ALPHONSE DE LAMARTINE
DAVID D’ANGERS
arriva au cimetière avec les plus grandes difficultés.
Comme le fronton du Panthéon et la statue de Philopœmen, cette œuvre fut payée, mais la somme qui lui fut allouée ne figura que pour peu de chose dans les dépenses auxquelles l'entraîna l’exécution de ce travail. Quant aux autres statues et à la plupart de ses bustes qui furent, ceux-ci, presque tous exécutés gratuitement, le statuaire ne se faisait rembourser que les frais du moulage et la fonte en bronze, ou bien le marbre de ceux qui lui étaient commandés. Son travail n’était jamais compté dans les frais. Il le considérait comme sa part de souscription.
Pendant le carnaval, un soir d’hiver, David, en se promenant, passa devant l’Odéon. Il y avait bal masqué. S’étant arrêté, il regardait cette foule bariolée et bruyante qui avait beaucoup plus l’air de s’amuser que ce n’était en réalité, lorsqu’il se voit examiné par un grand gaillard drapé dans un manteau et portant un faux nez avec de grandes moustaches. Comme il avait changé plusieurs fois de place, il avait chaque fois revu ce singulier masque l’obser-
SES ÉLÈVES
vant. Intrigué vivement, il ne pouvait retrouver dans ses souvenirs où il avait rencontré cette tournure-là.
Comme il faisait froid, il reprit la rue de Vaugirard pour regagner la rue d’Assas, où il demeurait. L’homme drapé le suivait à distance. Place des Carmes, au détour de la rue d’Assas, l’ombre du masque qu’accentuait la lune, paraissait se rapprocher de lui, David arma le pistolet qu’il portait toujours sur lui depuis son assassinat. L’ombre diminue, il hâte le pas, frappe à la porte cochère du 14, qui ouverte à l’instant lui permit de mettre entre lui et celuilà même qui pour la seconde fois voulait l’assassiner, une barrière infranchissable. Il entendit des invectives, des menaces et un coup violent porté dans la porte. Le lendemain, on voyait dans le bois épais de cette porte l’empreinte d’un coup de poignard porté d’une main furibonde.
A quelques jours de distance, David fut renversé place Saint-Sulpice par un cabriolet, au moment où il venait de descendre de l’omnibus avec son fils. Grâce à sa présence d’esprit, grâce aussi à sa préoccupation de sauver son
DAVID D’ANGERS
enfant qu’il avait rejeté loin de lui, il en fut quitte pour sentir une roue lui passer sur le bout de sa botte.
Un autre accident, plus grave celui-là, lui arriva dans le Midi où il voyageait en poste avec sa femme et son fils. Ils allaient à Carcassonne pour voir la famille de son ami Barbes (1), alors prisonnier au mont Saint-Michel. A un relais, un jeune postillon inexpérimenté se laissa gagner par les chevaux à une descente en sortant de Montréal. Chevaux et voiture, moins le jeune postillon qui était sauté par terre, roulèrent sur un talus en contre-bas de la route. Par un hasard providentiel les trois voyageurs ne reçurent que des contusions, mais ils eurent plusieurs blessures saignant fort. David en avait une à la tête près de celle qu’il avait reçue lors de son assassinat. On transporta les blessés dans une charrette jusqu’à Carcassonne chez Mme Caries, sœur de Barbés, ami politique de David d’Angers.
Le maître de poste responsable de cet acci-
1. Armand Barbés, célèbre révolutionnaire, né à la Pointeà-Pître (Guadeloupe) le 18 novembre 1809, mort à La Haye (Pays-Bas) en juin 1870.
dent, qui eût été sûrement condamné, s’en vit exempté par la Révolution du 24 février 1848. David d’Angers, en effet, se consacra tout entier à ce grand événement.
Voici une belle lettre inédite écrite par David, le 4 juin 1846, à son ami Barbés.
« Combien je suis sensible, mon cher et honorable ami, à ce qu’au milieu de toutes vos souffrances et de tous les ennuis qui vous accablent vous me conserviez toujours un souvenir. Si j’ai si longtemps tardé à vous répondre, c’est que j’ai été malade et obligé ensuite à un voyage.
« J’ai trouvé, à mon retour, le petit paquet de M. de Lamennais pour vous 'que je regrette extrêmement de vous envoyer si tard, car je sens ce qu’une lettre d’un homme comme notre illustre ami, peut apporter d’adoucissement à une âme comme la vôtre.
« Votre dure captivité est partagée de cœur par tous les patriotes désespérés de ne pouvoir, pour l’instant, vous offrir que des vœux stériles. Pourtant, malgré les malheurs et les infamies de toute espèce, sous lesquels se courbe maintenant le front autrefois si radieux de la Patrie, nous ne devons jamais désespérer d’une cause
SES ÉLÈVES
qui compte dans ses rangs des cœurs aussi noblement dévoués que le vôtre.
« Je m’occupe actuellement de la composition d’une médaille commémorative des derniers événements de Gallicie. Il faut croire que ces affreux massacres, page sanglante que l’histoire joindra aux plus épouvantables excès des (emps de barbarie, secoueront enfin la torpeur de notre génération de Rail-ways.
« Je représente la Liberté appuyée sur un fusil, écrivant avec une baïonnette sur une potence les noms à jamais infâmes de Metternich et de Brandt, les éditeurs responsables de leurs maîtres.
« Je joins au livre de M. de Lamennais une épreuve de mes médailles des frères Bandièra et des quatre sergents de la Rochelle que je vous prie d’accepter.
« Adieu, mon bon et noble ami, patience et courage ; croyez à tout mon dévoûment de cœur. »
VIE POLITIQUE
Lamartine, membre du Gouvernement provisoire, offrit à David d’Angers la direction des musées nationaux et la mairie du XIe arrondissement d’alors, quartier Saint-Sulpioe et du Luxembourg. Mais le statuaire n’accepta que la mairie, cette fonction étant gratuite, tandis que l’autre était rétribuée.
« J’allai, écrit David, avec les citoyens qui insistaient pour que j’acceptasse les fonctions de maire, à travers les barricades encore teintes de sang et jonchées de cadavres, jusqu’à l’Hôtel de Ville. Là je trouvai les membres du Gouvernement provisoire. Lamartine m’offrit une écharpe tricolore. C’est la seule dépense que j’aie occasionné à la République. »
ALFKEi) DE MUSSET 1810-1857
DAVID D’ANGERS
A la date du 15 mars 1848, David, dans une lettre à Victor Pavie, s’exprime ainsi :
« Cher ami,
« Ces quelques lignes sont écrites pour te prouver qu’au milieu des innombrables difficultés qui viennent m’assaillir de toutes parts ton cher souvenir m’est toujours présent.
« J’ai assisté au plus grand, au plus noble spectacle qu’il soit donné à l’homme de voir, pendant les trois journées révolutionnaires. Nuit et jour, je n’ai pas quitté les barricades et suis plein d’admiration pour ce grand et sublime peuple se présentant la poitrine nue devant des masses innombrables de baïonnettes, poussé seulement par cet instinct de la sainte liberté. Qu’ils sont grands ces généreux républicains! Et comme il fallait que ce sentiment fût profondément imprimé dans les âmes pour qu’il mît en mouvement toute cette masse d’hommes!
« A trois heures du matin, lorsque les barricades étaient encore toutes fumantes de poudre et teintes d’un sang généreux, je m’étais couché tout habillé afin de prendre quelques instants de repos. Plusieurs cit oyens vinrent m’annoncer
VIE POLITIQUE
qu’on m’avait nommé maire, el au même instant un exprès m'apporte ma nomination de directeur des musées nationaux. Je répondis aussitôt que je refusais cette place et je me rendis à mon poste de maire. Depuis, j’ai refusé deux fois d’être chargé de la direction des arts au ministère de l’intérieur. Je crois qu’en acceptant le poste périlleux de maire, j’ai été utile, car le peuple me connaît, et j’ai empêché des malheurs inévitables dans les circonstances que nous traversons et où toutes les passions sont en lutte.
« 11 y a deux jours, j’ai reçu une lettre du maire de Dunkerque qui m’annonçait qu’une rue à laquelle on avait autrefois donné le nom de la rue de Chartres, portait actuellement celui de David d’Angers. J’en ai été d'autant plus heureux que le nom de notre chère cité, qui déjà parcourt les mers sur la proue d’un vaisseau, se trouve aujourd’hui inscrit sur les murs d’une ville française.
« Tout marche bien à Paris. On commence à comprendre que le gouvernement républicain est désormais possible. Les partis se rendent compte de ce que la République peut soulever la tempête et la calmer... Toutefois, le calme ne
DAVID D’ANGERS
peut pas se manifester immédiatement après une commotion aussi grandiose. Quand un vaisseau va sombrer, s’il s’en trouve un qui recueille les passagers et leurs bagages, il doit nécessairement exister, sur le navire sauveur, un très grand désordre, mais avec un peu de temps chacun retrouvera sa case et l’ordre renaîtra.
« Adieu.
« P. -S. — Depuis la révolutionne n’ai pas remis le pied dans mon atelier. Avant d'être artiste, il faut être citoyen, voilà ma devise. »
Le 23 avril, porté candidat dans les départements de la Seine, de l’Hérault et de Maine-et- Loire, il eut la grande satisfaction de recevoir de sa ville natale le mandat de représentant du peuple.
A l’Assemblée nationale il siégeait à gauche, entre Guinard et Étienne Arago. Plus tard, le prince Louis-Napoléon vint siéger au-dessous de lui. David soutint la cause de l’Académie de France à Rome et celle de l’École des beaux-arts à Paris. Il faisait partie de toutes les commissions ayant rapport aux arts, s’efforçant de faire avoir des travaux aux artistes en proposant, entre autres,
une décoration du Panthéon à laquelle peintres, sculpteurs, graveurs môme devaient coopérer.
Un amendement proposé par lui et par lequel chaque membre du Gouvernement provisoire devait recevoir une médaille commémoralive, comme témoignage de reconnaissance, ne fut pas pris en considération.
Dans Un bureau de l’Assemblée, le septième, dont il faisait partie, il s’agissait de statuer sur le retour du prince Louis-Napoléon en France; David motiva ainsi son vole par écrit :
« Citoyens représenlants,
« Chaque représentant doit, selon sa conviction, compte de son vole aux ciloycns qui l’ont nommé. Le rapporteur de votre septième bureau a dit que l’admission de Louis Bonaparte avait été unanime, moins une voix, dans ce bureau. Celle voix est la mienne, car j’ai toujours pensé que le vote de l’Assemblée pour l’admission serait le premier coup de poignard porté à la République. »
Plus tard, il devait payer de l’exil cette lettre si fière et si juste dans son pressentiment de l’avenir.
DAVID D’ANGERS
La réaction relevait la tête. Le prince conspirateur, rentré en France, se servit du prestige du nom de Napoléon pour ameuter autour de son ambilion la populace à laquelle se laissa mêler une grande partie du peuple qu’il corrompait à prix d’argent. Les terribles journées de juin déchaînèrent une guerre des rues violente que le gouvernement finit, non sans peine, par réprimer.
David d’Angers, son insigne de représentant à la boutonnière, son écharpe en sautoir pour quelle fût plus apparente, profitait de ce qu’il était très connu dans le peuple pour parcourir les quartiers insurgés et parlementer sur les barricades. Mais sa voix n’était pas entendue. Plusieurs fois même il courut de grands dangers. Un jour, que lui et trois de ses collègues de l’Assemblée, dont Victor Hugo, étaient venus près de la place Maubert pour tâcher de calmer l’insurrection, il dut se réfugier à la Pitié où M. Serres, le médecin en chef, lui donna l’hospitalité, dont il ne put profiter longtemps, car on voulait le prendre comme otage, les insurgés ayant déjà escaladé le mur de l’hôpital. Quelques mobiles arrivés à temps le protégèrent.
VIE POLITIQUE
Le dernier jour de l’insurrection, l’état-major de la garde nationale d’Angers, qui était venue prêter main-forte à la répression républicaine et qui logeait rue d’Assas chez David, n’entendant plus gronder le canon, croyait avec raison à la fin de cette lutte fratricide. Au milieu du silence qui régnait, on entendit un coup de fusil, puis une balle siffler. Au même instant, les officiers sortis dans la rue virent David déboucher de la place des Carmes, venant de la mairie. C’est sur lui qu’on avait tiré. Une enquête n’a pu faire savoir qui avait tiré, mais le statuaire connaissait bien la maison d’où était parti le coup.
Le 21 août de la même année il remit sa démission de maire entre les mains de M. Trouvé- Chauvel, alors préfet de la Seine.
On peut résumer en peu de mots son passage à la mairie du XIe arrondissement. Courage, justice, dévouement poussé jusqu’au péril de sa vie, abandon de sa fortune jusqu’à la prodigalité. Il fit démolir la prison politique du Luxembourg, et dans les premiers jours de la Révolution de Février, il empêcha que l’on mît le feu au séminaire de la place Saint-Sulpice.
Le 13 mai 1849, il ne fut pas réélu à l’Assem-
DAVID D’ANGERS
blée législative. Il n’avait demandé sa réélection à aucun autre département que celui de Maineet-Loire, et l’échec qu’il subit dans son pays natal lui fut parliculièrement sensible.
Pendant qu’il fut représentant à la Constituante, David d’Angers donna généreusement la totalité de son traitement aux bureaux et établissements de bienfaisance d’Angers et de Paris.
Rentré enfin dans ses chers ateliers, il fit la statue du général Drouot et celle de Mathieu de Dombasle, l’agriculteur, pour la ville de Nancy. Puis il commença celles de Casimir Delavigne et de Bernardin de Saint-Pierre pour le Havre. De ces deux statues inaugurées en 1852, pendant son exil, l’une, le Bernardin de Saint-Pierre, était donnée par-dessus le marché.
Un peu après, sur la demande de son ami le docteur Civiale, il donne à Aurillac la statue de Gerbert, pape sous le nom de Silvestre II, dont la commission lui paya le bronze.
EXIL
Le 2 décembre 1851 , éclate le coup d’État . La troupe avinée mitraille les innocents sur les boulevards. Les rares barricades sont enlevées par les soldats qui ne font grâce à personne, pas même aux femmes; on emprisonne les questeurs de la Chambre, les députés, tous les hommes politiques que l’on savait ne pas devoir accepter l’Empire. Tous les jours apportaient de longues listes de proscrits lorsqu’un matin, le 9 décembre à six heures, un commissaire de police, M. Montval, que David avait empêché d’être révoqué en février 1848, vint avec ses agents l’arrêter à son domicile, rue d’Assas.
Il était encore au lit. Le commissaire s’excuse devant son bienfaiteur et lui montre le
DAVID D’ANGERS
mandat qu’il a le regret d’être obligé de faire exécuter. David se lève, prend dans un foulard quelques menus objets et, sur la question du commissaire qui lui demandait « s’il avait des armes? » lui ayant répondu : « Les voilà! » en montrant ses œuvres il monta en voiture.
On le conduisit au dépôt de la préfecture de police, où il fut écroué Pistole n° 7 (1), où il se trouva avec une masse de prisonniers, parmi lesquels Bûchez, l’ancien président de la Chambre, et le docteur Cerise.
David écrivait à sa femme :
Du Dépôt de la préfecture. Pistole n°7.
Mardi 9 décembre 1851.
« Chère amie,
« Je suis à la préfecture de police. Je vous embrasse tous.
« A toi de cœur.
« Pierre-Jean David d’Angers. »
La salle où ils étaient entassés était sordide;
1. Dans le volume publié chez Plon, David d'Angers et ses relations littéraires, figure une lettre du statuaire datée de la Pistole n° 7. On désignait sous le nom de Pistole, une partie de la prison où les détenus habitaient et se faisaient servir à leurs frais.
EXIL
ni jour, ni air; c'est là que, en temps ordinaire, on enfermait les filles publiques. On leur servait à manger dans une écuelle en bois, un seau nauséabond était dans un coin. La nuil, on entendait les rires des soldats faisant bombance et des détonations d’armes à feu assourdies par les
voûtes.
La confusion était extrême. Elle fut favorable à David. Voici comment. Bien que les voilures cellulaires fussent insuffisantes pour emporter dans les forts et les casemates tous les prisonniers agglomérés à la préfecture, on avait requis d’autres véhicules. Cependant David ne fit partie d’aucun de ces convois.
M.Ballan,le directeur du dépôt, avait fait monter la femme du statuaire et son fils, qui étaient venus le voir, sitôt la nouvelle reçue de l’endroit où il était emprisonné, dans son appariement particulier, dont la porte était cachée derrière la grande porte du dépôt. Chaque fois qu’on faisait l’appel des prisonniers pour les envoyer dans des forts et de là à Cayenne comme tant d’autres, le directeur faisait monter David chez lui.
Le baron Larrey, apprenant l’arrestation de
DAVID D’ANGERS
son ami, accourut à la préfecture, supplia le préfet, M. de Maupas, défaire venir devant lui David d’Angers pour qu’il s’expliquât. Le préfet le fît venir dans son cabinet. David demanda des juges, bien que n’ayant jamais rien fait que de manifester au grand jour les opinions de toute sa vie. Il refusa la proposition que lui fit le préfet de partir pour l’Amérique, de s’expatrier en un mot, et finit par consentir à aller librement en Belgique pour laisser le gouvernement de Louis-Napoléon faire ses élections.
On lui donna un passeport et quatre jours pour régler ses affaires.il partit pour Bruxelles, le chagrin au cœur. Là, il ne voyait que peu de monde. Sa femme et son fils venaient le voir le plus souvent possible.
Les élections une fois faites, David se présenta à l’ambassade française pour faire légaliser son passeport et rentrer en France, son nom n’ayant figuré sur aucune liste de proscription. Il lui fut répondu : « que s’il consentait à écrire quelques mots seulement, s’engageant à ne plus s’occuper de politique, il rentrerait de suite. Sans cela, non. » Les ordres à cet égard étaient formels.
EXIL
Rongé par le chagrin, il eut l’idée d’aller en Grèce pour réaliser enfin, bien que certes dans d’aulres conditions, ce rêve de sa jeunesse à la villa Médicis. Comme son fils étudiait la médecine, il ne voulut pas le distraire de ses études. Mmc David lui conseilla alors d’emmener sa fille, alors âgée de quinze ans.
Après avoir gagné Trieste, après une foule de tracasseries dans les légations intermédiaires, David arriva enfin à Athènes. Là, non seulement la nostalgie de la patrie s’était accentuée, mais les désillusions, à part quelques consolations passagères qu’il rencontra dans la contemplation des monuments et de leurs débris, augmentèrent tous les jours. Il voyait Démosthène épicier, Aristide marchand de légumes, et ne retrouvait plus les Grecs qu’il avait vus dans Plutarque. 11 éprouva surtout une émotion bien pénible en voyant à Missolonghi, sur le tombeau de Marco Botzaris, sa « Jeune Grèce » mutilée et couverte d’inscriptions obscènes déposées sur ce chef-d’œuvre par les voyageurs et les Grecs de la décadence. La grande chaleur d’Athènes le força à aller à Ceffizia chercher un gîte plus frais. Il fit pendant son séjour le buste de Cana-
DAVID D’ANGERS
ris, le brûleur de vaisseaux, et le médaillon de sa femme.
La reine de Grèce affectait de diriger ses promenades à cheval du côté de la demeure du statuaire français, mais rien ne pouvait le distraire de sa solitude, ni lui faire perdre de vue son retour dans la patrie près de sa femme, de son fils et de ses amis. Il avait fait à Athènes la connaissance d’Edmond About qui, à l’occasion de la mort de Pradier, avait parlé de David d’Angers exilé et pris sa défense de telle façon qu’il faillit se faire renvoyer de l’École française.
Malade, ne pouvant plus y tenir, il partit avec sa fille pour Nice, afin de se rapprocher de la France. Là il retrouva sa femme et Jean Reynaud, son ami. Ceux-ci, venus au-devant de lui, ne le reconnurent pas d’abord, tant il était vieilli et changé. Le bonheur de se retrouver plus près de sa femme, plus près de sa chère France, en compagnie d’un ami comme l’auteur de Terre et Ciel , le remirent bientôt, et, ne voulant plus l’exposer dans les ambassades françaises aux mêmes propositions de lâcheté, Jean Reynaud lui remettait, quelques jours après, un passeport tout signé envoyé par Réranger, avec lequel, la
EXIL
tête haute, il rentre enfin dans sa chère France.
Une petite ovation l’attendait à la frontière. « L’agent du gouvernement, écrit-il, chargé de « la vérification des passeports, entouré de gen- « darmes et de douaniers, est venu au-devant de « moi et m’a dit : « Je suis enchanté, monsieur, « de voir l’une de nos plus grandes illustrations « rentrer dans son pays. »
LA FIN D’UNE BELLE VIE
Arrivé rue cTAssas, il retrouva sa statue de Bichat, qu’il commençait au moment de son arrestation. Pendant son exil son fils avait, à grand’peine, empêché la terre séchée de se fendre et, profitant de ses études anatomiques, avait, sans que son père s’en doutât, modelé les muscles du sujet qui se trouve derrière la slatue.
La santé de David avai! , par les terribles émotions qu’il avait éprouvées, reçu une grande atteinte.il se remettait au travail, mais ses forces le trahissaient; lui qui, toujours debout autour de ses bustes ou sur les échafauds de ses statues, grimpant et descendant sans cesse pour juger ses effets, ne s’arrêtait que forcément par une visite ou pour fumer en pensant à son œuvre, il était obligé à chaque instant de se reposer et ne
LA FIN D’UNE BELLE VIE 14o
se sentait plus la force qu’il avait auparavant.
Ne voulant pas se laisser aller au découragement, comme diversion, il entreprit avec sa famille, qui ne le quitta plus, un voyage dans le Midi. Après une sial ion aux eaux de Barèges, dont il avait déjà éprouvé de bons et salutaires effets, il visita le nord de l’Espagne, depuis Saint-Sébastien, Pampelune, Saragosse jusqu’à Torlosa, où habitait un jeune parent de sa femme, M. Paul Leferme, ingénieur des ponts et chaussées, chargé par le gouvernement espagnol de la canalisation de l’Ebre jusqu’à la mer. Dans ce voyage, il a écrit des notes intéressantes sur les monuments, et tout ce qui avait frappé son imagination.
A son retour d’Espagne, il est frappé cruellement dans ses amitiés: François Arago, le grand astronome, venait de mourir. Quelques mois après, le 16 février 1854, il apprend que M. de Lamennais était mourant. Il alla de suite le voir, fut assez heureux pour qu’il le reconnût encore et assista à ses derniers moments.
Manin, le grand citoyen de Venise, venait de perdre sa fille. David, qui avait pour lui une grande amitié, en éprouva un grand chagrin. 11
DAVID D’ANGERS
modela son médaillon, qui fut l’avant-dernier de sa collection. Le dernier fut celui du peintre Rosa Bonheur.
Un sujet le préoccupait constamment, il voulait faire un groupe représentant Y Abolition de ï esclavage, mais il ne put le commencer, pas plus que d’autres projets de statues qu’il méditait depuis longtemps.
En 1855, le 6 juillet, la ville de Neuchâtel inaugurait la statue de David Purry , banquier et bienfaiteur de cette ville. Quelque temps après, avait lieu, à Angers, celle de la statue du roi René, dont le piédestal est orné de douze statuettes qui constituent une belle page d’histoire locale.
David d’Angers n’assista pas à cette solennité, mais il voulait, se sentant malade, aller revoir une dernière fois ses souvenirs de jeunesse dans l’Anjou, ses vieux amis Théodore et Victor Pavie, Adrien Maillard, poètes et littérateurs distingués.
Le 3 septembre 1855, il eut à la campagne, près d’Angers, une première attaque d’apoplexie, conséquence d’une décomposition du sang amenée par les cruelles émotions que lui avait causé son exil.
LA FIN D’UNE BELLE VIE
Un jour que, après son retour à Paris, il errait mélancoliquement dans son atelier, autrefois si plein d’œuvres en train, il appela son fils et lui montrant l'esquisse en terre cuite qui représentait François Arago et qui devait servir pour le monument du grand astronome au Père- Lachaise : « Prends, lui dit-il, cher enfant, cette esquisse que je te donne, c’est ma dernière œuvre, garde-la précieusement. » Elle est maintenant au musée d’Angers.
Les attaques se succédèrent; le statuaire fut frappé de la dernière le 1er janvier 1856 et le 6, il expirait, entouré de sa femme et de ses enfants, de celle aussi qui ne doit pas être oubliée, Thérèse Ollivier, dont le dévouement pendant les vingt-cinq ans qu’elle est restée au service de la famille, mérite quelle soit considérée comme en faisant partie.
Suivant sa volonté fidèlement exécutée et respectée, l’enterfement de David d’Angers eut lieu directement de sa maison au Père-Lachaise. Sur le parcours du convoi, suivi d’une assistance considérable, son tils conduisant le deuil avec son grand-oncle maternel, M. Ossian La Revellière-Lépeaux, il y avait un grand déploie-
DAVID D’ANGERS
ment de forces. Les postes étaient doublés. Au cimetière, la garde municipale en grand nombre avait le sac au dos, baïonnette au canon, tout comme s’il se fût agi d’une émeute. Le recueillement profond du cortège démontra l’inutilité de ces précautions militaires.
Sur le caveau où le corps du statuaire fut déposé provisoirement, deux discours furent prononcés, le premier par Fromental Halévy, le grand musicien, au nom de l’Académie des beaux-arts, le second, par M. Vinet, secrétaire de l’École des beaux-arts. Une grande partie de ceux qui suivaient le convoi n’avaient pu pénétrer dans le cimetière dont la police défendait l’entrée. Le statuaire Etex, n’ayant pu prononcer un discours qu’il avait préparé, le publia dans le journal le Siècle.
La foule, en se retirant, fît, sous les yeux de la fameuse brigade centrale, une chaleureuse ovation à Béranger, le poète et chansonnier national, qui, par un généreux élan de son cœur, avait permis au statuaire, son ami, de ne pas mourir sur une terre étrangère.
Le tombeau de David d’Angers, au Père-Lachaise, est d’une grande simplicité : un bloc de
LA FIN D’UNE BELLE VIE
granit sur lequel est gravé son nom, et un cénotaphe en marbre noir, tl est entouré, pour ainsi dire, de ses plus belles oouvres : les statues en marbre du général Foy, du général Gobert renversé mourant sur son cheval, du maréchal Gouvion Saint-Cyr; les bas-reliefs du maréchal Suchet, de la comtesse de Bürcke; les grands médaillons de Manuel, de Daunou, de Geoffroy Saint-Hilaire; le tombeau de Garnier-Pagès, qui se compose d’une tribune sur laquelle sont, figurés des papiers et une couronne.
Les élèves de David, dont les principaux sont : MM. Allasseur, Soi toux, Daumas, Millet, Gabet, Ottin, Montagny, Capellaro, Scboëne>verk , Maindron, Geoffroy-Dechaume, statuaires; Eugène Marc, Mélin, Lenepveu et Ernest Hébert, peintres, avaient chargé l’un d’eux, nommé Toussaint, de modeler une couronne de lauriers entre les feuilles desquels court un ruban sur lequel se trouve cette inscription :
A David d'Angers , ses élèves.
Cette couronne, merveille de fonte, à cire perdue, est scellée dans le granit au-dessus du nom du statuaire.
DAVID D’AXGERS
Contrairement à une croyance généralement répandue et à ce qui a été imprimé, à tort, dans plusieurs dictionnaires biographiques, où Ton attribue à David d’Angers après sa mort une grande fortune, le statuaire, né pauvre, n’a rien laissé après lui et son œuvre que sa gloire.
En général, excepté pour de rares exceptions, la sculpture, au point de vue pécuniaire, est un art absolument ingrat, ou pour mieux dire, suivant la juste expression d’Edmond About : « Ce ri est pas la sculpture qui est un art ingrat , on est ingrat vis-à-vis d’elle , si pénible , si onéreuse à côté de la peinture. »
A plus forte raison devient-elle plus onéreuse encore lorsqu'on travaille avec la générosité, le désintéressement de David d’Angers.
L’œuvre de David d'Angers se compose de cent vingt -deux bustes, cinquante- quatre basreliefs, quarante statues. Sa collection de médaillons, qui, à elle seule, eût suffi pour établir à jamais sa réputation, se compose de cinq cents et quelques portraits. Cette collection figure au musée d'Angers, et au Louvre à Paris, à la sculpture moderne.
Indépendamment de son œuvre sculpté, David
lM. s C^A-VW C*~**Ȉ'*