DÈS LORS, TOUT COMMENÇA DE TOURNER
142 Darioletle.
plus semblable à une Ménade qu'à une cliambrière suivant décemment sa maîtresse, Monique déclara que si M. Ludovic était là il ne laisserait pas ainsi vilipender sa clière dame de tante. Au nom de son neveu, Court oys éclata :
— Ludovic I II en fait beau parler, sotte que vous êtes! Votre Ludovic, la guerre nous en a débarrassés, par bonheur! Le garnement s'est engagé dans l'armée d'Allemagne, et je souhaite que quelque bon coup de mousquet nous en prive à tout jamais! Qu'on ne me parle plus de ce drôle! Quant à sa gueuse de tante...
Sans finir sa phrase, Courtoys, plus pâle qu'un pain à cuire, se laissa, aller contre le mur. Ludovic se dressait devant lui :
— Si vous dites quoi que ce soit contre l'honneur de votre sainte femme, je vous cloue à la porte avec ceci !
Courtoys vit que « ceci » était une longue dague, fine et déliée à l'image de quelque broche. Dédaignant d'en admirer le giudemain, en berceau, et merveilleusement ajouré, il s'incrusta dans son mur. Mais il ne pouvait plus reculer. Alors, sous la menace de cette pointe homicide, il se tassa, se recroquevilla, rentra sa tête dans ses épaules, opposa enfin, machinalement, ses faibles mains à la lame luisante. Et Ludovic continuait d'objurguer son oncle ainsi diminué :
— Que vous souhaitiez ma mort, cela ne me surprend ni me touche. Mais que vous complotiez la ruine de ma tante et de ma fiancée!...
Courtoys aurait bien voulu protester. La dague, qui étincelait au feu des chandelles, lui en retira le courage. Et d'ailleurs, une voix qui sortit de derrière un rideau — la propre vois du capitaine La Cassière — acheva d'accabler le gantier. Et cette voix sinistre disait :
— Misérable marchand, opprobre de ton état, si tu n'avoues pas que tu tien^ emprisonnée ta pauvre femme, si tu ne découvres pas la cachette, tu vas mourir, percé de coups !
— Pitié! pitié! gémit Courtoys. Çà, l'enfer s'en mêle-t-il, à cette heure ?... Martine. Monique!... Et toi, Claire, ne me secourras-tu point!... A l'aide!... Au meurtre!... Que me veut-on ?...
Et, fondant en larmes, il tomba à genoux, et cria :
— Mon Dieu! Mon Dieu!... Soyez-moi témoin que je l'ignore, où elle est, ma femme!... Ah! que ne donnerais-je pour l'avoir ici, à mes côtés!... C'est elle qui vous jetterait tous à la porte, et vivement!
— Jure! — dit alors une autre voix qui était celle de M. de Chauvincourt, pareillement invisible, — jure, méchant gantier, que tu ne sais pas où est dame Julie!... Et, si tu mens, q-a'on te frappe!
Hélas!... Hélas!... Messieurs ou mesdames... car je ne connais pas qui vous êtes, sans vous offenser... Ah! oui, et de bon cœur, je jure que j'ignore où se trouve ma bonne femme!... Mais toi, Ludovic, ou son ombre, traître, parjure, ne parlera-- tu pas pour moi ?
— Jure, cria la première voix, jure que tu donneras ta pupille
Claire en mariage à ton gentil ne^eu Ludovic! Allons, jure!... Ou bien tu mourras !
— Ah! oui, certes, je le jure!... Au vrai, ce fut toujours là mou secret désir !
— Il ne suffit pas de jurer, reprit la seconde voix. Ludovic, oblige ce méchant homme
à écrire sa promesse au dos de ce papier, si heureusement retrouvé. Puis, cette promesse, tu la mettras dans ta poche.
— Très bien ! dit le gantier. Laissez-moi prendre dans mon magasin les choses nécessaires pour écrire, et je reviens...
— Ne bouge point d'ici, faux prometteur, sycophante !
Et la première voix, appuyant la seconde, ajouta :
— Au moindre geste, nous te tordons le cou, et Ludovic t'embrochera, gibier de potence !
Des plumes et de l'encre, du sable, furent placés sur la table par Monique. Et défaillant, pantelant, lamentable, Perrin Courtoys écrivit tout ce qu'on voulut. Son trouble était tel
qu'il ne remarqua point que les éclats d'un rire à grand'peine contenu troublaient le débit, grave à l'excès, de cette voix. Jamais le célèbre Esprit de Montmartre qui, comme chacun sait, terrorisa un temps le menu peuple, n'obtint pareil succès en singeant les voix mystérieuses des réprouvés. Ludovic lui-même •eut peine à tenir son sérieux. Appuyée sur lui, Claire souriait doucement et regardait Courtoys écrire. De temps à autre, celui-ci se signait furtivement. Mais son neveu ne s'évanouissait pas en fumée, et les voix n'arrêtaient point de menacer.
La promesse, une fois écrite, fut relue par Ludovic qui la serra sous son pourpoint. Alors la voix de M. lia Cassière dit :
— Ludovic, cette promesse ne suffit pas. Le vilain gantier, dès que tu seras parti, ira te dénoncer...
Courtoys interrompit pour crier, avec un accent touchant :
— Je jure que non !
— Silence, félon! fit la voix. Ludovic, bande les yeux de ce drôle, lâche, avare et menteur! Et emmène-le avec toi! S'il résiste, frappe-le de ta dague !
Il s'incrusta dans son mur.
Couitoys s'a1)îiiia dans sa cliaise, le front sur la table en criant, merci. Martine lui banda les yeux avec un niouclu)ir, eî par surcroît de précautions, lui assura son tablier sur la tête. Puis, ob/iigeant le gantier à se lever, elle lui enfonça son cliapeau jusqu'au oout du nez, l'affubla d'un manteau à col relevé, et le guida, ainsi accoutré, dans l'escalier. Et si le prisonnier essayait de résister, il sentait la pointe de la dague lui piquer le dos.
— Hélas! Hélas ! gémissait-il, supposons que c'est un songe!... Je rêve, mes enfants, je rêve!... Ab ! ciel! Où suis-je ?... Où me pousse-t-on ?... Des liommes armés me bourrent les côtes avec leurs pommeaux d'épée!... Ab!...
Pour étoufï'er ses cris, Cbauvincourt lui enfonça une paire de gants dans la boucbe. ces mêmes gants de Rome acbetés naguère au Chenotin de Vendôme. Et le carrosse roula vers la place Roj-ale. M, La Cassière, secoué par un rire convulsif, tenait les mains du malbeureux Courtovs emprisonnées entre les siennes. Ludovic et Cbauvincourt en tenaient cbacun un bras. Et, dans le carrosse de M"® de Farges qui tirait vers Saint-Eustacbe, Claire, joyeuse, babillait avec ses servantes, tandis que le procureur Godin, s'impatientant dans la nuit, agitait sa lanterne et frappait inutilement à la. porte du gantier.
Maître Godin venait voir Courtovs en voisin, et aussi pour lui parler de la supplique dont il n'avait plus de nouvelles.
Son assiette de potage dans une main, sa cuiller dans l'autre, la serviette autour du cou, Marguerite de Farges, en camisole et en bonnet de nuit, reçut, assise sur son lit et calée à force d'oreillers, la nièce du gantier Couii:oys. Et comme la jeune fille s'agenouillait et l'emerciait timidement la comtesse de ses bontés, un tel attendrissement gagna la dame que ses pleurs commencèrent de tomber dans son bouillon.
— Qu'on appelle sur l'iieure Ludovic Lemessier! dit-elle. Te ne veux pas retarder plus longtemps le bonheur de ces enfants. Prends cette assiette et me débarrasse, Gillette! La joie me coupe l'appétit.
Et quand la chambrière fut sortie, Marguerite embrassa Claire étroitement. Elle lui jura que, dût le royaume en flamber aux quatre coins, la journée du lendemain ne se passerait pas sans que mtx amie M""" de Combalet eût mis à la raison les scélérats qui avaient enlevé la tante Julie :
— Et puis, l'on vous mariera, mes enfants!... J'en mourrai de contentement, bien sûr! Mais vous vous consolerez! Allons, mon peintre, ne demeurez pas planté le long de ce rideau. Approchez et embrassez avec honnêteté cette colombe du bon Dieu.
Ludovic supplia M""* de Farges, en lui baisant respectueusement les mains, de lui pardonner les ennuis où elle daignait entrer pour protéger des amoureux (|ue leur petit état rendait en tout indignes de son attention. Mareruerite lui ordonna de se taire :
— Si vous vous mêlez de parler, que ce soit uniquement d'amour à cette parfaite Claire! Etes-vous seulemont digue d'elle ? C'est là <le quoi je ne veux point décider quant à présent... Et toi, vois-tu, ma mignonne, les hommes ne comprennent rien à ces délicatesses que nous autres femmes apprécions seules à leur véritable valeur... ^N'e le défends pas, il suffit!... A demain les affaires sérieuses!... Charmante Chiire, tu coucheras dans ce petit cabinet, et Gillette entre nous deux roulera sa couchette. Bannis toute crainte, mes valets sont armés jusqu'aux dents. Un page, muni de pistolets, dormira en travers de la porte... Et vous, mon peintre, retournez chez vous ! Les convenances me commandent de vous défendre tout entretien avec cette enfant dont on m'a instituée gardienne... Cependant, vous pouvez rester, car il serait cruel de vous séparer à cette heure même où vous vous retrouvez, et cela après avoir couru de si extraordinaires dangers. Asseyez-vous donc sagement dans cette embrasure de fenêtre et racontez-vous vos histoires. Pour moi, j'attendrai, en lisant VAstrée, où je m'attache surtout à l'incomparable Céladon, que MM. de Chauvincourt et La Cassière se décident à m'honorer de leur visite... Une pauvre abandonnée telle que moi ne saurait faire fonds sur personne... C'est l)ien!... Taisez-vous et vous occupez de vos affaires!... Ah! mon Dieu, oii ai-je la tête!... N'est-ce point le moment de songer à mes papillotes!... Gillette, maîtresse sotte, viendras-tu enfin!... A propos, mes enfants, avez-vous soupe?
Ainsi M""^ de Farges administrait-elle ses protégés, cependant que M. de Chauvincourt s'acquittait envers le gantier Courtoys de la plus magnifique hospitalité. Installé dans une chambre dont les fenêtres à barreaux de fer étaient cachées par d'épais rideaux, servi par un valet attentif à satisfaire ses moindres désirs, le désolé Courtoys se pinçait pour savoir s'il ne dormait point éveillé.
« Je suis la dupe de quelque songe ou bien je suis enchanté, se disait-il. Quand le coq chantera je me trouverai délivré. »
Il s'adressait, de temps à autre, au valet :
— Eh! l'ami, es-tu bien un chrétien en chair et en os ? Ou ne serais-tu pas, de fortune, un diable ?... Parle-moi franchement! Dis-moi, ne t'a-t-on point chargé de m'as.sassiner ?... Ou de m'empoisonner, peut-être !
M. de Chauvincourt répondit lui-même à cette question. Il venait, en personne, prier le gantier à souper :
— Un brave tel que vous, maître Courtoys, peut-il ainsi se laisser aller!... Allons, vous ne connaissez point la peur!... Pour moi, je vous provoque le verre à la main!
— Ça, fit Courtoys, c'est une autre paire de manches et je suis, monsieur, votre humble serviteur. Bien volontiers, et tout respect gardé, je vous tiendrais tête à table, pourvu que ce fût chez moi.
— Allons, maître Courtoys, je compte bien m'y voir traiter quelque jour. Aujourd'hui, je suis votre hôte. Vous parliez, je crois, de poison ?... Eloignez ces vaines terreurs; avant vous, je goiiterai tous les plats, j'éprouverai les vins. Suivez-moi, s'il vous plaît, car le rôti n'attend pas. Le véritable poison, c'est une pièce de bœuf réchauffée.
Assis entre Cliauvincourt et La Cassière, le gantier s'excusant de^ la liberté grande, fêta tous les services, but du meilleur et se dértda,, tout en lâchant sournoisement deux aiguillettes de son pourpoint. Il trouva alors le courage de demander oii il était et si son neveiL Ludovic ne viendrait pas encore avec son vilain poignard.
— Vous êtes des gens de bien, c'est visible, messieurs, je porte votre santé!... M'excuserez-vous si je vous déclare n'y rien comprendre... Sans vous offenser, je croirais presque que vous appartenez, peut-être, à l'honorable confrérie des voleurs. Youdrez-vousbien, alors, fixer la somme que je devrai vous payer. Et puis jem'en retournerai dans l'intérêt de mon commerce.
M. La Cassière répondit à Courtoys que, loin d'être tombé aux: mains des larrons, il avait été recueilli par des amis à ce point dévoués qu'ils prétendaient le soustraire aux entreprises de méchantes. gens. On conspirait contre sa bourse, sa pupille et sa réputation. L'enlèvement de sa femme laissait prévoir jusqu'à quelles extrémités ces ténébreux coquins étaient capables de se porter.
— Tout ça, — dit Courtoys sans arrêter de boire, — vient démon mauvais sujet de neveu. Vous êtes ses amis, avouez-le!... Rendez-moi donc mon épouse, et je vous donnerai de l'argent, marchandise dont, grâce à Dieu, je ne manque point. Moi aussi, en mon temps, je fus joyeux compagnon. La femme de mon patron vous en aurait raconté de belles!... Il faut que jeunesse se passe... Après tout vous m'avez l'air de bons enfants. Si vous avez envie de gants à crédit, je vous en fournirai!... A boire!
Le vin de M. de Chauvincourt était de ceux que l'on ne tutoie pas impunément. Le faible Courtoys en fut une des plus notables victimes. Sur le coup de deux heures du matin, les laquais le portèrent dans son lit, raide comme un bâton, mais fredonnant un couplet bachique. Le capitaine La Cassière et son ami tinrent alorsconseil :
— Xous avons, mon cher Chauvincourt, assez proprement taillé en plein drap. Il s'agit maintenant d'assembler et de coudre. Ce gantier imbécile ne sait rien. Seul le procureur Godin nous pourrait renseigner. Mais, s'adresser à lui, ce serait vouloir tirer de l'huile d'un mur. Cette nuit peut-être il est allé chercher des nouvelles de la supplique au Chevrotin de Vendôme. On l'y verra sûrement ce matin. J'ai prévu le cas. La cuisinière Martine a été ramenée au logis. Elle répondra à tous que son maître est parti pour la campagne avec sa nièce, qu'il y séjournera trois semaines et qu'un valet viendra de temps à autre chercher les lettres et rapporter les réponses. Ainsi Martine nous renseignera sur tous venants. Le malheur est que nous ne poui^ons garder ici indéfiniment ce gantier. Il faut qu'avant six jours, dix au plus tard, nous ayons retrouvé lu tante Julie. Et je m'en fais fort.
M, de Chauvincourt regarda La Cassière avec une admiration que tempérait une douce ironie. Imperturbable, le capitaine emplit son verre et continua de parler :
> — Je vous parie un petit écu contre cent livres que la tante Julie est dans un couvent.
— Et sur quoi basez-vous cette présomptiou ?
— Sur quoi ? Sur un arj^^ument très simple. Avez-vous gardé souvenance de cette servante, nommée Macée Boissounade, qui fut mêlée à l'enlèvement de la gantière avec le page Poncet ?
— Sans doute... Mais encore ?
— Cette servante, d'après le rapport de Sorin de la Soudée, rentra à l'hôtel de Sauzes d'où elle sortit pour être enfermée dans un couvent, en punition de quelque faute...
— C'est fort possible... Mais en quoi, s'il vous plaît, l'emprisonnement de cette fille implique-t-il qu'un pareil traitement ait été appliqué à la gantière ?
— J'en déduis que les Yalpergues ont des facilités pour mettre à l'ombre, dans un couvent, les femmes qui les gênent. Une servante qui a fauté se cbasse, mais n'est pas emprisonnée dans une maison de repenties. Si l'on peut la cloîtrer dans un tel lieu, c'est qu'on y possède des amitiés puissantes et aussi qu'on a peur que la belle parle. Allez, Chauvincourt, pour moi il n'y a pas le moindre doute : la gantière a été cachée dans le même couvent où pleurniche, à cette heure, Macée Boissonnade qui, probablement, eut la langue trop longue.
— Entre tant, vous finirez par me convaincre.
— Il y a bien autre chose. Le procureur Godin, qui agit pour les Valpergues, tient à ce que le malheureux Courtoys lui remette une supplique en bonne forme pour solliciter du lieutenant de police la réclusion de Julie Lemessier. Or, je vous le demande, quel besoin aurait-on de cette supplique en bonne forme et dûment signée, si ladite Julie n'était pas retenue arbitrairement et provisoirement, en attendant qu'arrive le papier en règle ? Qui nous dit même qu'on n'a pas trompé la supérieure du couvent en exhibant une fausse pièce ou même un ordre du roy, quelque blanc-seing acheté à un coquin de secrétaire ? Et de quels moyens dispose la pauvre Julie pour faire entendre ses plaintes au dehors ?
— Pour marquées qu'elles soient au coin de la logique, vos déductions, La Cassière, n'apportent point cependant de grandes facilités pour découvrir la femme de Courtoys. Comment, en effet, le dénicher, ce couvent, parmi les cent, deux cents peut-être, qui existent dans Paris et ses faubourgs, voire jusqu'à Corbeil ou Melun ? C'est là une besogne à peu près aussi aisée que de retrouver une aiguille dans une botte de foin. Et d'abord, vous laissera-t-on pénétrer dans ces couvents pour y chercher la gantière ?
— Je n'y entrerai pas plus (|ue vous. De semblables plaisanteries ne se commettent qu'à la guerre. Mais Ludovic Lemessier y entrera à volonté.
— Et pourquoi, grand Dieu î" Son pinceau vaut-il la crosse d'un évêque ?
— Il la vaut, parce que ce garçon est chevalier de Malte.
— M'expliquerez-vous cette énigme, ou vous prévalez-vous de la vertu de ce vin pour jouer les Sphynx ?
— Point n'est besoin de proposer des énigmes. Lemessier est chevalier de Malte ad honores. Le Grand Maître lui conféra le titre,
il y a peu, quand noire liomn^e le peignit en pied, à Malte. Et ce doit être un fameux tableau, si j'en juge d'après une petite réplique que m'en a montrée Ludovic. Le Grand Maître s'y voit revêtu, par-dessus ses armes couleur d'eau, d'un paletot avec la croix de l'ordre, paletot de gendarme et d'un satin, ou d'un velours couleur de rubis... Je passe!... Donc que Lemessier s'en aille demain présenter ses respects au grand prieur de France, M. Guillaume II de Meaux-Boisboudran, et celui-ci le reconnaîtra clievalier de Malte, avec les privilèges. Sitôt donc cette formalité accomplie, nous nous mettrons en campagne, nous et notre monde. J'ai dressé la liste des couvents du diocèse susceptibles de servir de prison. En quelques jours nous aurons recueilli les informations utiles. Lemessier ne manque point d'argent; c'est là un article reclierclié par les jardiniers et les mortes-payes. Ils parleront, soj^ez-en sûr. Et enfin, comme on ne saurait apporter trop de prudence à de semblables entreprises, je demanderai, la retraite de Julie une fois découverte, à Marguerite de Farges de recommander Lemessier à M"'^ de Combalet. Une lettre de la nièce du cardinal-ministre sera un passeport plus puissant encore que le brevet de cbevalier de Malte, dût le grand prieur nous assister en personne... Là-dessus, bonsoir!... Ah! un mot!... Le danger est que les Valpergues ne soient tenus au courant de nos actions et clémarclies... J'aviserai. A demain, la nuit porte conseil.
Les réflexions où s'enfonça le capitaine avant que de s'endormir ne furent certainement point aussi tristes que celles du procureur Godin. Travaillé par une vague inquiétude, ne comprenant rien à l'absence de son compère Court oys si régulier dans sa vie, le robin gémissait sous une morsure plus cruelle. C'était l'angoisse implacable de l'amour qui le tenait pour Isabella Galerata. De la belle Italienne l'image hantait ses rêves. Et quand, agité par l'insomnie, il se tournait et retournait sur sa couche, c'était sous la force du triste génie des passions inassouvies, du pâle enfant que les camées d'Antoine Fichier représentent appuyé sur sa rorche éteinte, et inconsolable de n'en pouvoir rallumer le feu. Le chagrin du sieur Godin était amer et ne s'adoucissait point par l'espoir.
Cet avare, qui avait fait son dieu d'un gros amas de ducats, se laissait aller aux réflexions les plus noires sur le petit pouvoir de son argent, de cet argent autour de quoi d'innombrables convoitises s'agitaient chaque jour dans son étude. Là, impassible et crasseux, la plume à l'oreille, il dictait la loi aux solliciteurs en arrêt devant son coffre, pratiquait hardiment l'usure, bravait l'opinion, spoliait, tondait et rognait.
Et tout cela pour quoi et pour qui ? Depuis qu'il l'avait vue, l'Italienne aux yeux de velours, il n'était plus pour lui de repos sur la terre. Trop honteux pour parler, muet par la crainte de quelque catastrophe immédiate, il souffrait de sa vieillesse, de sa laideur, de son air minable. Il eût de sang-froid tué son clerc Jonas pour lui voler sa jeunesse, s'il eût pensé réussir. Et quoique la vue de la Dariolette de M™* Oria fût pour lui le plus précieux des biens,
il souhaitait rentrer sous terre à sa venue, tant il se sentait pareil à un limaçon disgracieux et cornu.
Qu'elle dît seulement un mot, cette Isabelle de son cœur, et lui, Godin, ouvrirait tout grand le coffre sacro-saint aux longues pantures de fer, à la serrure plus compliquée que la sonnerie des horloges, le coffre du réduit qui se fermait par cinq clefs. Elle y puiserait à son gré, pourvu qu'elle fût complaisante... Mais non seulement la maudite Dariolette méprisait ses offres honnêtes, mais encore elle le rabrouait et le renvoyait à ses grimoires. De quelle utilité lui était-il dans cette affaire de la nièce du gantier ? D'aucune. Il s'en mêlait avec trop de mollesse, aux yeux de la belle... C'était possible. Mais lui, Godin, qui ne comptait pas parmi les puissants du monde, n'avait aucun goût pour la marque et les galères... Et puis que lui donnerait-elle en retour ?
Tout cela était très bien. Mais que dirait-il, lorsque demain elle lui demanderait des nouvelles ? Oserait-il lui annoncer que Courtoys s'en était allé avec tout son monde et sans signer le papier attendu ? Il faudrait encore mentir cependout que, sous le regard d'isabella, il sentirait son cœur se fondre comme un soldat de plomb dans le feu.
Enfonçant son bonnet de nuit jusqu'au nez, Godin s'efforça de dormir. Après tout, il était un homme et pas de ceux qui s'affligent pour des inventions biscornues ! Demain matin, Courtoj's serait là, ainsi que d'usage, à sa boutique, et lui, Godin, aurait son papier. Alors Isabella daignerait le payer d'un sourire. Et, pensant à ce simple sourire, il s'endormit enfin.
Mais lorsque le matin il entra au Chevrotin de Vendôme, son désappointement fut extrême d'apprendre que M. Courtoys, emmenant sa nièce et la chambrière, était parti pour la campagne, et sans laisser de lettre pour maître Godin. Il essaya de corrompre la cuisinière au moyen d'un petit écu. Martine prit la pièce, la fit sonner, la mira, se plaignit qu'elle fût rognée ; puis elle promena le procureur avec des contes à dormir debout jusqu'à lasser sa patience. Alors elle déclara ne plus rien savoir et lui poussa la porte sur ie nez.
Dissimulant ses craintes, Godin essaya de persuader à Isabella Galerata, qui le visita dans l'après-dîner, que Courtoj's n'était pas en fuite. Pour corroborer ces allégations optimistes, une lettre arriva, au moment même. Le clerc Jonas l'avait reçue d'un inconnu, un valet sans doute, qui était parti sans demander de cadeau. Cette lettre était du gantier. Sans indiquer autrement sa retraite, Courtoys priait le procureur de veiller sur ses intérêts, car son absence pourrait se prolonger. Il s'agissait d'une succession à recueillir. On en parlerait dès son retour. Quant à la supplique, c'était une pièce trop importante pour qu'on la transmît autrement que de la main à la main. D'ici huit jours, dix au plus tard, Courtoys s'occuperait de ce papier et aussi de présenter sa nièce et pupille à maître Godin.
Isabella, si grandes que fussent ses inquiétudes, joua l'indift'érence<, plaisanta même sur l'héritage qui allait augmenter l'aisance de l'heureux gantier, et avoua qu'une pareille aubaine serait la
T30 Dariolelte.
bienvenue pour elle, pauvre fille obligée de faire face à des difficultés passagères. Godin, pour qui la position quasi désespérée des Valpergues n'était pas un secret, hésitait entre son avarice et son amour. Celui-ci gagna pourtant le dessus. A voir le sourire forcé dont l'Italienne s'essayait à masquer son angoisse, le procureur se sentit plus peiné encore que si la jeune femme lui eût franchement exposé sa misère. D'une voix tremblante il proposa ses services : « Une avance d'argent, au denier douze, ne se refusait pas entre amis. »
— Car je suis votre ami, A^ous n'en doutez pas, je pense. Yoyons, soyez confiante... De quelle somme avez-vous besoin ?
Et, traînant ses pieds, le vieil usurier se dirigea vers sou coffre. Dans la petite chambre oii, la porte une fois poussée et assurée au verrou, ils se trouvaient maintenant seuls, Godin sentit sa bouche se .sécher, en même temps qu'un merveilleux désir le mordait sournoisement aux entrailles. Mais l'idée de rebuter à jamais la seule créature qui comptât pour lui sur terre, le glaçait au point que les paroles amoureuses expiraient sur ses lèvres. 11 ouvrit son coffre, saisit de sa main fiévreuse un sac, en défit les cordons et commença de manier les écus.
— Allons!... Combien de livres ?
Isabella, méfiante, n'osait se rapprocher de ce caduc soupirant, à mine de vampire Le dégoût qu'elle en éprouvait était encore plus violent que la crainte. Depuis longtemps elle connaissait l'homme, depuis longtemps elle comprenait qu'il la regardait ainsi qu'un animal vorace, et qu/il la flairait comme une proie. La fauvette se méfie de l'oiseleur, même s'il lui présente une cage dorée.
Regardant par-dessus l'épaule de Godin, Lsabella Galerata supputait les sommes que le coff're pouvait contenir. Vingt mille écus, peut-être même plusl Une fortune avec quoi elle eût pu vivre à l'aise avec son Odoardo, dans quelqiie vigne au delà des monts. Et l'Italienne regrettait que ce fût le plein jour, que la maison fût pleine de monde. Sans cela, elle eût dégainé le stylet qui pendait à sa jarretière et frappé à mort le barbon, tout en l'étourdissant par un baiser. Et dût-elle niultii)lier les voyages, succomber sous le poids, elle aurait transporté l'or dans le carrosse jusqu'à l'hôtel, et tout donné à Odoardo,
Elle répondit gracieusement à Godin que cinq cents livres lui suffisaient : « A tout hasard elle avait apporté le reçu signé par M"* Oria. On attendait à l'hôtel de Sauzes des rentrées sérieuses et prochaines. » Avec un gémissement trop profond pour que l'amour ne l'eût point tiré de cette poitrine débile, le procureur vida un sac sur la face rabattue du meuble, compta, recompta les espèces. Il se décida enfin à les remettre dans leur enveloppe de toile, la ficela et dit à Isabella, tout en serrant la quittance dans le coffre :
— Prenez, ma mie, et que cela vous profite! J'en donnerais beaucoup plus, malgré la dureté des temps, pour être agréé comme votre serviteur. Mais, hélas! je suis un trop vieux galant pour une jeunesse de votre mérite! Enfin!... Quand le cœur vous en dira, vous n'aurez qu'à parler.
Isabella, heureuse d'être sortie de l'antre usuraire à si bon compte, assura le procureur de toute sa bonne volonté.
— Adieu, monsieur Godin, je suis votre petite servante. Fn homme riche et gracieux tel que vous ne devrait pas ainsi plaisanter et se rire d'une pauvre fille sans biens.
Sur le pas de la porte, Godib, entendant ce discours, essaya de prendre un baiser à la Dariolette. Elle l'évita avec grâce et s'enfuit, légère, regagnant son carrosse, tandis qu'il lui criait :
— Au revoir, ma mie, et tout à votre service! Puissé-je bientôt revoir votre aimable visage.
Il le revit, et plus tôt qu'il ne l'osait espérer. Cinq jours après, Isabella Galerata entrait dans son cabinet, et, agitée d'un tremblement si fort qu'elle tomba, au lieu de s'asseoir, dans le fauteuil
-qu'il avançait. Le premier soin de maître Godin fut de condamner sa porte, le second de la repousser pour voir si le clerc Jonas ne se
"tenait point derrière l'huis, aux écoutes. Mais ce garçon, attentif et studieux, perché sur un tabouret haut de trois pieds, grossoyait à son pupitre, et ses cheveux noirs, longs, gras et plats, balayaient le papier où courait, en grinçant, sa plume d'oie fraîchement taillée.
— Tu diras, coquin, que j'ai affaire au Palais et que je ne rentrerai point avant la nuit... Et travaille, fainéant, car je ne suis pas riche à nourrir ainsi le monde pour qu'il baye aux corneilles.
Ayant ainsi admonesté le timide Jonas, le procureur rentra dans son cabinet, plus ému qu'un écolier à son premier rendez-vous avec une chambrière. Pâle ainsi qu'une image de pierre, Isabella, les mains crispées sur les accotoirs du fauteiiil, respirait violemment, et Godin crut voir et entendre son ■cœur battre sous le buse de son corsage.
— Ma mie, remettez-vous!
'Quelles sont vos alarmes?
'Quelle aventure singulière peut ainsi vous troubler... Parlez-moi sans tarder!... Vous donneraije à respirer du vinaigre?
Maîtrisant à grand'peine son émotion non feinte, la Dariolette, d'une voix entrecoupée de pauses où elle reprenait le souffle, tenta de raconter l'histoire. La colère, la peur, le désespoir se lisaient dans ses yeux secs, au regard fixe et qui ne dnig-nait point s'arrêter sur Godin : — Allons !... Combien de livres?
a Tout était perdu, si maître Godia n'intervenait pas. Pour elle, son arsenal de ruses était épuisé. Tout conspirait contre elle, et tout
le monde l'abandonjiait .. »
— Vous comptez sans uioi! s'écria le procureur. Quel que soit votre sort, je suis prêt à le partager et à l'améliorer sans doute Nous fuirons tous deux, au besoin î N'ai-je pas mon ory... 11 est à vous! .. Croyez-moi, mu mie, marions-nous... A vous seule je tiens en ce monde'... Laissez ces Valperg-ues de malheur couler à fond, sans vous obstiner follement à périr avec eux...
I s a b e 11 a (j a 1 e r a t a abaissa si vivement ses paupières, que l'amoureux Godin ne put voir l'éclair de haine dont s'étaient entlammés les yeux de la belle. Tl'op touchée de ces oÔ'res pour y répondre catégoriquement, elle soupira et murmura de vagues propos. « On ne s'engageait pas ainsi sur l'heure... Elle n'aurait garde d'oublier une semblable promesse.
S'en t-euant pour honorée jusqu'à la fin de ses jours, elle ne demandait qii'à prouver sa reconnaissance. Les filles d'Italie, la Vierge lui en étaiî témoin, n'étaient point des ingrates. »
— Ayez confiance en moi, reprit Godin. Je ne veux pas vou* forcer et je respecte votre délicatesse. Mais, pour Dieu, dites-moi, au vrai, quel malheur vous frappe.
Isabella le dit : « Faute d'être payés, une partie des domestiques avaient quitté l'hôtel de Satizes, et, parmi eux — chose terrible I — le cocher Catherin Gillot, celui-là même qui avait mené en carrosse la gantière là où Godin savait... »
A entendre cela, le procureur devint verdâtre : « ^lauvaise affaire, et qui pouvait mener loin! Qii'Isabella se décidât, et sur l'heure!... IJn prompt départ était le seul moyen... »
Sans même l'écouter, l'Italienne continuait : « Cela n'était rien encore, non plus que la fuite d'un estafier qu'elle avait embauché sous un nom qui n'était pas le sien. »
— Son vrai nom, c'est Sorin de la Soudée, un soldat du capitaine La Cassière — ah! de celui-là périssent et l'âme st le corps — un.
Le premier soin de maure Godin fut de condamner sa porte.
soldat qu'il avait placé chez nous comme espion! Et cela n'est riea toujours!,.. Le plus terrible c'est que Lemessier, Ludovic Lemessier n'est pas à l'armée d'Allemaf^ne, mais à Paris, et libre!
Blême, les cheveux hérissés, le front moite, Godin se dressa. Il re(,^arda machinalement la porte et murmura en levant sa main ouverte ;
— Tais-toi, malheureuse!... Ou parle plus bas!... Dis-tu vrai, et ce drôle est-il ici ?... Mais alors, d'une minute à l'autre, il peut venir...
Si abjecte que fut l'épouvante du procureur, la molle et stupide apathie d'Lsabella semblait plus lamentable encore. On eût dit qu'un serpent du désert lybique la tenait fascinée par ses prunelles horribles et sous la menace de ses crochets empoisonnés. Mais cette fille passionnée et courageuse se raidit, reprit un apparent courage et continua :
— Oui, Lemessier est à Paris! Par mes espions, j'ai tout su. Il vit à l'aise dans l'hôtel de la comtesse de Farges, près de Saint-Eustache, et Claire de Valensola y iile le parfait amour avec lui!
^ Godin étouffa un gémissement et s'inclina sur sa table, comme si un coup de feu venait de lui casser l'os de l'échiné. Il murmura, battant l'air de ses bras ;
— Ma mie, fuyons-nous-en, quand il en est encore temps.
— Non, pas encore! Tout n'est pas perdu, Godin, écoutez-moi tranquillement!... Sera-ce moi, faible femme, qui devrai vous donner du courage ?... Lemessier et Claire sont donc réunis .sous le même toit. C'est un rapt, et vous allez m 'aider à faire arrêter le ravisseur et mettre au couvent la fillette...
— Au nom du Ciel, malheureuse, avez-vous perdu l'esprit!... Mêler la justice à nos affaires!... N'êtes-vous pas folle, Isabella, pour songera de pareilles choses!...
— Ecoutez toujours! Courtoys mène joyeuse vie à la place Royale, avec le capitaine La Cassière, chez M. de Chauvincourt, oii il ne désaoule pas. Les lettres qu'il vous écrivait, Godin, soi-disant de la campagne, lui ont été dictées là par ce La Cassière, prétendu comte de Fougerays!... Oui, j'ai appris tout cela par mes espions ordinaires, mon page Poncet, l'apprenti gantier Lecanelier, Malmouche, le peintre, et M. des Pourpiers, homme de lettres. Mon espoir est que ces deux-là se décideront à tuer Lemessier et aussi Chauvincourt, qui les bâtonna affreusement naguère...
— ■ Isabella, tu n'y vas pas de main morte! Crois-moi, change de manière, ou bien tu... nous serons pendus!
La Dariolette ne daigna pas relever ce propos de la peur et continua :
— Enfin, je sais que nos ennemis ont découvert l'asile de la gantière...
— En es-tu sûre ? soupira le procureur, dont les dents claquaient. Et ne sont-ce point là autant de rêves qu'enfante ton esprit troublé ?
— J'ai rêvé, peut-être, que Rou.ssi de Saint-Clair est parti de l'hôtel de Sauzes en même temps que Sorin ; rêvé aussi que le lieu-
IS4 Dariolette.
tenant du capitaine La Cassière, non oonteut d'avoir ariaclié Lemessier au recruteur Aignan de Saint-Dié, s'y glissa sous les espèces d'un hobereau, le sieur Euogat de Boissole'^t : il me fut envoyé par vous comme prêteur!
— Misère de nous! — fit Godin en joignant les mains. — Ainsi oe provincial imbécile était, en vérité, un suppôt de La Cassière!... Mais comment se peut-il que Marie d'Ossuna, qui vous est toute dévouée et ne manque point de finesse, ait pu donner dans un pareil panneau '^
— Hé! mon pauvre Godin, c'est que Marie d'Ossuna était et est encore amoureuse de ce Roch-Elie comme une bête et qu'elle en a perdu le jugement.
0 Moi aussi, songeait le procureur, l'amour me mène la corde au cou!... Comment tout cela va-t-il finir ?.. »
Essayant de nier quand même la catastrophe où il se sentait menacé de périr, il mit Isabella au défi de lui prouver que La Cassière eût découvert l'asile de la gantière :
— As-tu des preuves à me donner ?... Parle, ma commère!
La Dariolette était trop troublée pour songer à lui reprocher sa liberté de langage Se rapprochant de Godin, elle lui raconta tout ce dont ses espions l'avaient enfin instruite, tout, depuis les recherches de La Cassière et ses amis dans les couvents de Paris et des faubourgs, jusqu'à la démarche de Lemessier chez le Grand Prieur de Malte.
— Eh quoi, ma mie, ce peintre appartient-il véridiquement à l'ordre de Malte .^... Mais, alors, nous avons affaire au diable en personne!
— Mieux eût valu, peut-être, nous en prendre aux puissances des ténèbres, reprit Isabella en se signant. Quoi qu'il en soit, demain — et Dieu veuille que ce ne soit pas aujourd'hui! — Lemessier, ce maudit, pénétrera dans le couvent d'ivry qu'il a fini par découvrir. Et, d'ailleurs, le cocher Catherin le connaît aussi, ce couvent, puisque c'est lui qui y conduisit la gantière avec la sœur de lait de Marie Stauga, Clarisse de Bibiena. Celle-là, je l'avais chargée de prêcher la belle Julie, afin qu'elle consentît au mariage de sa nièce avec monseigneur...
— Oui, je sais!... Mais enfin, que comptes-tu faire, et à quoi puis- je t'être bon ?
— Vous le saurez, et peut-être ai- je tort de me désespérer ainsi. Plaise à Dieu que Lemessier arrive trop tard ! A cette heure, mes gens sont certainement à Ivr}'. Ils ramèneront, dans un carrosse bien clos, la gantière à l'hôtel de Sauzes où nous la tiendrons enfermée jusqu'à ce que Courtoys vous remette sa nièce Claire et vous charge de la pourvoir.
Godin regarda Isabella par-dessus ses besicles qu'il avait chaussées machinalement, et dit :
— Ma pauvre amie, tu es celle qui joue le chat dont la patte se roussit à tirer les marrons du feu pour un autre. Tu ne vois donc pas qu'on te trompe à la journée ?
Fronçant ses minces sourcils noirs dont l'arc pur semblait tracé
an pinceau, la belle Italienne soutint le regard du vieillard et répondit audacieusenient :
— Ne serait-ce point plutôt toi, qu'on trompe ?
De ses mains tremblantes, Godin entoura la taille, fine et souple malgré le buse du corsage, et murmura à l'oreille de la Dariolette :
— On te trompe, ma mie, parce que, lorsque tu auras décidé, au péril de ta personne, ce beau mariage, ton Odôardo Yisconti épousera la bonne Oria...
Cachant son dégoût, Isabella Galerata ne s'était point dérobée à l'étreinte. Aux paroles du procureur, elle se redressa, se dégagea, et cria d'une voix sifflante :
— Et sur quoi, Godin, appuies-tu cette accusation insensée ?... D'ailleurs, que veux-tu que cela me fasse ?
Si vite qu'elle eût corrigé ses premières paroles, elle n'avait pu les reprendre. Son trouble n'écliappa point au procureur. Comme elle se levait, en haussant les épaules, il la prit à la taille, l'attira près de lui et souffla dans l'oreille rose qu'il empesta de tabac :
— Yisconti est ton amant, mais avant il était celui d'Oria, et il l'est toujours. Encore quelques jours, il sera son mari!
Isabella devint si blanche que Godin crut qu'elle allait trépasser. Déjà il regrettait d'avoir parlé. Mais domptant la fureur qui faisait étinceler ses yeux, l'Italienne dit simplement :
— C'est possible! Or, puisque tu tiens tant à moi, Godin, fournismoi des preuves, et...
Elle tendit au vieillard sa main, qu'il emprisonna avidement «ntre les siennes :
— Isabella, ma mie, les preuves, tu les auras tout à l'heure. Renvoie ton carrosse sous quelque prétexte, annonce au suisse, par le cocher, que tu ne reviendras qu'à la nuit tombée parce que tu soupes chez Marie d'Ossuna. Puis, rentre à l'hôtel sans bruit. Tâche alors de te glisser, vers cinq heures, jusqu'à la porte d'Oria; et je serais bien surpris si tu n'entendais pas les amoureux échanger leurs promesses d'union.
— Je suivrai ton conseil. Si tu dis vrai, je te tiendrai parole, Godin, et te suivrai, quoi qu'il arrive. Embrasse-moi pour m'avoir si bien conseillée.
Le barbon n'eut garde de refuser, et il en pensa défaillir. Et, comme l'appétit vient on mangeant, il tenta de pousser plus loin sa victoire. Ce fut en vain. Pour léger qu'il estimait l'acompte, force lui fut de s'en contenter. Avec un sang-froid, déconcertant pour tout autre amoureux que Godin, la Dariolette reprit l'entretien. Elle cherchait la manière la plus sûre de garder la gantière sous les verrous, tandis que le procureur cherchait celle de lui prouver «on amour. L'Italienne, passionnée et têtue, n'en voulait point démordre : « Godin devait s'employer pour trouver quelque sûre retraite, elle, Isabella, s'occuperait d'y mener Julie Lemessier :
— Tu comprends, Godin, mon devoir est de régler cette affaire comme si la trahison d'Odoardo — et j'en veux douter encore — était un conte à dormir debout... Eh bien oui, je suis sa maîtresse, j'aime mieux l'avouer, puisque rien n'échappe à ta clairvoyance!
Mais laisse-moi î... Non, non, maintenant que le carrosse est parti, je dois rentrer à l'bôtel. Xous ne sommes pas ici pour rire, mai.? pour clierclier un endroit où cacher cette maudite g-antière... L'hôtol de Sauzes, me dis-tu ?... Godin, tu déraisonnes! Ne me dénonçais-tu pas, il n'y a qu'un instant, la folie du projet ? N'est-ce pas là que, tôt ou tard, ils pénétreront ? Trouve mieux!
— Hélas! gémissait l'amoureux pitoyable, comment trouver mieux que toi, ma mie, et n'es-tu pas la huitième merveille!
Cependant que la Dariolette de M"® Oria et son procureur édifiaient leurs cliâteaux de cartes en combinant leurs plans et d'amour et de vengeance, Julie Lemessier roulait vers Paris. La belle gantière roulait dans le propre carrosse de M. de Chauvincourt, entre son neveu Ludovic, qui ne se lassait pas de l'embrasser, et le capitaine La Cassière, qui devisait plaisamment. Car, excepté devant M™* de Farges, jamais homme ne fut ni mieux disant ni si ingénieux en ses propos. Assis en face, M. de Chauvincourt surveillait sournoisement Eoch-Elie d'Aucas, dont la préoccupation majeure était de frôler les jambes de l'honnête et gracieuse épouse du sieur Courtoys. Au vrai, Julie Lemessier ne faisait aucunement attention à l'inflammable lieutenant. Et pourtant, sans le sang-froid et la main de M. Roch-Elie d'Aucas, la tante de l'aimable Claire fût peut-être demeurée aux mains de ses persécuteurs.
Lorsque après avoir resserré les filets où il poussait les Valpergués, M. La Cassière ]ugea que ces gens de bien ne pouvaient s'échapper qu'en lâchant leur proie, il procéda à l'exécution avec son énergie habituelle. Isabella n'avait point trompé Godin en lui affirmant que La Cassière enquêtait dans tous les couvents de filles repenties. Il s'était partagé la besogne avec Lemessier, Chauvincourt, Rocli-Elie d'Aucas et ses soldats Fort de son brevet à quoi le grand Prieur de Malte avait joint des lettres générales pour les abbesses, Ludovic étendit ses recherches. Avec René Saint-Macrou, il découvrit à Ivry une petite maison où, sous la direction d'une dame veuve et de quelques religieuses, étaient entretenues des créatures qui vivaient ainsi loin du monde qu'avaient scandalisé leurs péchés. René Saint-Macrou, grâce au jardinier qu'il acheta, sut que trois femmes, la maîtresse et les servantes, avaient été amenées là, en grand mystère, certaine nuit du mois de mars. 11 ne put obtenir d'autres renseignements. Et, quand il revint, le lendemain, le jardinier avait disparu, remplacé par un autre, homme muet et stupide.
Le hasard qui sert ceux-là seuls qui s'en montrent dignes, amena alors chez M. de Chauvincourt, avec Sorin de la Soudée, le maître d'armes Roussi de Saint-Clair et aussi le premier cocher des Vaipergues, Catlierin Gillot. Le hasard fut, dans l'espèce, administré par M. La Cassière, qui avait maintenu, sans se décourager, Sorin de la Soudée à l'hôtel de Sauzes. Par se? intrigues patiemment menées pendant des semaines, Sorin était parvenu à lier partie avec le cocher. Il en apprit tant que, prenant sur lui de promettre à cet homme de livrée une forte récompense, il le décida à s'enfuir avec Bouss' de Saint-Clair. Catherin Gillot déclara qu'à Ivry, non ad-
leurs, avaient été eufermées trois femmes que l'on avait emmenées
nuitamment de l'hôtel de Sauzes. Lui-même les avait conduites en
carrosse, en compagnie de Marie Stauga, la chambrière, qui, seule,
était retournée. Catherin connaissait une des (rois autres pour être
Clarisse de Bibiena, chambrière attachée à la demoiselle Isabella
(xalerata. Des autres, il ignorait tout, n'était que la plus grande
était d'une extraordinaire beauté. A questionner davantage le
cocher, Ludovic comprit, à n'en
pouvoir douter, qu'il s'agissait
bien de sa tante Julie. Il
comprit aussi que le ^^/
changement du jar- /
d inier indiquait -"'
que les gens du /
couvent avaient
pris l'alarme et
qu'il fallait
hâter.
Sans donc perdre une heure, M. La Cassière rassembla son monde. Le carrosse de M.
de Chauvincourt roula vers Ivry, escorté d'une douzaine de cavaliers. Parmi eux se hâtait Roussi de Saint-Clair, impatient de réparer le mal aiiquel il s'était trop légèrement associé. M. lioch- Elie d'Aucas galopait en avant, botte à botte avec Ludovic.
— C'est grand dommage, monsieur le peintre, que vous priviez Sa Majesté de vos services dans ses armées, car vous montez heureusement à cheval et avez la main aussi bien placée que la jambe. Toutefois, ménagez votre bête, car vous ne savez pas quel service vous aurez peut-être à lui demander bientôt.
Maîtrisant son impatience, Ludovic ralentit un peu l'allure désordonnée de son barbe. Il répondait cependant à M. d'Aucas que les instants étaient précieux :
Embrasse-moi pour m'avoir si bien conseillée.
— Je ne sais quels pressentiments me hantent, mais je crains d'arriver trop tard 1
— X'ayez crainte, peintre mon ami! Cette croix qui se dresse à moins de cent pas de nous n'est-elle pas celle du fameux couvent ? Tous voyez bien que nous touclions au but. Les oiseaux ne sauraient nous échapper!
- — Puissions-nous ne point trouver le nid vide!... Oui, monsieur, vous avez raison, ce couvent est bien celui où nous avons affaire.
C'était bien, en effet, le couvent des filles repenties. Mais, comme voiture et cavaliers tiraient vers la route de traverse qui y conduisait, M. Eocli-Elie d'Aucas, qui s'était porté en liant d'un talus, reconnut que la porte de la maison religieuse était ouverte et qu'un carrosse en sortait, flanqué de quelque dix cavaliers. Au risque de rouler avec sa monture, il piqua, sauta, déboula, coupa à travers champs, franchit haies et clôtures. Et, galopant ainsi à tombeau ouvert, bousculant bientôt hommes et chevaux, il rangea le carrosse. Cependant il avait mis le pistolet à la main. Insensible aux objurgations, aux injures, aux menaces, il se jeta sur la bête de flèche gauche et la porta par terre en lui tirant à bout portant ses deux balles dans le front. Et, piquant toujours, il disparut dans un tourbillon de poussière.
Cela se passait aux premières heures du soir dans un pays presque désert. L'attelage, embarrassé dans les traits de la bête abattue, dut s'arrêter. Du carrosse, aux rideaux de cuir clos, s'élevèrent des cris de femmes. Un concert d'imprécations et de jurons les accompagnait. Un cavalier, de noir vêtu, qui semblait le chef des autres, multipliait les ordres en italien, en français, sans réussir à se faire écouter. Les chevaux ruaient dans les harnais, se rabattaient vers les roues, le cocher fouaillait ; seule, la bête morte ne s'agitait point. Mais, par sa masse seule, elle constituait l'embarras majeur. On se décidait à mettre pied à terre pour couper les traits, lorsque Ludovic et son monde tombèrent sur ces gens, l'épée haute. Le peintre ne les put rejoindre tant leur allure fut rapide. Ils disparurent aussi vite que des oiseaux pillards à l'arrivée du laboureur. Ils disparurent, sans s'occuper même de Roch-Elie d'Aucas, qui revenait à toute bride. Déjà Ludovic avait quitté sa selle :
— Si tu bouges, dit-il au cocher, qui se désolait sur son siège, on te cassera la tête. Autrement, on ne s'occupera point de toi. Descends si bon te semble, répare ce désordre et attends mon commandement !
A grand'peine Lemessier et Roch-Elie d'Aucas purent-ils ouvrir les portières. Ils en durent forcer la serrure. Des trois femmes que renfermait le carrosse, deux se cramponnaient aux poignées et hurlaient :
— Au meurtre! Personne no nous viendra-t-il secourir! Nous sommes femmes de bien !
Et la voix de Maria Stauga dominait, glapissante :
— Matteo! Matteo! Nous laissera-tu forcer!... Sainte Madone, ce sont des bandouliers!... A l'aide!
Et l'autre s'égosillait, de son côté, le corps à demi sorti d'un panneau dont elle avait tiré le rideau :
— Laissera-t-on outrager des religieuses!... Au secours! Xous sommes des nonnains! Qu'on nous laisse!... Ah! brigands, si vous ne vous enfuyez pas, vous serez pendus !
Pour calmer ces deux Ménades, le lieutenant dut menacer de les piquer de son épée, en leur déclarant qu'on n'en voulait point à leur peau. Alors elles se blottirent tout au fond de la voiture et gardèrent un farouche silence. Et Ludovic, usant de mille précautions, fit descendre la troisième voyageuse dont l'émotion coupait les jambes. Il la reçut dans ses bras et la posa doucement à terre. Déjà Julie Lemessier avait écarté le voile épais qui couvrait sa face et son sein palpitant. M. Roch-Elie d'Aucas en demeura muet d'admiration.
La Renommée qui, trop souvent, embouche sa trompette pour chanter les hommes sans mérite et la fausse beauté, avait, pour une fois, sonné juste en répandant à travers Paris le bruit qu'il n^exista jamais si belle gantière. En cette charmante femme, la grâce, la modestie, la décence, la perfection de la taille et les agréments du visage luttaient sans se surpasser. De ses cheveux qu'eût enviés Cérès, la déesse blonde des moissons, et, qu'à cette heure, le soleil couchant semblait allumer de ses feux, de ses cheveux dorés à se^s pieds mignons, étonnés de tout temps, sans doute, de pouvoir porter ce corps délicat et superbe, c'était, chez Julie Lemessier, autant de singulières perfections.
Xi les angoisses d'une étroite captivité, ni la chaste inquiétude de l'épouse fidèle, ni les terreurs qu'enfantent les nuits solitaires n'avaient réussi à tlétrir ces traits purs et exquis. Par sa pâleur légère, le visage avouait seulement les fatigues que la simple fierté du regard prouvait qu'on avait subies sans fléchir. Devant ces yeux bleus, qui semblaient refléter en leurs profondeurs les vagues marbrées de la mer, M. Roch-Elie d'Aucas se jura de ne plus user d'autre miroir en sa vie. Il avoua cela à M. de Chauvincourt, lui démontra que Ludovic Lemessier était un grand sot d'avoir laissé mentir la rumeur publique et jura enfin que lui, d'Aucas, ne montrerait point une tant injurieuse réserve. Et d'abord, à l'entendre, n'avait-il pas droit à une compensation pour cet ennui qu'il prit à filer l'amour avec la trop replète Marie d'Ossuna! Et ensuite, pour qui, s'il vous plaît, avait-il exécuté cette corvée bizarre ? Pour- les beaux yeux de la gantière, nul n'y contredirait! Donc, enfin, ces beaux yeux devaient s'éclairer du brasier dont il les saurait incendier, avec le flambeau de l'Amour!
M. de Chauvincourt tira de ces dernières paroles cette conséquence logique que M. Roch-Elie d'Aucas n'était point demeuré sans profiter dans son commerce avec Marie d'Ossuna, la maîtresse à danser et la confidente des femmes poètes. Il permit donc, pour son plaisir, au perfide lieutenant, de s'asseoir dans son carrosse en face de Julie Lemessier, « laissant au vieillard, porteur du sablier et de la faux, le soin de couronner sa flamme ». C'est ainsi que s'exprimait M"" de l'Olivette en cette triste soirée du 14 mars, où le capi-
i6o Dariolette.
taine La Cassière avait aban'clomié sournoisement son ami Chauvincourt aux récitations de cette brebis stérile, nourrie des maigres herbes qui poussent à regret dans les inférieures et pauvres vallées du Parnasse.
Indifférentes à ces plaisanteries de rimeurs, Marie Stauga et sa compagne, au fond de leur carrosse, gardaient toujours leur farouche silence. M. La Cassière réussit cependant à le rompre. Le cheval mort une fois dégagé, les trois autres remis ensemlile vaille que vaille, le coclier remonta sur son siège et attendit les ordres. Alora îe capitaine parla aux deux Italiennes :
— Mes enfants, foin des discours inutiles! Vous êtes libres, et je forme des vœux pour qu'on ne vous fouette pas derrière une charrette ainsi que vous le méritez, toi, particulièrement, Clarisse de Bibiena, chambrion de malheur!
A ouïr ce cavalier inconnu qui l'appelait ainsi par son nom, Clarisse écarta les mains dont elle couvrait son visage, poussa un cii étouffé, et ouvrit tout grands d'assez beaux yeux bruns où l'épouvante se laissait lire.
— Par la Madone, murmura-t-elle, quel est celui-là, et d'oii me connaît-iî ?
Et s'adressant à sa compagne, en se signant :
— Maria, Maria, sont-ce point des diables qui nous assaillent dans cette campagne ? C'est bien leur heure, car nous sommes à la tombée de la nuit! Que la Madone nous protège, et aussi saint Janvier !
Insensible à ses invocations et à ces remarques qu'il se traduisait de l'italien en français, à mesure que la jeune Clarisse les laissait tomber de ses lèvres minces, M. La Cassière continua :
— Je sais que tu es Clarisse de Bibiena et aussi une effrontée coquine. Mais la servante ne doit point payer pour la maîtresse et d'ailleurs, M™® Julie Lemessier...
— Oh! madame!... Entends-tu, Clarisse!... Il appelle madame cette méchante marchande de gants !
Et Maria Stauga, ricanant avec mépris, haussa les épaules en ramenant autour d'elle les plis de sa courte cape.
— Tais-toi, Maria Stauga. sotte péronnelle, reprit durement La Cassière. Prends garde que, prenant exemple sur cette misérable servante, Macée Boissonnade, qui a excité la défiance de la vertueuse Isabella Galerata, sa complice, je te jette au fond d'un cachot où tu réfléchiras sur ta conduite... Tais-toi, audacieuse femelle, ou bien j'appelle le cocher de tes coquins de maître et il te donnera ici même les étrivières.
Maria Stauga, stupide d'épouvante, retenant mal ses larmes, balbutia d'abjectes excuses. Mais l'indomptable Clarisse, silencieuse dans son coin, leva les sourcils et parut prendre le velours tanné du ciel de la voiture à témoin de la brutalité de ce personnage. Celuici continuait :
— M""" Julie Lemessier a bien voulu, dans son excessive bonté, parler en ta faveur, Clarisse, détestable pécore. Elle m'a déclaré qu'on ne l'avait point maltraitée dans ce couvent où tu mentais à
Dariolette. ibi
la journée en la faisant passer pour une autre et l'accusais de fautes imaginaires. On t'avait attachée après elle comme un cadavre après un vivant... Tu ne comprends pas, et cela ne m'étonne. Enfin, M™^ Julie m'a prié de vous laisser aller en paix, toi, Clarisse, et cette autre bonne pièce, Marie Stauga. Et j'ai grand tort de vous ])récher, sottes et dénuées d'entendement que vous êtes. Votre saint François fut certes mieux compris des oiseaux que je fie le serais de vous, engeance orgueilleuse et bornée. Fouette donc, cocher, et t'en retourne à l'hôtel de Sauzes, asile réputé des coquins d'Italie. Tu peux te vanter de transporter deux rares vertus dans ta caisse, tâche de les bien garder. File devant! Tu as un quart d'heure pour vider la place. Et si tu tiens à tes os, que je ne te retrouve pas sur mon chemin, toi et ta charretée de diablesses !
Quand Isabella Galerata franchit le seuil de l'hôtel de Sauzes, le suisse, habitué à ses allures singulières, ne s'étonna point de la voir ainsi marcher seule à la tombée du jour. Il lui dit que Matteo Scabrioni, Maria Stauga et leur monde n'étaient pas encore revenus, et qu'il n'y avait rien de nouveau. Il allait appeler des valets et demander de,s flambeaux, mais la Dariolette le renvoya : « Elle n'avait besoin de rien, et d'ailleurs les domestiques devaient, sur son ordre, ne point s'éloigner des appartements; au suisse d'empêcher quiconque de s'arrêter dans la cour. »
Isabella commença de monter l'escalier. Ses pas étaient si légers que personne ne l'entendit venir, et l'obscurité des couloirs telle qu'elle put se glisser inaperçue jusqu'à La chambre de M"^ Oria. Elle la trouva déserte. De « monseigneur » la porte de la chambre était entre-bâillée, et Isabella vit, à la lueur d'une veilleuse, l'avorton sommeillant, avec sa tête emmaillotée et sa face de reptile exsangue. Avançant avec plus de précautions encore, elle tira vers la chambre d'Odoardo Visconti, La crainte qui la tenait de rencontrer une servante en faction à l'entrée était vaine. Tout à cette heure reposait dans le silence et les ténèbres, les volets étaient poussés, les rideaux fermés. On eût dit la maison abandonnée. Une tapisserie, dont quelques trous laissaient passer la lumière des bougies, séparait seule Isabella du couple amoureux dont elle percevait la voix. Appliquant son œil contre un trou, elle put, invisible dans l'ombre, voir et écouter à loisir.
Le seigneur Odoardo Visconti, sans être complètement guéri.
jouissait Tiependant d'un meilleur état de .santé qu'au lendemain de l'attaque si mal réussie dans l'impasse du Bonheur-Perdu. Sa longue mine sombre ne se masquait plus de l'appareil compliqué des bandes. Seul un emplâtre marquait la place de l'affreux coup qui avait coûté une oreille à ce cavalier d'au delà des monts. De cette oreille, l'absence se dissimulait heureusemeat sous les boucles noires et soyeuses d'une perruque, continuation de la calotte qui coiffait le crâne, rasé par '^rdre du médecin. Assis sur un carreau,
aux pieds de M""^ Oria, qui avait logé à l'aise sa molle personne dans un fauteuil monumental, Visccnti semblait prendre à tâche de répéter mot pour mot ce que le procureur Godin avait, sans ménagements, raconté à Isabella. Et l'Italienne apprit encore autre chose. M™*^ Oria, par un caprice dvi sort, se trouvait riche à nouveau. Quelqu'un de ses anciens amants, mort l'an dernier à Venise, l'avait couchée sur son testament pour une gi'osse somme. Depuis hier, seulement, M""* Oria était avisée de cette aubaine.
— Ainsi, disait Odoardo, cette nouvelle d'héritage n"est point un leurre! Jusqu'ici, chère Oria, lumière de ma vie, je me refusais à y Gloire, tant la mauvaise fortune ne cesse de nous poursuivre.
— Croirais-tu, homme sans foi, plus incTédule que saint Thomas, si je te montrais les lettres que m'écrivent mes anciens bauc[uiers ?... Tiens, lis!... Aussi bien, cela me fatigue la vue! Pourquoi ue veux-tu pas qu'Isabella m'aide à décbilfrer ces grimoires ?
Et les doigts brillants de bagues de M'"® Oria se jouaient machinalement parmi les boucles empruntées qai voilaient les joues de l'éciiyer Odoardo. Celui-ci ne répondit pas à la dernière question de la dame. Mais, saisissant avec le geste avide d'une bête de proie la lettre que l'indolente créature s'était décidée à tirer de sa haute ceinture, il se leva, se rapprocha du candélabre à quatre bougies et lut attentivement.
— Dieu nous aime! s'écria-t-il joyeusement, et tout nous réussit ! Oui, cela est vrai, car Lumagne et Mascajini sont des banquiers au-dessus du soupçon. Cinquante mille écus sont déposés en ton nom à la banque de...
Il se retourna avec défiance, s'avança vers le rideau, et baissant la voix :
— J'avais cru entendre... Toujours je m'imagine qu'elle va paraître, cette fille de malheur... Je vais pousser la porte!
Oria répondit d'un air las, tout en agitant son mouchoir :
— Xon, Odoardo, je t'en prie! Cette odeur de remèdes qui demeure attachée à tes murs m'entête. Pour un peu, je tomberais en pâmoison!... Sans air, je m'évanouirais aussitôt... Et puis, que crains-tu ? De qui as-tu peur ?
Le seigneur Visconti repartit vivement :
— De personne! De personne!... Ne sommes-nous pas libres, et n'es-tu pas la maîtresse ?... Mais, Oria, céleste amie, il faut compter avec l'opinion... Peut-être vaut-il mieux qu'on ignore... Enfin, mon humble condition...
La zézayante Oria gémit, telle une chatte qui fait son rouet :
— Odoardo, Odoardo, roi de mon cœur, il n'est rien en ce monde de meilleur, de plus brave ni de plus noble que toi!
Mais elle revint vite à sa première idée. Elle insista. Sou naturel doux, égoïste, entêté, n'était point exempt de méfiance et demandait des choses simples :
— Si, tu as peur!... Qui pourrait nous entendre, puisque tout le monde est aux champs pour une histoire qui ne m'intéresse pas, du reste... Quant à Isabella...
— Oh! de celle-là, s'écria Odoardo, qu'il n'en soit plus questicïi
si tu m'aimes. Béni sera le jour qui nous en verra débarrassés!... Oria, lis au fond de mon cœurî Tant que cette chienne noire rôdera autour de nous, le malheur nous suivra!
— Que t'a-t-elle fait ?
— Oh!... Hien... ou... Non, non, rien! N'accusons point à la légère. Elle passe surtout pour avoir le mauvais œil...
M™" Oria frissonna.
— En es-tu bien sûr ?
— Oui, sûr! Il y a autre chose... Elle m'inquiète... Déjà, par 5on audace et son obstination sauvages, elle nous a lancés dans des aventures... Il vaut mieux que je me taise!... Isabella Galerata est une créature dangereuse. Crois-moi, mou Oria, nous ne dormirons tranquilles que lorsqu'elle ne sera plus là!
— C'est bien, Odoardo, c'est bien!... Je la chasserai demain, que nous importe!
— Non, il y a mieux. La veille de notre départ, on la conduira dans un bon couvent, avec Maria Stauga et Clarisse de Bibiena, sous couleur de faire une retraite avec toi. Et puis, fouette cocher!... Nous, nous passerons les monts, après qti'on nous, aura mariés!... De temps à autre, tu enverras, sans te nommer, quelques écus pour la nourriture de ces bonnes filles. Pour peu que tu payes, on te les gardera, sois-en sûre!
— Peut-on vraiment enfermer ces créatures aussi facilement ?
— Isabella t'expliquera elle-même, pour peu que tu le lui demandes, la manière la plus simple de se ménager l'appui de la police!... Il s'agit de payer. Quand on a acheté un ordre dûment signé, on le présente au guichet du couvent. Quelle abbesse oserait aller contre les commandements des gens du roi ?... Mais laissons cela, chère Oria, et parlons de notre mariage... Ah! quelle aimable femme j'aurai!
Le seigneur Visconti s'agenouillant de nouveau, offrit ses boucles d'emprunt aux mains grasses et constellées de M'"® Oria. Et la Dariolette ne perçut plus rien qu'une sorte de ronronnement, indiquant sans doute la pure satisfaction de la dame à se trouver courtisée par cet homme ingénieux et hardi.
Isabella eut la force de regagner sa chambre. Mais, au cours de son voyage, elle dut plus d'une fois emprunter l'appui des murs. Elle dut même se cramponner à une tapisserie pour ne point tomber de son long. Ses dents claquaient d'angoisse, ,son front se mouillait d'une sueur glacée, et ses jambes lui refusaient leur service. Enfin elle rentra chez elle, s'enferma à doubles verrous et serrures, tira la barre et s'abattit sur son lit.
Isabella Galerata ne pleura point. Il n'était pas dans sa nature passionnée, concentrée et violente, de s'attendrir sur soi-même. Dans son cœur palpitant d'indignation, la rage qu'engendre l'amour trompé se partageait la place avec le ressentiment implacable de l'injure reçue, avec aussi la honte d'avoir été la dupe et de devoir à un autre d'avoir appris qu'elle avait été dupée. En elle, l'orgueil blessé criait plus haut que toute autre souffrance. Trop courageuse pour obéir à la crainte, trop avisée pour tomber dans le
piège qu'Odoardo prétendait disposer sous ses pas, elle ne rêvait que de vengeance. Dans sa simplicité de fille du commun, tout entière de son pays et de son peuple, Isabella voyait dans cette vengeance le devoir à quoi nul, si petit soit-il, n'a le droit de se dérober.
Ni parents ni amis pour prendre en main sa cause, nul ne la défendrait. Elle se devait donc de se faire justice. Cette justice, elle l'exercerait contre Yisconti et aussi contre Oria qui serait, par surcroit, punie dans son fils.
Dès qu'elle eut prononcé la sentence de mort de ces trois êtres, Isabella ne pensa phis qu'à l'exécuter. Le moyen le plus simple, le plus sûr et le moins dangereux pour elle était le poison. Mais contre Odoardo Visconti, dont elle souhaitait perdre à la fois l'âme et le corps, les opérations magiques s'imposaient. Isabella y voulait procéder sur l'heure. La prudence lui conseilla d'attendre la nuit. Lorsque tout dormirait dans l'hôtel, il serait temps d'entreprendre le travail de maléfices. Car rien ne doit en être exécuté légèrement. Souvent l'oubli d'un rite, l'omission d'une formule condamnent à l'insuccès. Donc, elle paraîtrait au souper comme d'habitude, rendrait ses comptes à Oria, mangerait ensuite tranquillement avec les femmes ; puis, remontée dans la cliambre, elle préparerait la ruine de ses ennemis.
Le roulement d'un carrosse dans la cour et le biuit des fers qui en martelaient le pavé, tira Isabella de ses réflexions : « C'étaient, bien sûr, Matteo Scabrioni et les autres qui revenaient d'Ivry avec la gantière. Dans son trouble, elle avait oublié cela. A tout prendre, l'arrivée de la recluse, loin de contrarier ses plans, les améliorait au contraire. Qui l'empêcherait, si la police en venait à s'occuper de l'empoisonnement de trois personnes, de diriger les soupçons sur Julie Lemessier. Les gens du roi, sans s'inquiéter tout d'abord de l'absence d' Isabella, qui aurait passé les monts avec Godin, mettraient la main sur la gantière. Celle-ci s'en tirerait comme elle pourrait ; et puisque Ludovic Lemessier avait des amitiés si puissantes, il réussirait sans doute à tirer sa tante des griffes de la justice. »
A ce moment, la Dariolette entendit gratter à sa porte. Maria Stauga et Clarisse de Bibiena entrèrent et racontèrent les mauvaises nouvelles : l'enlèvement de la gantière par son neveu et ses amis, au milieu desquels M. Euogat de Boissolet s'était distingué par son acharnement. D'un coup de pistolet, il avait mis bas le meilleur cheval de l'écurie.
— Matteo Scabrioni est furieux! Ecoute-le crier, là, en dessous!... Chut! C'est la voix de Visconti qui lui réplique... Il va s'en passer de belles!...
Maria Stauga fut interrompue par des coups frappés à l'huis, et un valet annonça que M. Visconti voulait que M"° Isabella descendît sur l'heure avec les filles de service. Toutes trois comparurent devant l'écuyer, qui se constituait le représentant de la comtesse de Valperga. M™" Oria, qui u 'aimait ni les discussions m les ennuis, s'était retirée, chargeant M. Odoardo de régler tout, pour le mieux : « Car il était homme de tête. »
L'Lomrae de tête sacrait, jurait, pestait, cachant sous les apparences de la bravoure et de la force, la faiblesse et la peur misérable qui le secouaient jusqu'à lui laisser croire que son foie se résolvait en eau. Et puis, il se sentait humilié d'ignorer le principal d'une affaire qui ne pouvait manquer, à son idée, de prendre des proportions énormes. Lâche et brutal, il tourna contre sa complice la colère qui, à tous instants, grossissait dans son cœur aigri par la conscience de son incurable pusillanimité. Nul ne redoutait autant, ni à meilleur droit qu'Odoardo, le contact avec la Justice. A la veille de se créer une position riche et solide, entièrement due à son mérite personnel, il se désespérait à voir tout remis en question par les entreprises indiscrètes de cette Isabella. Il eût donné gros pour la savoir en Chine, dans les déserts de l'Afrique, et mieux au fond d'un tranquille tombeau.
Il l'accusa de comploter sa ruine et aussi celle de la maison oïl on la nourrissait encore qu'elle ne fût bonne à rien. 11 soupçonna perfidement son honnêteté, exigea qu'elle rendît ses clefs, ordonna enfin qu'elle fût enfermée dans sa chambre, « eu attendant ce que madame déciderait ».
Heureux de voir l'orage ravager d'autres récoltes que les siennes, Matteo Scabrioni négligea de fournir les détails sur le coup de main dont sa mollesse avait facilité le succès. Alors tous, petits et grands, chargèrent la Dariolette dont beaucoup redoutaient, à bon droit, l'esprit d'ordre et la clairvoyance. La chiourme témoigna contre le comité, la prison contre le geôlier. Chacun jeta sa pierre. Maria Stauga et Clarisse de Bibiena surenchérirent même. Elles dénigrèrent Isabella avec si peu de mesure que si Odoardo Visconti n'eût pas été aveuglé par son imbécile colère, il eût tout aussitôt reconnu le manque de sincérité de ces attaques. Il n'avait d'ailleurs pas remarqué les œillades vivement échangées entre les trois femmes. Clarisse de Bibiena mérita d'être louée pour l'atrocité de ses attaques. Avec sa mine humble et chafouine, sa pâleur malsaine, ses yeux verdâtres et éteints, sa taille de naine, contrefaite, presque bossue, elle semblait chargée de figurer la misère humaine.
D'une voix lamentable, elle se plaignait des mauvais traitements qu'elle avait dû subir : « A son corps défendant, elle avait accompagné la gantière dans ce couvent d'Ivry, sans espoir d'ailleurs qu'un complot aussi misérablement ourdi pût aboutir. Elle n'en savait, d'ailleurs, que ce que le seigneur Visconti avait daigné dire. Toutefois, cette Isabella au cœur de pierre traitait si durement le pauvre monde, qu'il fallait plier ou rompre, et être battue. Quant à sa superbe, on n'en avait pas encore rencontré la seconde. Se prévalant de son rôle de confidente, elle traînait dans la boue ]\I™^ la comtesse, une brebis du seigneur, et contait de sales histoires sur le seigneur Visconti lui-même. Car elle se vantait d'être sa... »
A grand'peine put-on lui imposer silence. Et Visconti, au nom de « monseigneur » et de sa mère, la remercia, de ses communications ; « Elles sont d'un intérêt capital. Le scandale a trop duré, tout va rentrer dans l'ordre. » Il émit divers propos de pareille valeur et termina en confiant à Clarisse de Bibiena le soin de sur-
i65 Dariolette.
veiller étroitement Isabella, Maria Stanga l'aiderait clans cette besogne et rendrait compte de tout à lui, Odoardo, qui tiendrait M""" la comtesse au courant. Et, ayant ainsi rendu la justice, le seigneur Visconti s'en fut souper, confirmant ainsi par ses décisions, et sans qu'il s'en doutât, l'arrêt de mort prononcé contre lui par la Dariolette de M"^^ Oria.
Contre Odoardo Yisconti, trois Furies étaient désormais à l'œuvre, et la fortune d'Oria et de Mgr Jean devait suivre la sienne. Isabella passa une partie de la nuit à préparer avec Maria et Clarisse la mort de son amant, de sa rivale et de l'héritier du nom. Le lendemain, elle modifia divers détails de l'exécution et commença de détruire les papiers et les objets (jui pourraient témoigner contre elle. Maria Stauga et Clarisse de Bibiena avaient, dès le premier jour, lié leur sort au sien. Elles suivraient Isabella et Godin dans leur fuite. Ensemble, elles brûlèrent le contenu des tiroirs du grand cabinet où la Dariolette gardait des choses que personne n'avait jamais \"ues. C'était un grand meuble en poirier noirci, dont les panneaux se chargeaient de scènes bibliques, curieusement fouillées au ciseau. L'intérieur, avec ses colonnes torses de bois de madré, à chapiteaux de bronze doré, ressemblait à un temple antique, qu'un miroir continuait en profondeur. Les tiroirs sans nombre se côtoyaient, s'étageaient, chacun d'eux plein d'objets disparates, la plupart sans forme et sans nom. Des racines de mandragore voisinaient avec des pastilles napolitaines qui entretiennent l'amour, de minuscules mains sculptées qui repoussent le mauvais œil, des glossopètres, des pierres d'épreuve contre le poison. D'autres tiroirs abondaient en richesses macabres : cheveux en petits tampons ou en mèclies arrachés dans les tombeaux; débris d'ossements, herbes desséchées cueillies au clair de lune sous le gibet; terre sigillée, lézards et crapauds momifiés, lambeaux de suaire : tout le vain appareil des nécromants. Et aussi des grimoires, des fioles, des sachets et des sacs, des pots d'argile soigneusement lûtes, des boîtes de toutes tailles, carrées, rondes, ovales, contenant des poudres, des électuaires, des fards, des parfums, mais principalement des poisons.
Tout cela s'en fut rejoindre au feu les plantes aromatiques dont la fumée embaumait la chambre. Une petite bouteille aux trois quarts vide ne fut pas épargnée. Le liquide brun adhérait au verre qu'il avait coloré d'un enduit rougeâtre : un philtre d'amour, jadis vendu à Isabella par une sorcière de Gaëte, Elle l'avait payé avec une poule noire, neuf œufs pondus un vendredi, un canard et du fil blanc, toutes choses dont la sorcière manquait. Aujourd'hui, ce philtre était inutile. Sous la morsure du feu, ces matières se recrocquevillaient, noircissaient, se tordaient, dansaient et flambaient. D'autres roulaient, se gonflaient, éclataient, fondaient pour s'épandre en traînées rouges. Armée de pincettes, Clarisse de Bibiena repoussait tout dans l'âtre, jusqu'à combustion totale. Maria Stauga, attentive, veillait, regardant au dehors par une fente de la porte. Et Isabella vidait toujours son meuble.
Elle ne garda qu'un sachet de parchemin, rempli d'une poudre
blanche et brillante, pareille à du cristal pilé, et le remit à Clarisse. Et elle lui parla très bas, de manière que Marie Stauga qui leur tournait le dos, toujours aux aguets contre la porte, ne pût entendre :
— Voici qui fera l'affaire. Pour chacun, deux pincées dans le vin de la nuit. Cela n'a ni goût ni odeur et laisse les gens tranquilles pendant onze jours, un peu plus, un peu moins. Ils demanderont fréquemment à boire : plus ils boiront, mieux cela sera. Maintenant, n'oublie pas de cacher le sachet, la poudre une fois donnée, dans l'armoire de Matteo, sous son linge.
Clarisse de Bibiena acquiesça d'un signe et sourit à peine. Mais la flamme livide qui éclaira ses yeux, montra à la Dariolette que sa complice avait pénétré son dessein. D'un geste furtif, Clarisse cacha le sachet dans son corsage. Et la chétive créature se redressa avec une expression de joie triomphante. Depuis cinq années elle attendait son heure. Aujourd'hui l'heure était venue de se venger de Matteo Scabrioni qui l'avait ignominieusement outragée
— C'est bien, dit-elle, compte sur moi! Quand il sera temps, je saurai guider les gens de
police tout en leur racontant une histoire de rivalité amoureuse entre Visconti et Matteo. Oria ne sera plus là pour répondre. Et alors, qui songera à nous, pauvres colombes du bon Dieu 1
— Maintenant, Clarisse, préparons le cœur saignant!
A ces mots, prononcés par la Dariolette sur un ton plus haut, Maria Stauga accourut.
— Isabella, je veux, moi aussi, travailler au charme. Matteo m'abreuva de dégoiits, je lui jetterai un sort... Au travail, mes enfants, au travail !
Chacune prenant alors une poignée de cendres chaudes, l'humecta avec
de l'eau et modela l'image grossière d'un cœur. Puis, armées d'une épingle de tête, elles percèrent ces cœurs en chantant une complainte monotone oii alternaient les formules d'exécration, les menaces vouant à la mort et aux tourments de l'enfer l'ennemi dont le nom n'était point prononcé au cours de l'invocation.
Maria Stauga se retira, emmenant Clarisse de Bibiena, car toutes deux devaient déshabiller et coucher M™" Oria dont la chambrière
— Voici qui fera l'affaire.
était malade. Clarisse sut prendre son tenaps. Elle attendit que la comtesse fût au lit et que Maria Stauga s'occupât de fermer les rideaux, pour jeter la poudre dans le vin épicé qui fumait dans un ■pot d'argent. Puis elle présenta le plateau. Entr'ouvrant ses rideaux, M"® Oria but la mort en pensant à son cher Odoardo qui venait de la quitter.
Laissant Maria Stauga se coucher à son tour dans le lit roulant que la chambrière de service poussait chaque nuit près de celui de la comtesse, Clarisse pénétra, à pas de loup, chez Mgr Jean. Le monstrueux avorton dormait, étendu sur le dos, la bouche grande ouverte. Un valet, chargé de le veiller, dormait pareillement, étendu de son long sur le tapis. Au chevet du lit, sur une petite table, Clarisse vit la potion préparée dans une coupe à couvercle. Lever le couvercle et lancer les deux pincées de poudre, tenues prêtes dans le creux de sa main, ne fut pour la chétive Locuste une opération difficile.
Mais c'en était une que de pénétrer chez Odoardo Visconti qui avait le sommeil léger à se réveiller quand une souris trottait le long des tentures. Clarisse n'essaya donc point de se glisser inaperçue dans sa chambre. Elle gratta hardiment à la porte, et, quand on lui eut dit d'entrer, elle se donna pour chargée par M""" la comtesse de prier le seigneur Visconti de passer par sa chambre le leademain à la première heure, tant la chère dame était anxieuse...
— Eh quoi, sotte créature, lui aurais-tu donc raconté cette liistoire que je t'ai commandé d'oublier!
Avec un sang-froid admirable, Clarisse, ainsi interrompue, reprit que M™® de Valperga craignait, à cause du bruit de dispute qu'elle avait entendu, ce tantôt, que le seigneur Visconti ne gagnât un accès de fièvre.
Odoardo se rappela alors avoir malmené assez sérieusement Matteo Scabrioni pour quelque négligence dans le service d'écurie. Odoardo s'exerçait ainsi à entrer dans la peau du maître. Il rabroua Clarisse :
— C'est bien, c'est bien! Laisse-moi en paix et t'en va! Toutefois, donne-moi à boire de ce flacon... Verse jusqu'au bord!... En finiras-tu ?... Là, tu peux partir!... Et n'oublie pas, sorcière diminuée, diable en jupons, que tu me réponds de cette Isabella de malheur !
« Je n'espérais pas, songeait Clarisse, m'en tirer aussi aisément. Mais quand Dieu a condamné les gens et surtout quand on a invoqué dans les règles, Satan lui-même ne les pourrait sauver... Irai-je maintenant chez Matteo ? »
Cet écuyer lui-même se présenta, à point nommé, pour la tirer d'embarras. A quelques pas de Clarisse, il traversait le couloir, un bougeoir à la main. Où allait-il ainsi ? Clarisse ne le lui demanda pas. Poussant même la discrétion jusqu'à se cacher derrière une saillie du mur, elle attendit que cet homme de cheval eiit disparu pour se rendre chez le sommelier, qui l'avait invité à boire bouteille. Et comme Matteo avait laissé sa chambre ouverte, comme l'armoire avait ses battants négligemment écartés, le sachet fut,
en un tour de main, glissé, à tâtons, sous une pile de linge. Un rayon de lune vint même, comme exprès, éclairer Clarisse pour qu'elle pût mieux loger le sachet.
L'empoisonneuse se perdit dans l'obscurité des couloirs et retourna, sans mauvaise rencontre, dans la chambre d'Isabella où elle devait coucher par ordre. Toutes deux purent se féliciter à loisir du succès de l'entreprise.
L'opérateur de Milan qiii vendit jadis à Isabella Galerata sa poudre dont il préconisait les propriétés subtiles, ne l'avait pas trompée, en vérité. C'était une bonne poudre et qui tuait les gens sans les tourmenter. La marche du poison était régulière, et l'action inéluctable. Les jambes refusaient d'abord leur service et se refroidissaient, et ainsi du reste, jusqu'à la fin. Heure par heure, la Dariolette fut tenue au courant de la santé de ses victimes. Dès le neuvième jour, à la nuit, Mgr Jean rendit l'âme, sans qu'on eût pensé un seul instant que son état fût à ce point désespéré. Il mouchait son cerveau, ce semblait. Puis le sang lui sortit par les oreilles.
M"^ Oria ne connut point cette mort. Atteinte d'une espèce de paralysie qui tenait de la léthargie, de l'hydropisie aussi, peutêtre, — car son corps gonflait, — la pauvre dame s'éteignait telle une lampe privée d'huile. Elle avait perdu la parole dès le sixième jour, de sorte qu'elle ne pouvait indiquer le siège de son mal. Le médecin Borgomanero la soigna, la purgea, sans toutefois employer l'antimoine. Au reste, il n'y comprenait rien. Mais il secouait la tête et disait :
— Elle a de la résistance! Nous la tirerons de là!
Pour le seigneur Visconti, son cas était beaucoup moins obscur. Seule la mauvaise volonté qu'il avait opposée aux soins de son médecin était cause de son mal. A telles enseignes que ses plaies se rouvraient et que la fièvre pourpre le brûlait. Si le seigneur Visconti eût écouté son médecin, la maladie eût fui sa couche au lieu de le terrasser. « Il y aurait belle lurette qu'on le verrait jouer à la paume, courir et danser! Comment, d'ailleurs, entreprendre une cure avec un malade de cet acabit ! »
Ainsi parlait le vieux Borgomanero. Mais, en son for intérieur, il se demandait : « Qui leur a versé ce poison ? Ne serait-ce point, d'aventure, la peur de quelque poursuite de justice, après cette histoire dont on commence de s'entretenir jusque dans les écuries ? »
jyjme Qj.ja expira un jour après son fils. Visconti résista plus longtemps. Dans le désordre qui accompagna et suivit la mort de la comtesse, Isabella reprit sa liberté sans que personne songeât même à le remarquer. Abandonné de tous, Odoardo Visconti râlait, puis semblait se reprendre à la vie. Il était depuis vingt-quatre heures sans paroles ; seules les contorsions de son visage indiquaient qu'il entendait encore.
C'est pourquoi Isabella, ayant chargé Clarisse de Bibiena de garder la porte de la chambre, crut devoir adresser à son amant moribond quelques encouragements derniers :
— Tu récoltes aujourd'hui, Odoardo, ce que tu semas naguère.
jyo Dariolette.
Tu as appelé ma vengeance, elle s'est abattue sur toi, tel le nuage gros de grêle qui plane puis crève sur le champ à moissonner. Après le déplorable Jean, après la stupide Oria que j'ai tués, tu vas mourir pour m'avoir lâchement frappée, moi qui t'aimais à l'excès et dont, en retour, tu méditais perfidement la perte. Je t'entendais, cachée derrière ce rideau, lorsqu'il y a peu de jours tu tissais aux pieds de ton Oria, lourde de graisse, la trame oii tu souhaitais m'étouffer. Aujourd'hui, c'est moi qui t'étouffe, La guêpe poignarde l'araignée au fond de sa tanière. Tu mourras, Odoardo, rien ne peut te sauver. Et si, par grand hasard, le salut pouvait venir, je suis là pour l'empêcher d'approcher.
Elle s'arrêta de parler, posa sa main sur la poitrine déjà froide de ce cadavre vivant. Les membres liés par la force du poison, incapable de remuer autre chose que les paupières, Odoardo Visconti, plus blanc que ses draps, n'existait plus que par les yeux. Démesurément ouverts, profonds à faire croire que leurs pupilles sombres étaient deux trous creusés jusqu'à la nuque de cette tête immobile, ils valaient en horreur, sans doute, ceux de la Gorgone qui changeait en pierre l'homme assez malheureux pour rencoutrer son regard.
Mais la vengeance est une égide qui préserve des vaines terreurs. La Dariolette de M"® Oria, insensible à cet appel suprême de la douleur et du désespoir, continua de tourmenter le moribond jusqu'à son heure dernière. Et le seigneur Visconti eut ce dernier plai> sir d'apprendre que son compère Matteo Scabrioni serait accusé et convaincu de l'avoir empoisonné, tandis qu'Isabella Galerata continuerait de vivre honorée sur cette terre.
Cette dernière supposition apparaîtra un tant soit peu gratuite, si l'on tient compte de la mauvaise réputation dont jouissait depuis longtemps la belle Dariolette de la comtesse Oria. Mais on ne se connaît jamais bien soi-même, et surtout on abonde en illusions sur l'opinion que le monde a de nous. Isabella Galerata était et trop passionnée et trop ardente pour s'attarder à de telles considérations. Et du reste, des préoccupations plus hautes l'assiégèrent dès que les trois morts eurent été transportés au cimetière et que les gens du fisc, aidés par ceux de la justice qui procédèrent ainsi à tout hasard, eurent mis partout les scellés dans l'hôtel de Sauzes. Isabella Galerata songea que l'heure avait sonné pour Godin d'exécuter sa promesse.
Elle se rendit donc chez lui. Or, cet homme de loi qui, devant Isabella, en temps ordinaire, s'aplatissait davantage qu'une perdrix menacée par un lanier ou un sacre, reçut la demoiselle de la façon la moins civile. Au vrai, il ne la reçut même pas : il la jeta à la porte en menaçant d'appeler à l'aide les archers et les sergents, Jonas, témoin innocent de cette scène barbare, en faillit choir du haut de son tabouret. C'est que la peur est, pour beaucoup de gens, la meilleure des morales et même, pour certains, l'héroïque panacée contre les passions, voire les plus indomptables. Le vieux et prudent Godin n'était pas resté sans nouvelles de l'hôtel de Sauzes. Quand il vit que les maîtres y mouraient comme mouches, et que les Dariolette
Darfolette. 171
et autres jupons de mince étoffe se gardaient en bonne santé, il se sentit envalii par une perplexité sing-ulière. Seule, l'intention bien arrêtée dont témoignaient le gantier Courtoys et ses redoutables amis de ne pas poursuivre les tristes ravisseurs de Julie Lemessier réussit à lui rendre un peu de courage. Mais c'eût été tout le tonneau de baume du géant Fiérabras qu'il aurait fallu verser sur le cœur flasque et pâle du procureur pour lui rendre quelque vifii;ueur.
Godin se rappela la confidence qu'il avait faite à Isabella touchant le mariage d'Odoardo Visconti. Il rapprocha les div-ers événements, supputa les chances et les coïncidences, voire fortuites, et s'avoua que la confidence avait été malheureuse. Persuadé qu'Isabella Galerata s'était substituée, peut-être imprudemment, à la justice divine chargée de punir les parjures qu'ignorent les lois humaines, il se résolut à éviter désormais la jeune Italienne. Dût-il en dessécher de douleur, il préférait mourir par l'excès de son chagrin que par la corde. Et il se demanda même s'il avait le droit de prendre à femme une aventurière de cette trempe, voire si elle était pure de tout crime.
Pour ces raisons et pour beaucoup d'autres encore oii rentrait notamment le respect légitime de l'argent acquis par le travail dans la confrérie de saint Mathieu, patron authentique des usuriers, pour ces raisons, donc, maître Godin jeta M"" Isabella Galerata à la porte de son logis, en criant :
— Hors d'ici, coquine! Hors! hors!... Ou je te fais conduire en prison !
Il ajouta d'autres paroles qu'il est inutile de rapporter, mais qui prouvent que lorsque certains personnages font leur rentrée parmi les hommes de bien, ils ne la font pas à demi.
Isabella Galerata connaissait trop les hommes pour s'étonner outre mesure de cette dernière trahison. Capable des crimes les plus noirs par esprit de vengeance, esclave de sa nature, des .coutumes nationales, entraînée par son tempérament, elle ne manquait pourtant pas d'une certaine générosité altière, et par son courage, elle passait la mesure commune de son sexe. Redoutant peut-être le manque de ce courage chez autrui, et aussi les indiscrétions qu'est habile à provoquer la police; craignant les autres autant qu'ellemême, car les rigueurs de la question brisent les volontés les plus fermes, elle ne rentra à l'hôtel de Sauzes que pour y mourir. La Dariolette mourut sans avoir pu se venger de tous ses ennemis. Contre ceux du dehors, rien ne lui avait réussi. Marie d'Ossuna avait refusé de la servir contre Roch-Elie d'Aucas. Et, loin de s'associer à ses rancunes, Pierre Malmouche et Florent des Pourpiers avaient renoncé à attaquer Ludovic Lemessier, qui leur inspirait maintenant une invincible terreur.
Dans une gros'se perle creuse terminant un pendant d'oreille, Isabella conservait un poison d'une énergie incomparable. Elle le but, se coucha et nargua les gens de justice. Ce en quoi elle eut tort.
Si, en effet, plus confiante dans l'adresse de Clarisse de Bibiena, elle eût attendu le^ résultats de l'enquête judiciaire, elle eût tout vu tourner à la ruine de Matteo Scabrioni. Cet écuyer fut convaincu
d'empoisonnement et rompu en place de Grève. Mais, peut-être, dans le désordre de ses pensées, Isabella Galerata avait-elle oublié la précaution dictée par elle et dont profitèrent Clarisse de Bibiena) et Maria Stauga.
Le médecin Borgomanero ne comprit pas mieux la mort d'Isabella que celle de ses trois autres malades. Ou, peut-être, la comprit-il trop bien et garda-t-il ses réflexions pour lui, ce qui fut d'un sage. Le convoi de la Dariolette, ensevelie par ces pénitents qui se consacrent aux pestiférés, croisa une noce dont le cortège joyeux occupait presque toute la largeur de la rue Saint-Honoré. Et le capitaine La Cassière, qui se tenait au courant de tout cela, salua, non sans une secrète mélancolie, le cercueil renfermant, sous un pauvre drap noir croisé de blanc, « cette excellente beauté romaine ».
Mais, comme excellente beauté française, Julie Lemessier eût rivalisé, et victorieusement, avec toutes celles de l'Italie qui sont cependant fameuses. M. Rocb-Elie d'Aucas, à regarder la plus belle des gantières, vse plaignait d'être un autre Tantale :
— Oui, disait-il à La Cassière, il est temps que je parte pour l'Allemagne! Autrement je me percerai le sein devant cette Vénus dont le corps trop parfait est animé d'un cœur pétri des neiges hyperborées.
— Tu as raison, jeune homme, — répondit La Cassière, qui se muaii volontiers en Nestor. — Nous n'avons plus que faire ici. Il en est allé de tout suivant nos désirs. Voyez Ludovic Lemessier menant sa chère épousée — et entre nous cette unique Claire méritait un aussi gentil mari ! — Voyez encore Courtoys, s'empressant et mirant sa femme, tel un disgracieux scarabée qui chercherait à s'unir avec un papillon! Voyez... Mais je ne vois plus rien qui me puisse intéresser.
M. de Chauvincourt, qui suivait, en étonnant la corporation des gantiers par la magnificence de ses habits, dit alors :
— Rien ne vous intéresse, comte de Fougerays ? Dois-je donc entendre que cette charmante Marguerite a cessé de hanter vos nuits!
Et il montrait au capitaine la comtesse de Farges dont la tête merveilleusement frisée sortait par la fenêtre de son carrosse.
— Oui, mon ami! Et par courtoisie, je vous cède la dame, dont je ne veux point vous priver!
— La Cassière, repartit M. de Chauvincourt, un tel sacrifice ne me surprend point venant de vous! Mais j'allais vous en faire un pareil. Marguerite ne fut pour moi — et sans doute pour vous — qu'une distraction honnête, sans plus. Dans deux mois, pour complaire à madame ma mère, je m'en irai épouser une héritière du Soissonnais. J'en ai oublié le nom et j'en ignore la figure. Toutefois, on m'en écrit qu'elle a bon air et beaucoup de biens...
— Je vous en félicite donc. A la vérité, si je me sonde le cœur, je me trouve en tout indigne de Marguerite de Farges, tout comte de Fougerays que je sois. La société du Parnasse, ou, si vous préférez, les parasites de lettres et les radoteuses poétiques dont elle
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s'entoure, voilà qui ne me va point. J'aime à entendre parler le simple langage de nos pères. J'ajouterai que cette jeune veuve est, à mon humble avis, beaucoup plus capable de travailler à son propre bonheur qu'à celui de votre serviteur. Pour emprunter le langage de ses muses, je la crois portée à s'aimer à travers les gens et a les sacrifier quotidiennement sur l'autel de son propre bonheur, autel qui n'arrête point de fumer. C'est pourquoi je renonce à demeurer plus longtemps son esclave, par crainte du couteau sacré. D ailleurs, le service du roi vaut aussi qu'on en parle. J'ai fini de reunir mes recrues et mon ordre de départ n'a point, cette fois, ete établi à l'hôtel de Sauzes.
' M. de Chauvincourt approuva : « Lui-même ne tarderait pas a rejoindre son escadron... Le temps de se marier, pas davantage. »
Et il ajouta : p • » o
— Enfin, ces Lemessier vous doivent un fameux cierge! bans vous, La Cassière, ce stupide Courtoys eût été, avec la timide Claire, la proie des Valpergues, aujourd'hui défunts. Quel maraud, que ce Courtoys, ou plutôt quel imbécile!... Yous avez agi sagement en reprenant à Ludovic Lemessier l'acte écrit de la main de 1 oncle pour solliciter l'arrestation de sa femme. Contre un tel faquin toute précaution est bonne. Avec cette pièce, Ludovic tiendra Courtoys en lisières, sans que nous puissions craindre un retour de faiolesse. Jurez-moi que vous garderez toujours ce précieux papier! JN est-ce point enfin dommage que cette personne accomplie, Julie Lemessier, soit soudée, tel un anneau d'or, à ce bloc de plomb vil qu'est Courtoys ! . „
— Julie Lemessier, fit le capitaine La Cassière, est une temme honnête et vertueuse. De pareilles épouses trouvent leur récompense dans les plaisirs du devoir accompli, et c'est pourquoi je la dis honnête. Je la dis vertueuse, parce que vertu et courage sont une même chose. Lorsque, enfermée dans ce couvent, sous la garde de simples religieuses trompées par un faux papier, elle vivait avec Clarisse de Bibiena attachée à ses jupes, jamais Julie ne désespéra. « J'aurais pu, m'a-t-elle avoué, gagner ma liberté en remettant à cette fille mercenaire une lettre où j'aurais supplié Courtoys de marier ma nièce avec le seigneur Jean — Dieu ait son âme! — Sans cesse, la Clarisse me soufflait à l'oreille : « Consens, et tu seras libre ! » Jamais je n'ai accepté. Et à cela je n'avais aucun mérite, tant je suis ferme en cette idée que le mal ne prévaut pas à la longue contre le bien. » Telle est cette merveilleuse gantière. ^
— Si mon devoir ne m'obligeait pas à vous suivre en Allemagne,
s'écria M. Eoch-Elie d'Aucas, bouillant d'enthousiasme, — je
tenterais ici quelque coup d'éclat! Que penseriez-vous, messieurs, d'un incendie astucieusement allumé la nuit et à la faveur de quoi je pourrais accéder jusqu'à elle ?
Cependant la noce de Ludovic Lemessier et de Claire de Valensola continuait d'avancer, et derrière, à rangs pressés, se hâtait toute la corporation des gantiers.