XLVI. — LE COLLECTIONNEUR (Aquarelle
(Kl., 377)
Daumier note dans le jeu des physionomies, dans l'attitude, le geste, dans l'ébranlement du corps tout entier, la surprise et l'enthousiasme que provoquent chez des esprits d'élite la révélation de la beauté. Une sépia de la collection Camondo qui vient d'entrer au Louvre, traduit la délectation de deux amateurs auxquels un ami montre la Revue Nocturne de Raffet. Ailleurs, Daumier groupe, dans l'atelier d'un peintre, les connaisseurs absorbés par la contemplation d'une œuvre nouvelle.
Au plaisir de la découverte, s'ajoute parfois celui de l'acquisition. Daumier a dessiné pour le Monde Illustré une série de l'Hôtel des Ventes. Il y montre les convoitises qui s'étalent ou se dissimulent, la fièvre des enchères, la hâte de l'acquéreur à emporter son butin.
Voici enfin la joie paisible, la jouissance profonde et calme de l'homme qui vit parmi les trésors qu'il a rassemblés, dans l'atmosphère qu'il s'est choisie.
En pantoufles, installé confortablement dans un fauteuil familier, le collectionneur se livre à une délectation lente et savoureuse. Les œuvres dont il s'est entouré, indiquent le goût le plus large. Les classiques constateront avec plaisir qu'il a accordé une place d'honneur à l'antiquité et ils remarqueront que Daumier a dessiné la Vénus de Milo non sans quelque mièvrerie. Mais, près de la Vénus, on
aperçoit un groupe tourmenté qui évoque peut-être une œuvre de Préault. Sur la muraille, on devine, à la cimaise, des dessins de maîtres italiens auxquels font escorte des paysages, des compositions d'une facture forte et romantique. Dans le silence, pour lui-même, sans ostentation, le collectionneur se pénètre de la vie latente des chefs-d'œuvre.
Faut-il rapprocher de cette page, les tableaux où Meissonier et Fortuny ont exprimé une idée analogue ? Ce sera alors pour opposer à l'allure artificielle, tapageuse, extérieure, des toiles de ces maîtres, la sincérité, la justesse de ton, la simplicité et l'intimité de l'aquarelle de Daumier.
La figure du collectionneur me suggère une dernière observation. Cet homme est laid, vieux, décharné, ridé. Daumier a sculpté sa tète osseuse avec l'insistance qu'il mettait à modeler ses bons bourgeois. Ici, pourtant, l'intention de l'artiste est évidente : il a éprouvé de la sympathie pour son personnage, et cette sympathie il nous l'a communiquée. Ne faut-il pas en conclure que nous nous trompons lorsque nous lui prêtons, dans l'outrance de ses analyses, de la férocité. Le mot. pour avoir été souvent répété, n'en est pas plus juste. Daumier a toujours poursuivi le caractère ; il a éprouvé une joie constante à l'accentuer, parfois sans mesure; mais il n'a pas prononcé de réquisitoires contre la laideur de ses contemporains. Il était peu sensible à la régularité des lignes, très touché au contraire par les oppositions violentes, et Baudelaire avait raison qui voyait « dans toute son œuvre un fond d'honnêteté et de bonhomie ».
Le Collectionneur
COLLECTION PARTICULIÈRE
HOT. DURAND-RUEl