Prusse. En effet, à peine un quart de siècle après l'orage du règne de Stanislas, de nouveaux bruits de guerre accoururent de l'Orient vers Dantzig, et de nouveau s'approcha la menace russe, quoique sous une forme différente et moins visible. C'était pendant la seconde moitié de la guerre de Sept Ans. Cette guerre ne porta pas préjudice à la ville commerçante, elle l'enrichit au contraire. Dantzig devint un grenier inépuisable qui, pour des prix élevés, fournissait le blé et le fourrage aux deux combattants. Mais il eut aussi à en souffrir. Les deux partis, Prussiens et Russes, opérant aux environs de la ville, furent fatalement et fortement tentés par le désir de la posséder. Ce rêve était depuis longtemps caressé par la Prusse, héritière de l'Ordre Teutonique, mais dans la situation désespérée de Frédéric II, sa réalisation n'était point encore possible. Cettepensée — nous l'avons dit plus haut — n'était pas étrangère non plus à la Russie, depuis le dernier séjour de Pierre le Grand à Dantzig. Son exécution paraissait pro-
che à l'heure où toute la puissance prussienne s'écroulait, grâce à la poussée formidable de l'armée russe. On voyait Frédéric le Grand, complètement vaincu en apparence, fléchir sous le nombre écrasant de l'ennemi. Déjà les Russes occupaient toute la Prusse orientale. Dans Kœnigsberg conquis, on prêtait serment de fidélité à Elisabeth Petrovna; à l'église grecque, pendant les quelques années suivantes, Tichon, l'archimandrite de Jaroslaw, moine de Spas, ordonna des prières pour la Tsarine, souveraine de la terre prussienne.
Précisément, dans le camp russe vainqueur, on commençait à penser sérieusement à conquérir Dantzig. Ce plan conçu par le généralissime de l'armée russe, le feldmaréchal Buturlin, devait être exécuté à l'improviste, par le général lieutenant Tchernychef qui, dans ce but et sous prétexte de nécessité stratégique, devait occuper les faubourgs de la ville. Le vice-chancelier russe Woroncow commença même des pourparlers secrets avec la cour de Versailles. La correspondance officielle saxo -polonaise du temps nous apprend clairement, comment la nouvelle de cet attentat secret russe sur Dantzig alarma Auguste III, en ce moment à Varsovie. Heureusement l'influence royale saxonne et polonaise à la cour alliée de Saint-Pétersbourg et surtout
l'intervention personnelle auprès de la tsarine Elisabeth, fut efficace. Le projet d'occupation de Dantzig, d'après ce qu'on peut en juger, n'a pas été suffisamment préparé par la chancellerie russe, mais il avait été surtout conçu par les militaires comme une tentative opportuniste. D'ailleurs, la situation militaire et politique subit bientôt un revirement complet. Frédéric sereleva, la paix fut rétablie. Le danger menaçant Dantzig du côté russe fut donc écarté pour le moment, sans d'autres conséquences fâcheuses. Bien que <ies tentatives dangereuses se renouvelassent encore, elles ne purent jamais aboutir.