XII. — UN ABUS DE CONFIANCE
{H. et D., 653)
Daumier habille admirablement ses personnages : il fait flotter avec une vraisemblance parfaite les vêtements sur les charpentes sèches et marque, à la place exacte, l'éclatement dû à l'embonpoint. C'est qu'il n'ignore pas l'anatomie de ses modèles et qu'il est capable, à l'occasion, de les déshabiller. U saisit, avec empressement, les occasions de les représenter nus. Il les dessine au bain, soit dans les établissements démocratiques des quais parisiens, soit en pleine rivière près des berges alors plus fréquentées qu'aujourd'hui, plus rarement au bord de la mer. Sans animosité, sans aigreur, mais non sans une satisfaction secrète, il dévoile les corps de ses Baigneurs ou de ses Baigneuses, corps dont les déviations répondent aux tares des visages déformés. Duranty l'a fait remarquer avec finesse : « Le nu prend une allure particulière sous le crayon de Daumier. Les torses, les dos, les omoplates, les poitrines, les bedaines de ses baigneurs, portent inscrites dans les lignes qui les dessinent tout un monde d'expressions, et vous livrent, comme une écriture, toutes les indications de caractère, d'existence, de milieu social, de profession, sans lesquelles notre esprit habitué désormais à tous les indices de l'observation ne saurait plus comprendre les personnages. » Le procureur du roi dont on a volé les habits
tandis qu'il prenait ses ébats, garde sous son chapeau haut de forme, échappé seul au pillage, toute sa dignité professionnelle. Son corps modelé d'un ton gris très fin se détache, amusante silhouette, sur le paysage sommaire et parfait, inondé de lumière. La mise en page est saisissante, l'effet hautement pittoresque.
Ce sont des morceaux semblables qui ont fait concevoir à Baudelaire pour Daumier une admiration enthousiaste et juste : « Nous ne connaissons à Paris, proclamait Baudelaire dans son Salon de 1845, que deux hommes qui dessinent aussi bien que M. Delacroix, l'un d'une manière analogue, l'autre dans une méthode contraire, — l'un est M. Daumier, le caricaturiste ; l'autre, M. Ingres... Daumier dessine peut-être mieux que Delacroix, si l'on veut préférer les qualités saines, bien portantes, aux facultés étranges et étonnantes d'un grand génie malade de génie. »
« Daumier — écrit ailleurs Baudelaire — dessine comme les grands maîtres. Son dessin est abondant, facile, c'est une improvisation suivie ; et pourtant ce n'est jamais du chic. Il a une mémoire merveilleuse et quasi divine, qui lui tient lieu de modèles. Toutes ses figures sont bien d'aplomb, toujours dans un mouvement vrai, h Et ceci encore : H Son dessin est naturellement coloré. Ses lithographies et ses dessins sur bois éveillent des idées de couleur. Son crayon contient autre chose que du noir bon à délimiter les contours. Il fait deviner la couleur comme la pensée. Or, c'est le signe d'un art supérieur et que tous les artistes intelligents ont clairement vu dans ses ouvrages. »
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