David-Frédéric Strauss
On a dit de Strauss qu'il n'a été qu'un vulgarisateur remarquable ; on lui a reproché d'avoir puisé « la substance même de ses pensées » successivement dans le mysticisme souabe, dans la philosophie hégélienne, dans l'exégèse de l'école de Tûbingue, dans l'histoire naturelle des darwinistes. Même si l'on admettait cette critique, il faudrait reconnaître que le polémiste qui s'est inspiré de Schellinget de Kerner, de Schleiermacher et de Hegel, de Feuerbach et de Baur, de Vogt et de Haeckel, et qui souvent a mieux expliqué les maîtres qu'ils ne se comprenaient eux-mêmes, demeure un des écrivains caractéristiques de cette Allemagne du dix-neuvième siècle qui a passé du romantisme au matérialisme, de la théologie à la science, de Goethe et de Humboldt à Bismarck et à Moltke, et de Kant à Nietzsche. Le style même de sa propagande suffirait à conférer à Strauss l'originalité.
Mais Strauss n'a pas été seulement un homme « représentatif w de son pays et de son époque ; il a par deux fois inséré un mot personnel et décisif dans le discours de sa génération : il s'est fait entendre par deux fois, en proclamant des vérités qui ont fait scandale. En i835, les théologiens étaient partagés en deux camps : les uns soute-
PRKFACE
naienl lo caraclèro suriialurcl, les autres le caraclère naturel tic l'hisloire sainte. Strauss déclara dans sa première Vie de Jésus : les récits évan^éliques sont des mythes; et il inaugura par cette thèse une période nouvelle dans la tlu'olot^ie ciirétienne et dans la science des religions.
En i87;>., on s'imaginait pouvoir concilier la loi ancienne et les découvertes récentes de la science. « D'une part on avait un (-hrist, qui ne devait plus être lils de Dieu, mais dans toute la force du terme un homme, et ou voulait néanmoins continuer à le vénérer dans une église instituée pour l'Homme-Dieu ; d'autre part on se voyait de plus en plus en mesure d'expliquer l'avènement du monde naturel dans sa variété et son progrès jusqu'à l'homme sans l'aide d'un créateur, sans l'intervention du miracle. Maints savants et maints littérateurs s'appropriaient ces résultats des sciences naturelles, sans réfléchir aux conséquences qu'elles devaient nécessaiiement avoir pour la religion et la théologie ; tandis que, du côté opposé, des théologiens et des laïques libéraux considéraient avec quiétude le flot montant des recherches et des découvertes dans le domaine des sciences naturelles, sans en éprouver aucune crainte pour le sol de leur église (i). » Strauss déclara aux naturalistes comme aux théologiens que la science nous obligeait à substituer à la foi ancienne une foi nouvelle.
Dira-l-on qu'il n'y avait là rien de nouveau ? Strauss lui-môme a reconnu que les théologiens qui réfléchissaient avaient, bien avant iH35, pressenti la thèse de la ]Ve de Jésus, et (ju'avant iH-j9. plus d'un savant avait dû aboutir aux idées de l'Ancienne et de la Nouvelle Foi. Sans doute, mais c'était une originalité de dire tout haut ce que les autres se disaient tout bas, de tirer la conclusion logique d'une ou de deux séries de travaux scientifiques, et de
M) Strauss, Kin Narhworl (ils Vnrirorl (lea. Schr., \\. pj). 2f;i-2(; 2