‹ DaphnéChapitre 1 sur 13 · BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE

our ceux qui prêter eut quelque intérêt au développement de ma pensée artistique, cette suite de douze poèmes évoquera la surprise de douze Nymphes blanches, subitement jail lies des secrètes forêts^ et bondissant — cheveux aux vents — vers l'harmonieux horizon.

J'avais exprimé, dans les Vers Dorés, la période héroïque de l'Idée. Ici, l'Idée atteint sa période nuptiale. Les couleurs se sont attendries . Les formes ont pris plus d^ indécision. A l'affirmation magnifique d'une personnalité , faisubs-

I o Daphné

titiiè les voluptueuses plaintes du désir. Souvent même^ je 7ne suis tu et j'ai laissé parler les choses.

Les hasards qui sont des volontés mystérieuses me convoquèrent, ces temps-ci, aux fêtes de la terre. J'ai assisté à la naissance du printemps, dans l'antique parc de Versailles. A V ombre des lambris poudreux, sous les feuillages étendus de ces vieux arbres, j'ai senti ruisseler, dans mes veines joyeuses, un nouveau sang. Le monde a habité en moi.

Une fois encore, j'ai voulu chanter le bonheur des êtres : réaliser à jamais, en la beauté de leirs types primordiaux, les fleurettes qui me saluèrent, les rossignols qui chantèrent, quand je passai. Reconnaissant aux sites qui m aidèrent à constituer l'éternité de ma conscience, je les ai décorés, de toute la grâce de la femyne aimée.

Celle-ci, je ne l'ai point ensevelie dans l'illusoire passé. Je l'ai laissé naître de mes poèmes, et bercée par leur harmonie , resplendir de vague en vague, comme Vénus issue des gém issa ntes mers.

Les paysages m'ont libéré et m'ont rendu ma splendeur natale :

Et puis j'ai rencontré la Forêt vagabonde

Qui, pour ressusciter le vieux dieu que je fus,

M'a tendu ses deux seins qui s'enflaient comme une onde

Et m'a mordu le cou, dans un rire confus, (i)

A mon tour^ j'ai tenté de délivrer les paysages, en les préservant des interprétations

{\\ La Forêt.

Préface i ï

vulgaires ou fausses, et en leur permettant de parler, dans mes vers^ leur propre lan- ^ao^e.

Pour célébrer ces amoureuses solennités, j'ai cru devoir recourir à V emploi continuel du vers alexandrin^ mais de « l'alexandrin libre », assoupli^ variant ses coupes à l'infini. Soucieux^ toujours, de l'éclat et de la qualité des rimes y je ne 7ne suis pas fait faute ^ 7iéanmoins, d'user de toutes les libertés qui pouvaient apporter à l'orchestration générale — plus d'immensité. M. Stéphane Mallarmé veut que l'on réserve V alexandrin pour les grandes circonstances . Mais qu'y a-t-il qui mérite les honneurs du Vers-roi, plus que le lever auguste du printemps , le chant universel des choses vers leur réalité, et les pulsations de félicité du cœur des fleurs, du cœur des sources, du cœur des hommes et de celui des tourterelles ?

La Littérature, aussi, est en sève. Les générations nouvelles promettent ii la France l'été merveilleux des idées. Sa'int-Pol-Roux vient de se dresser étrangement, élevant des livres noyés de mystère. Henri de Régnier ne permet pas qiion l'oublie . Maeterlinck a trois nouveaux drames et j'ai lu de Jean Moréas, d admirables vers. Quant à MM.

Le Cardonnel, Raymond de la Tailhède, André Gide, Paul Valéry, Claudel , Cas-

guet et Souchon, je ne doute point qu'ils ne nous réservent de fort beaux livres,

Tout le vieux monde s'émancipe. Des voix hautaines prêchent^ de tous côtés, la liberté des joies. L'inspiration poétique a retrouvé ses vraies sources.

Une conception nouvelle de la Divinité s'élabore. L'arbre humain s'élève, étincelant de fleurs. Demain, de hautes pensées fructifieront. Le divin est partout répandu. Les sombres azurs en reluisent. Les prunelles des vierges en sont alourdies et leurs flancs en tressailliront.

Puissent ces douze poèmes contribuer largement à l'œuvre de gloire et de vie. Sur l'Occident couvert de ses ruines fumantes, puisse notre Poésie se lever com?ne un vaste vent, soufflant des déserts.

Jacinthus était venu réhabiliter la raison, parler des cimes neigeuses de Grèce et des rives gracieuses du lac de Tibériade. Jacinthus marchait dans les luttes idéales, portant aux deux mains son âme sacrée.

Mais la Musique est victorieuse. L'Ombre d'Orphée a brisé les enfers. L'arbre de Delphes a refleuri. Castalie s'épanche encore oit boivent les tourterelles gémissantes.

Et Daphné s'avance , qui apporte le CHANT.

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