AVAIT-ELLE PAS CE MASQUE POUR UVEGARDER LES CONVENANCES
par liabilude, sous son masque. Elle permit miême à M. d'Aucas de l'accompagner par les rues. N'avait-elle pas ce masque, pour sauvegarder les convenances. La maîtresse à danser apprit, tout en marchant, que son admirateur n'était autre que IS^icolas Enogat de Boissolet, gentilliomme du Quercy, riche en biens, tels que vignes, pâturages, châtaigniers et autres commodités rustiques. Il n'habitait Paris que par hasard, y étant venu pour recueillir un héritage. Avec sa femme, créature médiocre et borgne, mais très à son aise et qui ne le laissait manquer de rien, il demeurait rue de la Licorne dans une hôtellerie. Dieu merci, rien ne le forçait à y passer ses journées, puisque l'hôtesse tenait compagnie à M™^ de Boissolet. Dieu merci encore, il savait se rendre libre à toute heure! Dieu merci enfin, les écus n'étaient point rares! Il recherchait la belle compagnie où se rencontraient, on le lui avait souvent dit, des gens capables et qui vous facilitaient les bons placements d'argent. C'était là ce qu'il aimait et aussi les belles femmes pour qui il s'était toujours senti de l'inclination.
Ainsi M. d'Aucas, sous les espèces de Xicolas de Boissolet, s'étaitil poussé dans les bonnes grâces de Marie d'Ossuna. Elle n'avait plus rien à lui refuser, et elle pensait au placement d'argent, puisqu'elle l'avait congédié en lui promettant de lui trouver sous peu une bonne affaire.
— Plaise à Dieu, fit La Cassière, que ce soit avec les Valpergues. On les dit gênés d'argent... Hélas, nous n'aurons pas ce bonheur!
— Ne vous déplaise, ce sera certainement avec eux, répliqua M. d'Aucas, car, depuis que je la surveille, la coquine n'est allée que chez eux. Dès que j'aurai pénétré dans la place, comptez sur moi pour ouvrir et les oreilles et les yeux.
Quand il fut parti, M. La Cassière soupira et dit :
— Mes amis, notre position est mauvaise. Seule la patience nous doit désormais servir d'armes. Peut-être me suis-je trop avancé en parlant de tout ceci à IVI™^ de Farges. Son aide nous est cependant trop précieuse pour que nous ayons le droit de la refuser. Dieu veuille enc-ore que l'oncle Courtoys ne se laisse pas entraîner vers quelque démarche précipitée et dont les conséquences seraient irrémédiables. J'avais bien pensé à l'enlever de haute lutte pour l'arracher aux influences qui l'obsèdent. Mais je me demande si la chose est possible. Ludovic Lemessier n'y voyait aucun inconvénient. Puisque M""* de Farges consentait à se charger de Claire, le coup valait d'être tenté.
M. de Chauvincourt qui, jusque-là, n'avait point ouvert d'avis, offrit alors son hôtel de la place lloyale. Sa mère était absente de Paris. Rien donc de plus facile que d'enfermer le sieur Courtoys dans une chambre basse et de l'y surveiller étroitement. Ainsi mis en chartre privée, ce sot gantier ne pourrait maladroitement agir.
— Sans doute, sans doute! dit La Cassière, l'idée n'est point mauvaise et l'entreprise n'est point désespérée. Mais en vérité l'inquiétude me gagne. En peu de jours, nous avons appris à la foi* trop et trop peu. Il nous faut maintenant marcher lentement, comme qui, dans la guerre de siège, pratique son chemin sous tcre.
Pour moi, habitué à ces opérations de lou^nieur, je me sens capable de les suivre durant des mois, sans découragement m langueur. Espérons que cela ne sera pas aussi long. Et vous, mon cher Ludovic, continuez de vivre ici en correspondant prudemment avec votre aimable Claire, mes soldats sont à votre disposition pour cela. Des que l'occasion se présentera, je vous conduirai chez M"'" de Farges.
Et, sans rien ajouter, M. La Cassière se retira.
Alors, M. de Chauvincourt rassura Ludovic Lemessier en ce»
termes \
Réjouissez-vous, peintre mon ami! Jamais cela n'alla mieux
pour vous. Quand La Cassière pleure ainsi misère, c'est qu'il prépare quelque machination subtile dont il attend bon succès. Les- Yalpero-ues n'ont qu'à se bien tenir. Je ne miserais pas sur leur jeu.
Entre tant de personnes en proie à des passions et a des préoccupations si diH-erses, le gantier Courtoys était assurément le plus, malheureux. Aussi incapable de comprendre ce que sa position avait de faux et de ridiculement dangereux que de prendre une resolution raisonnable, il se laissait emporter au courant torrentueux des événements, tout en jurant de n'en faire qu'à sa tête Mais la moindre menace — et il en recevait chaque jour dans les lettres mystérieuses 'qu'on ne cessait de glisser sous sa porte — augmentait ses-
perplexités. . , , ij. • j. „
Vaniteux, poltron et cupide, il se sentait obscurément atteint en chacune de ses parties, sans force pour opposer une résistance sérieuse à tous les coups qui lui étaient fournis d une façon déterminée. Que sa femme l'eût abandonné pour s'enfuir avec un galant, c'était là ce que sa vanité lui permettait difficilement de croire, quoique toutes les apparences fussent contre Julie Lemessier. Qu'on en voulût à sa précieuse peau, cela Courtoys le croyait termement et ça le faisait mourir de peur au moindre craquement d un meuble dans le silence de la nuit. Que des convoitises tenebreusesvoltigeassent autour de sa pupille et de ses biens, il n en doutait point Son sommeil était troublé par des rêves où il voyait des créatures fantastiques disparaissant à tire-d'aile avec son coflre et en compagnie de cette Claire dont il était responsable en face dea hommes et au regard de Dieu. ..-, . i •
Dans son orgueil, ce bourgeois médiocre et pusillanime ne daignait, ou plutôt n'osait pas s'abandonner aux confidences entre sa nièce 'et ses servantes, acharnées à lui reprocher sa couardise et particulièrement les lâches et bas propos dont il abondait à l'endroit de la gantière absente. Jamais Claire, non plus que Monique ni Martine ne furent consultées directement par lui. Quand leur exaspération se traduisait par des objurgations et des reproches, il tranchait du maître, s'appuyait sur son autorité de tuteur, imposait le silence et, emporté par son impuissante colère, racontait tout ce
io6 Dariolette.
qu'il avait le dessein de cacher. Ainsi la jeune fille et les servantes furent-elles tenues au courant des avis perfides que contenaient les billets anonymes adressés au gantier. Toutefois elles ne purent tout savoir des démarches inconsidérées à quoi se livra ce marchand imbécile.
Depuis longtemps Perrin Courtoys avait lié partie avec le procureur Godin qui le conseillait sur ses placements d'argent Le robin astucieux et pervers eut beau jeu à soutirer les secrets du simple gantier, et celui-ci s'ouvrit largement de ses peines à cet homme de loi qui abondait en bon avis Versant avec mesure le venin de la calomnie sur le cœur ulcéré de Courtoys, tout eu jetant sur ses insinuations perfides le voile d'une indulgence désabusée, maitre Godin réussit à persuader son client de l'indignité de Julie Lemessier, en fuite avec le pernicieux Ludovic et donnant ainsi au monde le scan daleux spectacle d'une tante incestueuse séduite par son neveu Si Ludovic Lemessier, le barbouilleur injurieux, avait pris le parti de s'en aller, comme soldat, vers la guerre d'Allemagne, — et de cela l'on ne pouvait douter, la chose étant notoire, — c'était que le galant, perdu de réputation et de dettes, avait préféré la casaque du mousquetaire au caban du galérien. D'ailleurs ce peintre, ou ce soldat, sans mœurs, n'échapperait pas à la vindicte des lois, tant il est vrai que de certaines actions l'on ne saurait longtemps demeurer bon marchand.
Pour Julie, maître Godin en aurait juré sa part de paradis, enjeu considérable, son état était maintenant de ceux qui peuvent exciter la compassion, sans plus. Sûrement, cette créature adultère, tapie au fond d'un bouge innommalîle, réduite au plus vil commerce de galanterie...
— Permettez, — remarqua Courtoj^s que ce tableau, poussé trop au noir, humiliait malgré sa Icgitime rancune, — permettez, maître Godin! Ma femme a trop de beauté pour ne pas trouver chaussure à son pied dans le grand monde î... Si j'en juge par l'affluence de galants emplumés et cossus que ses charmes attiraient dans ma boutique, Julie...
Mais, emporté par son éloquence vertueuse, le procureur flétrissait le vice, sans écouter Courtoys. Réduite à solliciter l'amour passager du vulgaire, Julie Lemessier tomberait, au jour le plus pro- "-chain, entre les mains des archers de police qui la conduiraient à l'hôpital. Une pareille honte devait à tout prix s'éviter. Et d'abord, elle suffirait à ruiner un commerce même aussi solide que celui du Chevrotin de VendÔTïie, et ensuite elle rendrait tout établissement impossible pour M"^ Claire et enfin...
Insoucieux de ce qui s'ensuivrait enfin, Perrin Courtoys leva les bras au ciel, en demandant si les puissants de cette terre n'avaient point été constitués pour mettre ordre à tout cela.
— Xe vous désespérez point, dit alors le secourable Godin. Noin ne manquons point, dans- notre état, de moyens pour concilier les intérêts des familles avec la défense des bonnes mœurs, défense à laquelle les honnêtes gens s'obligent à concourir par tous les moyens, ]S*ous avons des rapports journaliers avec le lieutenant de
police et son monde, Dieu merci! Chaque jour, mon cher monsieur, des filles ou des femmes qui ont fauté sont, sans bruit, et pour la plus grande satisfaction de leur famille, mises à l'ombre dans un couvent. Si, le temps et le bon exemple aidant, ces malheureuses se repentent, les pères ou les maris les rappellent auprès d'eux, et tout est pour le mieux !. .
— Voila, maîtie Godin, une institution admirable!
— Et à la([uelle, continua le procureur, sans relever l'interruption, notre jeune reine s'intéresse particulièrement...
— N'a-t-on point insinué que ses galanteries avec un certain gentilhomme anglais qu'elle aima naguère ne furent point étrangères à ces beaux sentiments de pénitence ?...
Maître Godin, regardant autour de lui avec inquiétude, imposa silence au gantier : « Semblable intempérance de langage avait été cause pour plus d'un bavard, d'un emprisonnement prolongé. Si les bourgeois de Paris avaient eu le mauvais goût d'écouter favorablement les méchants guéridons que l'on chantait contre la reine, le cardinal et tous les gen,s de bien, lui, Godin, ne mangeait point de ce pain- là ! »
Perrin Courtoys, honteux et confus de sa liberté de langage, déjà effrayé des suites possibles, demanda alors si l'on n'aurait pu, par hasard, écouter à la porte. Le procureur, désarmé sans doute par cette abjecte candeur, continua :
— Oui, donc! Grâce à cette noble Anne d'Autriche, les couvents de filles repenties abondent dans Paris; et c'est une consolation majeure pour les personnes vertueuses de savoir le remède ainsi placé à côté du mal. Car le mal fait, par le temps qui court, de très effrayants progrès...
— A qui le dites-vous!
Cette interruption de Courtoys partait d'un bon cœur, tant le gantier s'était senti pris d'une forte et sincère émotion à entendre cet homme de bien parler de la réduction du vice avec autant de sagesse et de simplicité.
— Mais, continua-t-il, mon cher procureur, connaîtriez-vous quelque manière de placer ma femme, si on peut la saisir, d'occasion, dans un de ces pieux logis où je pourrais, la visitant à certaines époques, me rendre compte par mes yeux des progrès qu'elle ferait dans la bonne voie ?
— Certes, maître Courtoys! Il en existe plusieurs! Si, retenu ainsi que vous l'êtes par les soins de votre commerce, vous ne pouvez suivre vous-même une affaire autant minutieuse, rien ne vous défend d'en confier la commission à qui vous en paraîtra digne. Moi-même... si vous le désirez...
Emu par cette singulière marque d'amitié, Perrin Cuurfojr sui-»plia le procureur de se charger de ce soin :
— Recherchez, appréhendez la coupable, et me la mettez à l'abri des tentations derrière les murs d'un couvent! Quant aux galants qui doivent être de condition si l'on s'en rapporte à la beauté justement réputée de ma femme, croyez-moi, mon cher Godin... croyezmoi! ., Ne les molestons pas! Non! non!... Ayant le bras long, ils
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pourraient... des fois... après tout... se venger sur moi... ou sur ma pupille!...
— Bannissez toute crainte, maître Courtoys! Le roi n'oblige-t-il pas chacun à marcher droit, sans avoir égard à sa condition!... Encore un coup, si vous redoutez pour votre gracieuse pupille quelque danger, fiez-vous-en à moi! Aujourd'hui comme demain je lui ménagerai tel asile que les princes du sang eux-mêmes, toute révérence gardée, seraient impuissants à l'en arracher. Si j'en crois, d'ailleurs, ces lettres équivoques dont vous m'avez communiqué la plupart, quelque grand seigneur est là, désireux de devenir votre neveu en épousant M"® Claire...
— Allons, maître Godin, ne me racontez point de pareilles fables! Et qui donc, s'il vous plaît, voudrait d'une orpheline, sans biens, et qui n'a pour toute dot que sa jolie figure ?
— Eaison de plus, mon cher monsieur Courtoys, à votre place j'y regarderais à deux fois avant de refuser de m 'aboucher avec des gens aussi désintéressés... Une fille sans dot, songez-y, n'est point de défaite!
Sans même regarder le procureur dont les j-eux brillaient derrière les verres des besicles, le gantier donna tête baissée dans le panneau. Transporté d'aise par cette idée qu'il pourrait, peut-être, par des actions prudentes et de longueur, s'approprier les biens de sa nièce, il s'écria :
— Ah! je ne demande pas mieux!... Faut-il encore que j'en puisse conférer avec ma femme!... C'est-à-dire... avec Claire!... Car cette pimbêche crie à tue-tête qu'elle n'épousera jamais que Ludovic!... Et pourtant elle n'ignore pas que celui-ci a enlevé sa tante avant que de se faire soldat!... Ah! maître Godin, soyezmoi secourable! Ma tête se perd!... Il y a quelques instants tout me semblait clair... Maintenant, je n'y comprends plus rien!... Plus rien !
Et le triste gantier, jetant son chapeau à terre, se mit à le piétiner et aussi à s'arracher les cheveux.
Maître Godin, témoin de ce désespoir, entreprit de le calmer par des paroles réconfortantes :
— Holà! monsieur Courtoys, ne seriez-vous plus cet homme hardi et magnanime que vos confrères de la ganterie s'honorent de compter parmi leurs jurats!... Heprenez vos esprits!... Vous feraije apporter un grand verre de vin ou bien une potée d'hypocras!.. Allons, reprenez vos esprits!... A chaque jour suffit sa peine!... Et parlons d'autre chose! Les rentes de l'Hôtel de ville... Ah! nonî Je me trompe, tant votre trouble m'a gagné... Ce placement, disaisje, au denier douze...
— Foin du denier douze! cria Courtoys. Je veux que nous parlions de ma femme et de ma pupille! Et d'abord, comment dois-je me conduire pour qu'on les puisse enfermer ?
— Rien de plus simple. Il suffit d'établir une demande en due forme sur un papier timbré, ainsi que d'usage, et puis de la signer.
— C'est Kl tout ?
— Mon Dieu, oui!
— Ça, ça! Donnez, que je signe I
Le procureur, tenant le temps pour précieux, écrivit la supplique. Mais, pour rapidement (\ue sa plume allât, encore plus vite l'indécision coutumière gat^na-t-elle le pitoyable gantier. 11 lui sembla (juc Claire, que Martine, que Monique, que Pernelle Lorion, que tout son monde, que sa femme surtout, sans qui, en toutes circonstances, il n'osait lever un doigt, étaient là, derrière son dos, et que Julie, le ilommant de son regard, lui arrêtait la main pour l'empêcher de signer: Donc, quand Godm lui tendit la feuille, Courtoyg s'essaya à temporiser :
— Bien, bien, mon maître!,.. Ainsi cela est pour Julie ?... Ah! ah! coquine, je te tiens maintenant, et tu verras de quel bois se chauffent les Couitoys!... Et pour Claire ?
— Cela, dit le procureur, tendant la plume, ne nécessite aucun acte. Vous conduirez vous-même, ou me cliargerez de conduire votre pupille chez les personnes par moi désignées... Allons, signez!... Tenez, là !
Mais Courtoys ne signait toujours pas. En proie à la perplexité, il se rongeait les ongles, et ne voyait sans doute pas le papiei' étalé devant lui. Puis il demanda le nom de la personne que devait lui désigner le procureur
Alors celui-ci opposa aux manœuvres embarrassées du gantier un mutisme non moins prudent : « Après tout, cela demandait mûre réflexion... Attendre ne pouvait nuire... Du nouveau pouvait se produire... » Il mit en avant sa responsabilité, parla de conseils mieux avertis, de sa crainte d'un mauvais choix, déclara que, d'ailleurs, sa mémoire lui jouait un méchant tour : ne venait-il pas d'oublier, à l'instant, le nom de la personne en question :
— Allons, décidément, je vieillis!... I.a tête s'en va! Et il en revint, pour finir, au denier douze.
Perrin s'en fut avec la supplique oii une force inconnue l'empêchait d'apposer son nom. Il promit toutefois de la rapporter avec sa signature. Et maître Godin le reconduisit en lui jurant de retrouver quels étaient ces gens puissants à qui l'on pourrait confier M"^ Claire de Valensola, en attendant que son tuteur consentît à la marier.
— Oh! pour ça, voyez-vous, — conclut Courtoys, en hochant la tête. — c'est une autre paire de manches. Jainais je ne m'y déciderai avant d'avoir revu Julie.
— C'est affaire à vous, mon cher monsieur! Vous réfléchirez... Mais, à propos!...
— Eh quoi ?... Qu'y a-t-il encore, demanda le gantier inquiet.
— Si, par un grand malheur, et que je ne souhaite point, la pauvre dame était morte, à cette heure ?
Le procureur eût bien voulu rattraper sa phrase, tant il fut prompt à en voir l'effet désastreux. La façon dont le regarda Courtoys, tout en caressant le manche en ivoire de son couteau de Turquie, troubla maître Godin à tel point qu'il rentra dans la chambre et se cacha à demi derrière la porte, sans cesser de sourire gracieu-
sèment. Mais la peur du petit cimeterre pendu au baudrier du gantier empêcha l'iiomme de loi de tourner le dos. Il tourmenta ses besicles, pensant cacher ainsi le rouge qui lui empourprait la face. Sans comprendre qu'il avait rencontré plus poltron que lui, le malencontreux Perrin Courtoys regagna sa boutique. Au vrai, il était parfaitement bouleversé. Jamais il n'avait pensé à une telle éventualité. Que Julie l'eût trompé, bafoué, cela pouvait aller encore! Mais qu'elle fût morte, cela allait contre tout bon sens, et le maître gantier, jurât de sa corporation, muni d'un grade dans la milice, honoré de tous, se piquait de n'en point manquer. Il voulait bien que sa femme fût enfermée, corrigée, mais il entendait la revoir. Et, convaincu, d'ailleurs, sans savoir pourquoi, que le seul moyen de sauver la pitoyable Julie était de signer la supplique, il se résolut à le faire ce même soir et à retourner chez Godin le lendemain matin.
Mais, si bienveillants que fussent les projets du courageux gantier à l'égard de sa femme en fuite et de sa pupille en danger, ces projets ne devaient point recevoir leur exécution. Et cela, parce que la fortune et aussi le capitaine La Cassière en décidèrent autrement.
Une fois qu'il eut arrêté d'enlever Perrin Courtoys, M. La Cassière ne s'amusa point à recueillir les avis d'un chacun. Seul, il combina les rouages de la machine de guerre compliquée qu'il comptait dresser contre les mystérieux ennemis de Ludovic, et se réserva d'appeler ses collaborateurs à l'aide au moment de l'action. Tranquille désormais du côté de l'Allemagne, car, fidèle à sa promesse, M"" de Farges obtint de la puissante nièce du cardinal ministre que l'ordre de départ lût révoqué, le capitaine porta toute son attention sur les habitants de l'hôtel de Sauzes.
Les soldats, chargés de suivre les deux espions fugitifs, lui avaient appris que ces hommes, en s'éloignant de Vaugirard, n'avaient pris aucune précaution pour brouiller leurs voies. En droite ligne, tirant vers le Pont-Neuf, circulant à travers la foule comme qui se rend à un rendez-vous, ils n'avaient pas tardé à trouver qui ils cherchaient : un homme brun, vêtu à l'italienne, une manière de capitan, dont la moustache n'était pas moins fièrement relevée que le manteau découvrant une épée de quatre pieds. Les deux espions avaient longuement causé pvec ce personnage; puis, ils s'en étaient allés dans la Vallée de Misère où l'un des soldats les avaient suivis jusqu'à ce qu'ils disparussent dans un bouge. Quant à l'homme brun, il était parti, ayant le second soldat sur les talons, dans la direction du Louvre; enfin, la porte de l'hôtel de Sauzes s'était refermée sur lui. Donc, pas d'erreur possible, les espions avaient bien été embauchés par les Yalpergues qui ne tenaient pas à ce que ces gens fie bien connussent la puissance qui les employait. Dès lors, autour de l'hôtel de Sauzes, le capitaine La Cassière resserra ses travaux d'approche, sans réussir cependant à nouei des relations avec le corps de place. De Sorin de la Soudée, toujours pas de nouvelles. Jean-René Saint-Macrou, craignant d'éveiller les soupçons de la revendeuse et de la fruitière, dut passer s-^^n tour da
■^arde à Jean Loisonnière, soldat dont la figure rude et candide iusjpirait confiance. Celui-ci ne fut pas plus heureux, il n'apprit rien de notable. Roch-Elie d'Aucas avait faussé compagnie à son cbef. Sans doute tournait-il autour des jupes de sa nouvelle conquête, et les tours devaient être longs, si l'on considère que le vertugadin de Marie d'Ossuna égalait en largeur une roue de carrosse. Enfin, le suisse de l'hôtel de Sauzes, géant formidable et stu pide, parlant un bara gouin barbare, se dres sait incorruptible, bigarré de tous draps, la hallebarde au poing, sur le seuil, rabrouant quiconque, tel un autie Cerbère attaché à l'huis de Pluton.
Et, comme pour ajouter à tant de difficultés dont aucune ne se résolvait à l'avantage de Ludo- AHC Lemessier et de ses parentes, M"^'' de Farges dépensait une activité aussi fiévreuse que celle xlont témoigna Diogène le Cynique, alors qu'il roulait son tonneau dans les rues de C o r i n t h e menacée.
Pourvu qu'elle se remuât, M""" de Farges se sentait contente, étant de ces personnes qui confondent l'agitation avec le mouvement. La Cassière et Chauvincourt devaient, à toute heure, la fournir de nouvelles : pas de combinaison à quoi elle ne prétendît aussitôt apporter des réformes, tant en elle bouillait le génie des subtiles intrigues ; pas de plan ■qu'elle ne désirât changer, tant les linéaments lui en apparaissaient grossiers. Le dévouement de M'"^ de Farges se traduisait par une contradiction permanente.
Le VEHTUGADIX DE MaRIE h OSSUNA ATTEIGNAIT E\ LARGEUR LA ROUE D'UN CARROSSE.
Pour calmer cette excitation diabolique, le capitaine La Cassière dut amener Ludovic Lemessier à l'iiôtel de Farges et promettre que la semaine ne se passerait pas sans que Claire ne vînt en personne, et au besoin Perrin Courtoys.
Le peintre fit son entrée de nuit avec ses couleurs, ses pinceaux, son épée espagnole et sa main gauche ciselées, et tous autres objets utiles. Transporté dans le propre carrosse de Marguerite, escorté par La Cassière et une dizaine de soldats et de valets, Ludovic avait cet air de qui va être logé et nourri aux frais du roi dans la Bastille. L'arrivée de son peintre fut pour M™* de Farges une utile diversion à son activité stérile. A ce même moment où il apparut, la belle veuve prétendait courir à Thôtel de Sauzes, sous des habits de gar- '^OQ. Ses dispositions étaient prises. Elle se glisserait, chargée d'une lettre pour la maîtresse de céans, et le reste la regardait. Au retour. on verrait merveilles. Le retour, à la rigueur, se comprenait; mais c'était « le reste » qui inquiétait sérieusement M. de Chauvincourt. à qui M"^ de Farges avait daigné s'ouvrir de ses desseins. Livré sansdéfense aux caprices désordonnés de cette lionne en fureur, il essayait de gagner du temps et opposait des conseils timides. Mf'i* M™® de Farges était de celles qui savent ce qu'elles veulent. Elle cria donc d'une jolie voix de tête :
— Taisez-vous, Chauvincourt! Vous êtes une bête! Toi, Gillette, je te gif fierai à tes souhaits si ce haut-de-chausses et ce pourpoint n'arrivent pas plus vite! Tais-toi, sotte créature! Si les grègues du page me vont, je les mettrai, et tu n'as rien à dire!... Chauvincourt, vous me prêterez votre manteau, et je veux aussi une épée!... Allez, maître sot, et me laissez m'habiller à mou gré!... J'aurai facilement meilleure tournure que vous, et l'on va attacher des éperons à mes bottes! Je coifferai un chapeau de pluie, et vous m'accompagnerez!... J'entends bien! jusqu'à la porte, vous m'attendrez en bas et surveillerez le suisse dont je n'ai pas peur!... Seule je pénétrerai dans cette caverne de voleurs. En tous cas, je saurai me passer de vous!... Que l'on attelle mon grand carrosse!
Ce carrosse, fort heureusement, rentrait alors. Et La Cassière présenta Ludovic à M""^ de Farges, qui examinait les hauts-dechausses de sa maison :
— Le voici! J'ai été, madame, longtemps pour vous le livrer, mais...
Si M. La Cassière interrompit brusquement son discours, c'est qu'ayant rencontré le regard de Marguerite, il rougit comme un écolier. Coiffant d'un coup la chambrière Gillette avec le hautde-chausses qu'elle lui lança d'une brassée, la folâtre veuve rit aux éclats, tira la langue à M. de Chauvincourt et conseilla à La Cassière de reprendre son récit : •
— Allez, allez! Je vous écoute!... Alors c'est là le neveu du gantier 'r... Mon peintre ?... Ma foi j'avais oublié jusqu'à la forme de son nez !
Ludovic salua jusqu'à terre, et La Cassière balbutia :
— A vos ordres, madame, partout et toujours! Il est votre prisonnier... au moins jusqu'à ce qu'il ait terminé votre portrait et
cette copie. , que... dans votre excessive bonté... vous avez bien voulu... me... prometti-e...
Avec une tranquillité impudente, Marguerite nia l'engagement :
— Taisez-vous!,.. Je ne vous ai rien promis ;à Chauvincourt, je ne dis pas!... C'est bien, bonsoir ! Je tombe de sommeil... Allez- vous-eu tous!... Qu'on donne la grande chambre grise au peintre!... Bonsoir!
Et quand les trois hommes furent partis, M"® de Farges, tirant Gillette par l'oreille, commença de danser autour d'une table, en poussant des cris de joie :
— Ah! quci bonheur! On va me peindie!... Et je veux que ce feoit en Pomone!. . Gillette, sais-tu, pauvre sotte, ce que c'était que Pomone P... Ah! ma fille, que les hommes sont donc bêtes!.. Je me demande un peu pourquoi ceux-là voulaient, il n'y a pas un quart d'heure, que je me déguise en garçon!
M""' de Farges passa une très bonne nuit. Dès lors, elle eut un utile emploi de son temps. Elle posa devant son peintre, si l'on entend par poser, changer de place sans di'^coutinuer, et bavarder sans relâche. Que le portrait avançât rapidement, c'est là de quoi elle ne s'inquiétait guère. Au reste, elle ne donnait à reproduire que son visage. Pour le reste, Gillette gardait la pose, habillée avec les nippes, les dentelles et les bijoux de sa maîtresse, et se tenait immobile, pendant des heures, avec une parfaite docilité.
Les séances où M"' de Farges payait de sa personne étaient pour Leraessier d'assez plaisantes distractions, tant cette veuve se montrait de peu de morgue, étant, entre toutes, habile à cacher son impitoyable curiosité sous les dehors d'une attentive bienveillance. Pour la comtesse, le peintre constituait une gazette vivante qu'elle ne se lassait pas de feuilleter. De Claire, de Julie, de Courtoys, de tous elle prétendait ne rien ignorer. Et, certes, ce fut un grand et heureux hasard si rien de ce qu'on tramait contre eux ne parvint aux oreilles des Valpergues. Ils n'en furent pas instruits des premiers parce que, toute à la joie de revêtir de belles robes, Gillette ne s'occupait pas d'autre chose. Elle seule voyait le peintre, elle seule avait soin de lui, elle seule lui apportait ses repas. Le nom même de Ludovic Lemessier était inconnu à la fille de chambre. Et •elle redoutait trop son irascible maîtresse pour oser enfreindre ses ordres qui étaient de garder le silence sur tout cela.
M™^ de Farges, par contre, se tenait loin d'une pareille réserve. Malgré ses fréquents et gratuits serments de ne rien divulguer « de ces affaires qui, après tout, n'étaient pas les siennes », elle ne cessait pas d'en entretenir qui la voyait. Se vantant de posséder les moindres particularités de J'aventure extraordinaire de la Belle Gantière, elle insinuait que « les ravisseurs se découvriraient quand on voudrait k. Elle en concluait qu'il n'y avait plus de justice, mais laissait ses auditeurs dans cet espoir que M™^ de Combale'i y mettrait bon ordre « dès que la poîre serait mûre ». Enfin elle tenait bureau de renseignements. Par bonheur, les femmes de lettres et les hommes désœuvrés, mais galants, qu'attirait à l'hôtel de Farges un goût commun pour les entretiens vides, avaient d'autres chiens à fouetter que de s'arrêter à ces pauvretés chuchotées sur le ton du
mystère. Quant aux poètes en pourpoint ou en jupons, une trop grande préoccupation les tenait de débiter leurs vers, de grossir leur mérite en ramenant à rien ceux du voisin, pour que M™^ de Farges, pareille aux antiques prophètes, prêchât ailleurs que dans le désert. MM. de Chauvincourt et La Cassière la surveillaient étroitement,, toussaient au moment utile, détournaient la conversation; ou bien, grossissant leur voix, ils entreprenaient l'éloge de quelque poésie et soulevaient des orages en mettant aux prises les bardes et les pytlionisses entre lesquelles la comtesse de l'Olivette se distinguait par la noblesse de ses sentiments.
Au cours des séances de peinture, M. de Chauvincourt et La Cassière, — seuls admis dans la chambre haute, où Lemessier s'occu-pait de fixer sur un bois la mine de Marguerite, — racontaient a leurs petites histoires ». Et la comtesse tremblait comme la feuille à apprendre les dangers que couraient ses deux amoureux en titre pour défendre la beauté et la vertu opprimées...
— Racontez, racontez encore! disait-elle.
Au vrai, ils ne racontaient rien du tout, ou si peu que rien, et ce' peu était fabriqué de toutes pièces. Fidèles aux règles do la simple prudence, ils ne livraient à Marguerite que les secrets qui n'en étaient pas, des choses toujours indifférentes et souvent contradictoires. Le reste, ils le gardaient pour eux, ou le communiquaient à Lemessier avec ces lettres de Claire qu'un va-et-vient ingénieusement établi, au moyen de soldats répétant un signe convenu, laissait passer entre le Clievrotin de Vendôme et la nouvelle prison de Ludovic.
Le capitaine La Cassière crut même devoir garder par devers lui, et très égoïstement, le rapport que lui transmit Sorin de la Soudée par les mains de Jean Loisonnière. Celui-ci montait, sans se décourager ni compter les jours et les heures, la garde autour de l'hôtel de Sauzes. Le rapport de Sorin aurait rendu vaniteux tout autre homme que le capitaine La Cassière, car les suppositions ingt'>nieuses, à lui inspirées par la poulie du grenier à foin des Valper-gués, sortirent du nuage des hypothèses pour s'asseoir sur le terrain solide des faits.
— Sorin de la Soudée, monsieur, dit Jean Loisonnière, vous prie de l'excuser s'il est resté aussi longtemps sans vous fournir de nouvelles. Mais, sauf votre respect, il est gardé, dans cette maison, comme un lapin au fond d'un tonneau. Nul moyen de s'échapper. Qu'il vous souvienne, en efï'et, de cette bâtisse dont on a aveuglé toutes les portes, à l'exception de celle qui s'ouvre sur la rue de Beauvais et que garde un suisse disgracieux et brutal, personne ne peut ni entrer ni sortir sans passer sous les yeux de l'ours montagnard. De l'apprivoiser le moyen est encore à trouver.
Vous me demanderez, monsieur, quelle voie put alors prendre Sorin pour me joindre. A parler droit, il est venu par le chemin du ciel, à l'instar d'un génie de théâtre. Comme je faisais le pied de grue sous la poulie de la rue du Champ-Fleury, voilà qu'un bilh"*! tombe des nues à mes pieds. Ce billet contenait à peu près ces mots : « Attention, Loisonnière; lorsque le panier descendra, entre chez la.
Elle posa devant son peintre.
fruitière dont la boutique est en face. Je t'y payerai bouteille. — ■ Sorin. »
Il en fut, monsieur, comme l'annonçait ledit papier. Cne demiheure n'était point paï>sée, que je vois un grand panier, en façon de coffre, descendre au bout d'une corde. Le panier touclie terre, laisse sortir trois hommes et remonte. Mes trois hommes, dont Sorin, entrent chez la bonne femme aux rogatons, en même temps que moi, demandent du vin et s'attablent. Sorin, tout à coup, faisant celui qui croit reconnaître quelqu'un, me regarde, tousse, enfin vient à moi et s'écrie : « Par saint Yves, aussi vrai que je m'appelle Audren Guyard, c'est là mon cousin Fourquinois!... Ah! Gildas, mon cousin, comment va ma bonne sœur Anne ? Es-tu bien Gildas Fourquinois ? — Lui-même, que je réponds, et pas plus heureux que ça de te revoir, mauvais sujet, opprobre de notre village! Anne est morte de chagrin, et la mère Guyard, et la mère-grand! Fuis-t'en, tu me désoles! — C'est bon, c'est bon, qu'il dit, on va causer! Et boire un pot!... — Tout de même! que je dis. »
Alors, voyant ue nous avions à traiter d'affaires de famille, les deux autres voyageurs du panier disent comme ça...
Sentant que Loisonnière avait raconté le principal, M. La Cassière le pria d'abréger son récit :
— Sorin ne t'a-t-il rien confié d'important ?
— Pas grand 'chose, monsieur, par cette bonne raison qu'il ne sait rien des maîtres de l'hôtel. Jamais il ne les a vus. Tout se traite par un intendant, homme noir, à moustaches en gardes de poignard et qui a nom Mathieu Scabrion...
— C'est bien cela, murmura La Cassiore, l'homme du Pont- Keufl... Ya toujours!...
■ — Sorin, monsieur, sut se faire embaucher par le personnage sur la recommandation d'une assez jolie chambrière qu'il avait, un soir, défendue contre les A^oleurs. De celle-là, non plus, Sorin ne put rien tirer, rien, pas même son nom. Mais il l'apprit par d'autres, notamment par un garnement de page, dit Poncet, toujours prêt à bavarder... Croiriez-vous que cet avorton se vantait d'avoir enlevé une femme par le moyen du panier aérien!... Mais quand Sorin essaya de tirer de ce garçon quelques détails, le page Poncet disparut comme un farfadet, et on ne le revit plus...
— Es-tu bien s\\v, demanda le capitaine en contenant son émotion, que ce soient là les paroles de Sorin, et n'a-t-il rien ajouté au sujet de cette femme enlevée ?...
— Xon, monsieur, il n'a rien dit de plus. 11 apprit parles uns et les autres que la chambrière s'appelle Marie Stauga ou Stauge, — ainsi prononce-t-on à la française, — une Italienne, comme la maitresse du lieu, une certaine comtesse de A'alpergues... Il y a aussi l'amant de celle-là, un Italien, Edouard Yicomte et cet Edouard est l'amant d'une demoiselle Galerate. également d'Italie. Il y a encore le prince, fils de la comtesse, un médecin juif, que sais-je encore ? Mais de tout ce monde Sorin ne parlait que par ouï dire, car personne ne les voit. Sorin fut donc embauché, en qualité de fier-à-bras, ou qiudque chose d'approchant, et dirigé tout aussi-
tôt par des couloirs iouiuants, et à ce poini obscurs, qu'il se déclare incapable d'y reconnaître son chemin... Tout cela coupé de portes verrouillées et gardées... Une forteresse, quoi! On le remit aux mains de cinq ou six compagnons. Si j'en pus juger par ceux qui vidaient les bouteilles, eu face de nous, ces braves sont plus semblables à des coupeurs de bourses qu'à des laquais de bonne maison... Sorin comprit que ce monde soupirait après l'argent et mourait de soif. Peu de jours lui suffirent pour gagner la confiance générale. Car lorsqu'on sut qu'il avait encore quelques écus en poche, on s'arrangea poiu- boire du meilleur en descendant, une fois le soleil coruclié, par le grenier, du panier à foin. Ce grenier était un lieu de plaisirs. Et même, si l'on en croyait un certain Jeannier, laquais effronté qui venait boire, d'occasion, une assez jolie servante, attirée par lui dans le recoin... Ali ! mon Dieu!... J'ai oublié son nom !...
Le capitaine, à tout liasard, prononça le nom de Macée Boissonnade.
— Ab ! monsieur, c'est cela même! Boisonnade, Macée Boissonnadel...
— Et ne l'as-tu point vue ? Rappelle tes souvenirs, mon garçon, cela est très important.
—r- Sorin, monsieur, me dit seulement que cette fille avait été enfermée dans un couvent, il n'y avait pas plus de quinze jours, pour une faute grave. Il tenta d'en savoir davantage, mais le laquais ne revint plus... Eiiiii Sorin m'a chargé de vous dire que plusieurs personnes blessées étaient soignées dans ri'ôtel, et parmi elles un certain maître d'armes, Roussi de Saint-Clair qui criait toute la nuit parce que le diable s'asseyait à son cbevet. Somme toute, Sorin est enfermé dans l'hôtel de Sauzes, mais il en sort et y rentre à volonté par le moyen du panier. Il vous présente ses respectueuses salutations et attend vos ordres, décidé à ne quitter la place qu'il n'ait découvert quelque chose d'important.
M. La Cassière jugea que ces divers renseignements étaient considérables. Evidemment les Valpergues, auteurs avérés du coup, se tenaient sur leurs gardes. Ils s'y tenaient d'autant mieux que personne, du dehors, nepouvaît parvenir jusqu'à eux. Malgré la bonne volonté de Marie d'Ossuna, M. d'Aucas n'avait pu franchir le seuil du mystérieux hôtel de Sauzes. Mené par la maîtresse à danser chez le procureur Godin, le faux Enogat de Boissolet avait été enlacé dans un réseau de questions à ce point subtiles que le gentilhomme du Quercy avait préféré battre en retraite avec une morgue qui sentait son client d'Epernon d'une lieue. Les Valpergues étaient bien décidés à ne point montrer le bout de leur nez, et Marie d'Ossuna, même dans ses abandons aiMOureux conduits par une expérience sûre et d'elle-même et des autres, gardait une impénétrable réserve. Toutefois avait-ou appris, par le manège déloyal de Rorh-Elie d'4ucas, que les Valpergues étaient représentés par le procureur Godin. Et même le lieutenant se croisa un jour, dans la salle basse de ce robin, avec I^abella Galerata qui s'apprêtait à sortir. Il recon- Dut la RomaïuQ autant à sa beauté, décrite avec enthousiasme par
La Cassière, qu'à son costume singulier et aussi au trouble de Marie d'Ossuna. M, d'Aucas salua très bas et accompagna la belle « Dariolette » jusqu'à son carrosse. Le cocher toucha, et Marie d'Ossuna tirant son amoureux par la manche le régala d'une scène de jalousie : « Au lieu de muguetter, de coqueter avec des inconnues, des aventurières, que ]M. Enogat-Nicolas de Boissolet montât chez le bon Godin, oii l'on parlerait de choses sérieuses. »
« Il n'en est pas moins vrai, se disait La Cassière, que Ton doit de plus en plus étroitement surveiller ces Yalpergues. Leur vaisseau fait eau de toutes parts. L'histoire du panier, de Macée Boissonnade, du page Poucet se tire au clair. La chaîne se forge et j'en souderai les anneaux. Notre belle gantière fut ravie dans les airs; j'en donne ma tête à couper. Mais qu'en a-t-on fait, de cette gracieuse créature ?... Cela, le saurai-je seulement après avoir mis Perrin Courtoys sous clef. Le moment semble venu de nous emparer de cet imbécile.
Ainsi songeant, le capitaine se rendit, comme à son ordinaire, chez M"^ de Farges. Il y trouva Ludovic I^emessier, le pinceau à la main, dans sa chambre haute, et seul, car, par bonheur, la jeune veuve était aux prises avec un de ses fermiers de la Beauce. Les deux hommes purent donc parlée' librement, après avoir, toutefois, éloigné la simple Gillette, qui, toujours portant les habits de sa maîtresse, gardait la pose fidèlement.
— Vous arrivez à propos, dit Lemessier, Je reçois tout à l'heure de Claire certaines nouvelles à ce ]iioint singulières, que je me demande si je ne rêve point éveillé. Tenez, lisez-moi ce billet!
Et La Cassière lut : « Nous sommes ici affolées par La douleur et la peur. Mon oncle est devenu parfaitement insensé et il médite un crime. Ce matin j'ai trouvé sur sa table oii il l'avait oublié, sous un pain, un papier timbré signé de lui. Que croyez-vous que c'était ?... Une supplique au lieutenant de robe courte pour qu'il emprisonne ma tante dans un couvent! J'ai, à tout hasard, dérobé cet affreux papier. Mais mon oncle rentrera ce soir et il le réclamera. Plutôt mourir que le lui rendre! Et, pourtant, s'il ne retrouve pas sa supplique, il ira chez son homme d'affaires, Godin, procureur, rue Saint-Honoré, notre voisin, dont j'ai reconnu la main. Et Godin lui en établira une autre, si ce n'est déjà fait!,.. Au nom du ciel, Ludovic, secours-moi! »
A lire ce billet pathétique, le capitaine La Cassière ne tira pas de sa pipe — car M"^ de Farges avait, dans sa bonté, permis aux deux amateurs de petun de transformer sa chambre haute en tabagie, — une seule bouffée plus précipitée qu'à son ordinaire. Content d'avoir envoyé au plafond deux cercles de fumée également formés et parfaits, il répondit au peintre, qui l'interrogeait du regard :
— A merveille! Et qu'y a-t-il là-dedans qui doive nous troubler, s'il vous plaît ? N'ayez crainte! Notre Courtoys ne mettra pas sa menace à exécution, parce que nous l'enlèverons dès ce soir, telle une demoiselle. Ecrivez, sans tarder, à votre aimable Claire qu'elle nous ménage l'entrée de l'appartement de l'oncle, un peu avant le
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souper. Elle nous cachera dans quelque armoire, sous quelque lit, Chauvincourt, vous et moi. Puis, quand l'oncle réclamera son papier et jouera les tyrans, nous sortirons gentiment de nos cachettes et le saisirons. Nous l'emmènerons dans le carrosse de Chauvincourt, cependant que," sous la garde de Monique et de Martine, votre Claire se rendra ici dans le carrosse de M"*^ de Farges, à nous prêté pour cela. Allez, écrivez'. Je ferai parvenir le billet, ainsi que d'habitude.
Après que Ludovic eut écrit, le capitaine, sans cesser de courtiser sa pipe, s'expliqua sur les piojets présumés du gantier Perrin Cour-
toys : .--11
— Et d'abord, je les crois en tout étrangers a sa misérable cervelle. Par contre, soyez assuré que le procureur Godin en est sinon l'auteur, du moins l'inspirateur, donc, que ce robm est |ie, en quelques parties, aux gens de l'hôtel de Sauzes. Il est probable, il est certain que votre tante, séquestrée je ne sais où encore, se sera montrée rebelle à toute concession et qu'on a besoin, pour la gar^ der avec plus de sûreté, d'un ordre régulier, émanant de son mari. Or réfléchissez, s'il vous plaît, que, puisque notre oncle Courtoy» signe une supplique de prise de corps et d'incarcération contre sa femme Julie Lemessier, désirant qu'elle soit gardée en un couvent, c'est, sans aucun doute, que la chère dame est vivante et en sm-ete dans quelque endroit. Si elle courait le guilledou, — ce qu a Dien ne plaise — les Valpergues ne s'en serviraient point pour conspirer Deux voies s'ouvrent donc devant nous : faut-il, puisque Courtovs a signé, faire parvenir par une main quelconque la supplique à Godin, puis mettre celui-ci en demeure d'apprendre à son client Courtoys oii sa femme est emprisonnée ? Cela est facile...
— Oui, dit Ludovic. Mais si Godin reste muet, notre seul recours contre lui est alors en justice! , ^ . .. .
— Mauvaise solution! s'écria La Cassière. Conviendrait-il peutêtre simplement d'intimider ce vautour en robe...
M"'" de Farges, qui entrait alors dans l'atelier, interrompit le dialogue. Elle éternua, se plaignit de la puanteur du tabac, agita son mouchoir assez parfumé de musc pour entêter vingf personnes, et cria de sa voix de tête la mieux graduée ;
— Quelle infection!... Je vous défends de laisser vos pipes I Fumez, fumez, vous dis-je!
Et elle déclara, pendant que Gillette, toujours en robe de damas, et toujours empressée sur ses pas, ouvrait les fenêtres, qu'elle aussi voulait essayer de ce ridicule passe-temps.
Ludovic Lemessier, peu au courant des facilités que se donnent les gens du bel air, supplia M"^ de Farges de renoncer à sa fantaisie a dangereuse et pour le cerveau et pour l'estomac de qui n'était pas accoutumé aux pipes de Flandre ». Le regardant d'un air furibond, La Cassière lui commanda de se taire.
« M"' de Farges savait, peut-être, se conduire. En tous cas point ne lui était besoin des conseils de son peintre. Qu'on le renvoyât à ses godets et à sa palette! Et que M'"^ la comtesse fumât, si tel était son plaisir! En Allemagne, en Angleterre, on voyait, dans les meil-
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leures maisons, dames et demoiselles la pipe au bec, avec des tuyaux longs de deux pieds, et chacune pétunait que c'en étaitmerveilleux. » Ainsi, le capitaine prépara avec tous les soins requis une pipe neuve, la bourra au mieux. Mais, avant que de battre le briquet et de passer la pipe à l'impatiente Marg^uerite, il lui souffla à l'oreille :
— Grande nouvelle! C'est pour ce soir! Vous nous prêtez votre carroaisc et nous vous ramenons la nièce du gantier. Jurez-moi que vous en aurez soin comme de vous-même et que vous nous garderez le secret! Nous vous en supplions!
Battant des mains, M™* de Earges avoua que si on lui ouvrait à doux battants les portes du paradis, elle ne serait pas plus beurouse. Elle envoya Gillette, toujours en grand liabit, dire qu'on attelât le grand carrosse et qu'il se tint prêt devant la porte de l'hôtel, aux ordres de M. le comte de Fougerays. La chambrière partit, troussant ses lourdes jupes, et la comtesse alluma hardiment sa pipe. Tout alla bien jusqu'au moment oii elle eut cette idée malheureuse d'imiter le capitaine comte de Fougerays, qui s'amusait à rendre de la fumée par le nez. Dès lors, tout commença de tourner sous les yeux de la jeune femme. Son portrait, le peintre, les murs parurent danser. Pleine de courage elle lutta quelque temps contre le vertige qui troublait sa tête et le désordre où entrait son estomac. Elle s'appuya d'abord contre la table, s'assit ensuite dans un fauteuil qu'elle crut voir fuir et tenta de retenir d'une main tremblante. Ses yeux se voilèrent, sa pipe tomba et se brisa en cent pièces, et Marguerite de Farges s'abandonna au mal qui la terrassait. Ses hlles de service, appelées, l'emportèrent dans leurs bras, la déshabillèrent, la couchèrent. Elle ne reconnaissait plus personne.
Cependant, M. La Cassière disait à Ludovic, hébété par ce spectacle d'une belle dame en proie au mal des fumeurs novices :
— Mon ami, rien n'est pire que la fausse pitié. Il vaut mieux, à tout prendre, que M°'^ de Farges ait le cœur un tant soit peu barbouillé, que de la voir nous accompagner chez Courtoj^s et condamner notre entreprise à échouer misérablement. Grâce à ce peu galant, mais bien expédient artifice, nous voici débarrassés de mon ami-e pendant que»lques heures. C'est le temps qu'il nous faut pour mener à bien l'affaire du plaisant Courtoys... Habillez-vous vivement, n'oubliez point vos armes et courons chez Chauvincourt... ou plutôt non!... Tandis que vous vous accommoderez, moi je Tirai chercher et le ramènerai dans son carrosse.
Jamais conspiration ne fut mieux ourdie ni exécutée d'une façon plus simple. Pendant que les apprentis fermaient la boutique du Chevrotin de Vendôme, Ludovic Lemessier, Chauvincourt et La Cassière, laissant les deux carrosses dans la rue du Cliamp-Fleury, se glissèrent, l'un après l'autre, dans l'allée obscure de la 'maison de Courtoys. Guidés par Martine jusqu'à l'escalier, ils gagnèrent l'appartement. Là, Claire et Monique les dissimulèrent, qui derrière une tapisserie, qui dans un placard, qui entre les rideaux du lit. Au premier appel, tous trois apparaîtraient dans la chambre où maître Courtoys soupait avec sa nièce. Et celle-ci prépara son petit bagage que Martine porterait dans le carrosse.
Claire n'avait pas fini de ranger ses bardes que le gantier rentra, de fort méchante humeur et ne demandant qu'à en donner de8 preuves. Querellant Martine, il lui reprocha de précipiter sa maison vers la ruine par ses folles dépenses et son inexactitude. Jamais de repas à l'heure. « Sa montre mentait, peut-être ?... Et puis tout disparaissait! Ce matin encore on lui avait volé un papier!... Mais il saurait bien... »
La cuisinière, les deux poings sur les hanches, s'avança alors contre lui, d'un maintien si déterminé, que le courageux Courtoys îecula et choisit pour abri une chaise à haut dossier. Un si faible obstacle n'était point pour arrêter la bouillante Martine. Levant par-dessus le dossier son poing fermé qui continuait un bras rouge, issu lui-même d'une i-ianche retrous- -
sée jusqu'au coude, elle cria :
— Votre papier ! Tenez, le voici, méchant hoir me!
Et de sa gauche la cuisinière montrait la supplique de maître GouiM, étalée sur la tabl?, près de l'assiette d'étain.
Courtoys en devint rose de joie. Et, d'une voix tremblante :
— C'est lien ! ^^-^*!i^ c'est bien, ma bonne Martine î Puisque mon papier est si heureusement retrouvé, cours à tes fourneaux et nous sers !
— Plus souvent!... Je ne suis qu'une pauvre femme, plus savante er fait de marmites que de grimoires. Mais qui sait lire m'a appri-: ce que signifiait ce papier!... C'est une honte, monsieur Courtoys, que d'essayer de mettre les innocents sous L's verrous... Si votre...
— Tais-toi, au nom du ciel! Martine, fuis-t'en!
Et le désespéré Courtoys tentait de la pousser dehors. Martine, faisant ferme, n'en cria que plus haut. Alors accourut Claire, e^t Monique la suivait, portant un manteau sur le bras. Les nouvelles venues, loin de secourir le gantier qui se gourmait avec la cuisinière, jetèrent de l'huile sur le feu de la discorde domestique. Et,