ET DE HEGEL
La crise romantique qui eût pu rejeter Strauss, comme tant d'autres hommes de sa génération, dans l'orthodoxie ou dans le piétisme, sinon dans l'ombre des cathédrales ou la paix des cloîtres, fut au contraire le premier symptôme de son émancipation religieuse. « Ce fut cette crise, dit Vischer, qui dégagea son caractère. La colère qu'inspirait au jeune homme parvenu à ce stade nouveau dans la contemplation, tout ce qui paraissait trahir l'influence de Nicolaï, aiguisa sa force de volonté. Qu'était devenu le garçon inoffensif et timide? C'était un caractère à double tranchant qui se révélait à nous, un caractère autoritaire, s'affirmant avec énergie, avec des accès de colère brusque qui le rendaient souvent dur et injuste : désormais il inspirait à son entourage ce mélange particulier d'effroi et de dévouement, ce charme magique qui émane d'ordinaire de natures qu'on peut appeler, au sens antique du mot, démoniaques. » Ainsi en prenant parti avec fanatisme pour la foi romantique contre le scepticisme de VAufklarung^ Strauss avait appris à avoir le courage de son opinion : c'est le signe de l'hérésie. Le jeune homme ne devait pas
LÉvY. — Strauss 2
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tarder à relourncr contre le lomantisme lui-inôme ce caractère entier que Visclier comparait à une arme à double tranchant.
Bientôt son esprit plus sûr de sa vigueur s'attaqua à ces miracles de Weinsperg, qui lui avaient paru d'abord braver les doutes des plus sceptiques. Le premier article imprimé de Strauss est une Crili(jui' des ili/férents Jugements portés sur les esprits qui apparuissenl à la voyante de Prcvorst (i). Strauss ne croit déjà plus aux esprits; mais il croit encore aux manifestations de forces occultes dont il a été parfois témoiu. Il cherche à en donner une explication naturelle, sans avoir recours au « troisième monde ». Il croit que la sphère de sensation et d'action de la voyante est très vaste, si bien que l'organisme peut, tantôt volontairement dans le sommeil magnétique, frapper des maisons lointaines, tantôt involontairement, à l'état de veille, produirez des bruits que la voyante elle-même considère comme des manifestations de ses esprits. IN 'est-ce pas là un pi-océdé assez analogue à celui dont YAufklarung, naguère maudite par Strauss, s'était servie pour expliquer d'autres miracles?
Ce n'est pas cependant par un retour à la critique rationaliste du dix-huitième siècle que Strauss est arrivé à ses idées décisives ; c'est par une conséquence directe de la philosophie romantique, par une de ces déductions hardies qui, comme il arrive souvent — Fichte venait d'en donner un illustre exemple — ruinent les prémisses dont elles partent. Il importe d'insister sur cette origine romantique
(1| Cet article fui écrit par Strauss en 1830 pour W Ilesperus, Strauss l'a inséré comme « curiosité •» dans les Charakteristiken und Kriliken, 1" éd., 1839 ; 2* éd., 1844, Lpz. Wieranii. pp. 390-404. De la môme date à peu près est le sermon que Strauss prononça dans la chapelle du château le 24 juin 1X30 en qualité de Iheol. cand. et de membre de l'Institut évangélique, à l'occasion du troisième jubilé de la confession d'Augsbourg. Hausralh a réimprimé ce sermon dans les appendices de son premier volume, 1, pp. 3-9.
LA CniSE ROMANTIQUE 19
des thèses de Strauss, parce que cette fdiation paraît paradoxale et qu'elle seule pourtant explique ce qu'il y eut toujours à la fois de singulièrement audacieux et d'étrang-ement timide dans son attitude. Strauss est un chrétien mystique, que certaines clairières du mysticisme, et la poursuite intolérante de ses adversaires ont conduit hors de l'Eglise. Ed. Zeller en a fait finement la remarque : « On est tenté de se demander comment du visionnaire romantique de cette époque est sorti en peu d'années le critique tranchant, d'une acuité impitoyable, tel qu'il se révèle à nous dans la Vie de Jésus. Mais celui qui est familiarisé avec l'histoire de l'esprit religieux, celui-là sait que très souvent déjà le mysticisme a servi de transition — aux individus aussi bien qu'aux générations — pour passer de la foi habituelle et du respect de l'autorité à l'examen indépendant de la tradition ; et celui qui a étudié un peu profondément la nature du mysticisme, celui-là distinguera, sous l'enveloppe qui produit sur nous un etïet si étrange, un des voiles dont la pensée se couvre pour s'abriter jusqu'à ce que ses ailes aient pris assez d'envergure pour lui permettre de voler librement (i). »
Un des adversaires les plus autorisés de Strauss, le grand théologien de Gôttingue, x\lbrecht Ritschl, a montré comment la philosophie de Schelling a pu mener à la première Vie de Jésus. Dans ses Conférences sur la méthode à suivre dans les études académiques, Schelling a donné une théoiie particulière de l'incarnation chrétienne. Il ne
(1) Zeller, Strauss, 16. Nous avons sur ce point un témoignage de Strauss lui-même : « .J'avais gardé jusque-là de ma première éducation religieuse la foi naïve de l'enfant qui considère la Bible comme la parole de Dieu ; maintenant je croyais aux sentences de Jacob Bôhme, et ma foi était aussi strictement supranaturaliste qu'a pu jamais l'être la foi d'un autre, qui croit aux prophètes de aux apôtres : bien plus, sa connaissance me paraissait pénétrer à des profondeurs que la Bible elle- même n'atteignait pas et porter plus nettement la marque de la révélation immédiate que les livres sacrés. » Strauss, Kerner, Ges. Schr., I, pp. 125-126.
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s'af^il pas. coniiiu' diiiis k- pjiganisnic, di* diviniser le liiu, mais au oonlrairo de lairo le sacrifice. cxpialoiro du Uni ù Dieu : c'est ce qu'a fait le Christ. 11 est faux de considérer riucarnaliou de Dieu en Christ comme un fait isolé, temporel, empirique. En tant qu'individu, Jésus est une personnalité paifaitemenl inlellifj^ilde par ses origines juives, pari iculif^'renient par l'ossénisme ; mais Dieu, qui est éternellomont en dehors du temps, ne peut pas être descendu dans le devenir à cette date piécise. L'incarnation d(^ Dieu est donc une incarnation do toutes éternité, «'l l'incarnai ion individuelle en Jésus-Christ n'a (jue la valeur d'un symbole. Le vrai christianisme a donc déjà existé avant et en dehois du christianisme hislorique, dans la relifi^ion indienne, dans les mystères giccs, la poésie orphique et la philosophie de Platon. Les formes actuelles du christianisme, les Églises sans en excepter l'Eglise protestante, la morale, ne sont ni essentielles ni éternelles. La poésie et la philosophie spéculative préparent la renaissance du christianisme ésotérique, et la proclamation de l'évangile absolu. Ritschl, selon son habitude, juge très sévèrenienl cette théorie dont on peut résiuner le sens, dil-il, en répétant le mot de Méphistophélès : «Tout ce qui naît, mérite de périr ! » C'est pour mieux condamner une erreur dangereuse qu'il rappelle combien Strauss aimait à lire les Recherches philosophiques sur iessence de la liberté humaine où Schelling n'avait pas encore désavoué les idées téméraires de sa jcuïiesse. Mais qu'on s'en afllige ou non, il n'en demeure pas moins établi qu'une antithèse chère aux romantiques — incarnation éternelle de Dieu et incarnation historiciue en Jésus — a été le point de déparl de la ci'ilique de Sti-auss (i).
H) ALitBKi;HT Hit>(:hl, Die rhrislliche Lehre von der Vemuhnung und der fiechtl'ertiijuny, 1. Bd., 4* •'■cl. (Bonn, Marcus untl VVeJjer, 19U3) pp. ôt;3 isqq. Strauss a reconnu l'influence de Sriielling dans Tln- Iroduclion de sa première Vie de Jésus [l" éd., I, 28) cl Hurlout
Il faut (lire pouiianL qu'avant de tirer des conclusions un peu imprévues de la philosophie des romantiques, Strauss a connu l'œuvre du grand théologien de leur école, Schleiermacher. L'auteur des Discours sur la religion aux gens éclairés parmi ses détracteurs avait voulu donner une apologie de la foi; il lit peut-être plus d'incrédules que de convertis. Hausrath se demande si la polémique violente d'un professeur un peu ridicule comme Steudel contre Schleiermacher n'a pas précisément attiré l'attention des étudiants sur les libertés que le théologien romantique se permettait à l'ég^ard de la foi qu'il prétendait restaurer. Quoi qu'il en soit, la nature de l'influence que Schleiermacher exerça sur Strauss n'est pas douteuse.
Pendant l'hiver de 1827, Strauss était encore un disciple fidèle de Schelling-. Dans une leçon d'étudiant qu'il fît devant Steudel, il exposa que la nature, forme figée de l'esprit, devait être rachetée par l'esprit et que cette rédemption ne pouvait venir que de la vertu miraculeuse de principe chrétien. Steudel objecta d'ailleurs sèchement que, dans ce cas, comme le christianisme était déjà ancien,
dans la conclusion, II, p. 729. La phrase de Schelling « L'incarnation de Dieu est une incarnation de toute éternité » fut le point de départ de la christologie spéculative ; mais il faut tenir compte du développement que Hegel et ses disciples (Marheineke, Rosenkranz) ont donné à cette christologie.
Dans les Slreitschriften (II, p. 63), Strauss a même malicieusement rappelé à Eschenmayer, que le philosophe qui fut leur maître à tous deux avait, dès 1802, parlé de récits évangéliques qui étaient évidemment des fables juives, inventées à propos des prophéties messianiques de l'Ancien Testament : les auteurs n'avaient pas laissé de doute sur la nature de leurs sources, puisqu'ils ajoutaient : <■ Cela devait arriver pour que fùb accompli ce qui était écrit. » Cf. Schelling, Vorlesungen iiber die Méthode des akademischen Siudiums, p. 203.
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la rédemption delà nature devait avoir fait de grands progrès et que pourtant on n'en s'était pas aperçu jusqu'ici ii ). Mais dès l'année suivante, Strauss passe de Schelling à Schleiermaeher. F.-Ch. Baur venait d'être appelé à cette faculté de Tiibingue qu'il devait rendre illustre; dans sa leçon d'ouverture, il compara la doctrine de Schleiermacher à la gnose des premiers siècles. L'attention de Strauss était dès lors éveillée et il se mit à étudier l'œuvre du gnostique moderne. A son école, il fut amené peu à peu à attacher moins d'importance à la lettre de l'Écriture et à considérer les dogmes comme des traductions plus ou moins fidèles des données immédiates de la conscience pieuse; il s'habitua à analyser et à distinguer, c'est-à-dire à critiquer, à penser même en matière de religion. L'œuvre de Schleiermacher était merveilleusement })ropre à ménager de douces transitions entre la foi et le doute. Par son panthéisme, il semblait encore voisin de Schelling; il y avait des affinités profondes entre son mysticisme et la nature du sentiment religieux chez les jeunes gens; la forme et le style de ses Discours et de ses Monologues étaient faits pour séduire et ainsi la tentation de la critique s'insinua peu à peu dans l'ûme et dans l'esprit de Strauss sans qu'il y prît garde d'abord : « Xous nous trouvâmes transportés sans nous en apercevoir sur un terrain intellectuel entièrement nouveau; quand nous jetions un regard en arrière sur la terre enchantée du somnambulisme, de la magie et de la sympathie, cela nous paraissait maintenant le monde renversé (2). »
Au fond, la doctrine de Schleiermacher, comme celle de Schelling, enlevait toute valeur objective aux religions
(1; VisCHER. Kril. Giinfje, p. 97. — Hacsratii, Strauss, I, p. 3.^.
(2) Cf. Zellkr. Strauss, pj). 1»;-17. — Stuauss, Liter. Denkw. Ges. Schr., I, p. 12. Friedliche IJldlter, p. 22, el la lettre à Vis(-her du 8 fév. IH'.W dans Ausi/ew. Brieje ligij. v, Zelleu, Bonn. Strauss. lK9i>. p. 52.
positives parce quç le théologien substituait, lui aussi, une révélation éternelle à la révélation historique. Le sentiment religieux s'éveille en nous toutes les fois que nous contemplons l'Univers : c'est le sens et le goût de l'infini. Oublions les choses finies, les individus et les événements, laissons notre existence personnelle s'évanouir sans bruit, abandonnons-nous naïvement à l'action de l'Univers sur notre âme : nous entendrons naître en nous comme un écho de la vie du Tout : c'est cette musique intime et sacrée' qui est la vraie religion. Il y a donc autant de religions que d'individus : une vie religieuse originale surgit avec tout homme nouveau. L'origine en remonte à l'acte incompréhensible par lequel une partie de la conscience infinie se détache et s'insère pour former une individualité finie à un point précis de la série des évolutions organiques. Cette séparation marque-t-elle une chute ou un progrès ? Est-elle fatale ou implique-t-elle un libre choix ? Schleiermacher hésite entre les deux thèses parce qu'il s'inspire tantôt de Spinoza et tantôt de Kant et que son mysticisme romantique oscille de l'apothéose de l'individu à l'apothéose de l'Univers (1), En tout cas, la religion est à ses yeux le souvenir du mariage primitif entre l'Infini et le fini, entre le Tout et l'individu : les dogmes sont des formules plus ou moins heureuses pour exprimer ces réminiscences originales.
Toutes les formes historiques de la religion deviennent dès lors secondaires : ce n'est pas celui qui croit à une Écriture sainte qui a de la religion, mais au contraire celui qui n'a besoin d'aucun texte sacré et pourrait, s'il le fallait, en rédiger un lui-même. Peu importe après cela que le prédicateur berlinois ait cru devoir restaurer la valeur hors de pair du christianisme ; peu importe qu'il ait attri-
(1) Sur ce romantisme de Schleiermacher, cf. Strauss, Schleiermacher iind Daub dans Char aider isliken und Kritiken et Haym, Die romanlische Schule.
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bué à Jésus une efficace singulière, qui continuerait à se faire sentir dans les âmes des fidèles ; l'inspiralion première des Discours demeurait. El tandis que les disciples orthodoxes du maître s'efTorçaient pieusement de trouver au fond de leurs consciences individuelles toute la doctrine consacrée, les logiciens comme Strauss ne pouvaient plus oublier ce grave aveu que Jésus n'avait jamais prétendu être le seul médiateur. Bien plus, ceux-ci se faisaient fort d'expliquer la nuance particulière de religion connue sous le nom de christianisme sans avoir recours à un fondateur : l'image idéale du Christ suffit à rendre compte des elTets attribués au personnage historique dont le nom est Jésus de Nazareth. Schlciermaclier s'était souvenu autant des dialogues de Platon ([ue des paraboles de l'Évangile : de ridée de réminiscence à l'idée de mythe le passage était facile et naturel ; il devait se faire dans l'e-sprit de Strauss.
A l'intluence de Schleiermacher vint s'ajouter bientôt celle de Hegel. Le premier qui parla à l'Institut de Tiibingue du grand Souabe dont les Berlinois voulaient faire un dieu, fut le répétiteur Schneckenburger. Puis un des camarades de promotion de Strauss, Zimmermanii, élève très brillant, toujours au courant des nouveautés^ s'e.ssaya, dès i<S27, au jeu des formules hégéliennes : il fut accusé de plagiat et on blâma sévèrement son égarement. L'année suivante, en i8:>8, Strauss et ses amis goûtèrent à leur tour le fruit défendu. Ils relurent dabord, comme introduction, les Prolégomènes de Kant, puis ils s'attaquèrent à la Phénoménolofjie de i Esprit. Durant quatre semestres, les cincj camarades (Strauss, Binder, .Miirklin, Gauss, Seeger) se réunirent deux fois par semaine dans la chambre de Binder. Màrklin lisait le texte ; Strauss
dirigeait la discussion. Dans sa biographie de Màrklin, Strauss nous a dit l'impression profonde que l'œuvre de Hegel produisit sur lui (i).
La Phénoménologie était la transition naturelle entre les idées de Schelling et la philosophie nouvelle. C'est dans la préface de cet ouvrage que Hegel explique ce qui sépare de la philosophie romantique qu'il avait paru soutenir jusque là en allié de Schelling, le système qu'il élaborait personnellement (2). En passant des rêves et des mythes de l'idéalisme transcendental à la phénoménologie, on quittait Platon pour Aristote : au moment où le nouvel Alexandre chevauchait aux portes d'Iéna, Hegel avait voulu donner à la pensée moderne la forme systématique et définitive que le Stagirite avait donnée à la pensée antique. Une pensée philosophique, disait Hegel, qui méprise le concept (Begriff) et prétend y suppléer par une intuition poétique, ne peut nous offrir que les combinaisons arbitraires d'une imagination que la pensée n'a pu que désorganiser — des produits qui ne sont ni chair ni poisson, ni poésie ni philosophie. Hegel plaide la cause de la réflexion, de l'analyse, de la mesure, de la forme contre la philosophie de l'extase et de l'enthousiasme confus, contre la fausse science, qui a la prétention de se révéler mystérieusement au génie et ne peut se transmettre que par une initiation réservée à vm petit nombre d'élus.
A lire ces pages de Hegel, Strauss prenait conscience de ses propres qualités intellectuelles : il se rendait compte que la philosophie romantique ne donnait qu'à demi satisfaction à son esprit, épris de clarté et de précision; l'ironie mordante et parfois même un peu lourde de Hegel n'était pas faite pour lui déplaire; il comprenait ce genre d'humour, qui, chez le grand philosophe, trahissait l'origine
(1) Cf. Strauss, Marklin, Ges. Schr., X part., pp. 22i-225. Cf. Zie- GLER, Strauss, I, pp. .50-51.
(2) Cf. Haym, Hegel und seine Zeil, pp. 2US sqq.
L>fi nWlD-FRÉDEKIC STRAUSS
souaho. Mais ce qui séduisit surloul Strauss, c'était l'cllDit (le llegol pour concilier dans une synthèse supérieure lM«//iA//'«/î/7 et le romantisme, La |ihénoménologie, en même temps qu'elle exerç-ait l'inlelligence, « olTrait îi l'esprit les pressentiments les plus profonds, à limaginalion les perspectives les plus surprenanles; toute ihisloire universelle se déroulait aux yeux du lecteur sous un nouveau jour : l'art, et la relit^ion, sous leiu's différentes formes, émergeaient à leur place, et toute cette richesse de manifestations sortait de la conscience et y rentrait de nouveau, témoignant ainsi de sa toute-puissance (i), » C'était encore dans un monde enchanté que Hegel promenait ses fidèles : on suivait la roule que parcourt l'Ame pour s'élever par étapes de la conscience sensible à la science absolue. Mais ce voyage ne se fail plus entièrement dans la nuit comme les errements cheis aux romantiques : il y a comme des trouées de lumière quand on monte vers l'entendement, la conscience de soi, la raison théorique et pratique; voici le riche domaine de l'esprit, la morale et la civilisation, l'art et la religion qui mènent au sanctuaire suprême de la science absolue. Et il se tiouvc .que ce pèlerinage de l'âme est en même temps une traversée de l'histoire universelle : les stations de la conscience en progrès sont les époques du genre humain en marche. Nous avons reconnu au passage les peuples orientaux, puis les stoïciens et les sceptiques, les moines du moyen âge ; les Grecs, les Romains et les Fraïu^ais ; Saint- Just et Hobespierre, KanI et l'ichte. Sans doute, nous sommes un peu étouidis par ce défilé de peupl(;s et de personnages célèbres, qui ont en même temps un sens allégorique et qui se bousculent parfois, sans observer toujours la place que la chronologie leur assigne ; nous songeons encore à la Divine Comédie ou même à mie «-avalcado
l, Strauss, Mùrklin, Ges. Schr.. X. p. 224.
romantique (i) . Mais cette fois, il y a de la méthode dans cette folie et de la science dans ce jeu. La philosophie de l'histoire éveillait l'intérêt d'un historien comme Binder, la philosophie de la religion provoquait les réflexions d'un théologien comme Strauss. Ces jeunes gens se convertirent donc de Schelling et de Schleiermacher à Hegel. Strauss soupçonna même Schleiermacher d'avoir obtenu par voie de déduction les vérités qu'il prétendait tirer de sa conscience pieuse : en d'autres termes, il se demanda si le grand théologien du romantisme n'était pas un hégélien honteux (2). Quoi qu'il en soit, la philosophie de Hegel devint rapidement la vraie religion, la seule foi des jeunes séminaristes de Tûbingue : ils n'avaient pas de scrupule à communier en Hegel le dimanche matin, et Steudel en se rendant à l'église, revêtu de la chape, croisait son neveu Màrklin, qui portait sous le bras la Phénoménologie (3).
En même temps qu'il étudiait Schleiermacher et Hegel, Strauss prenait part à deux concours, institués Tmi par la Faculté de théologie catholique, l'autre par la Faculté de théologie protestante. La première avait proposé comme sujet : la résurrection de la chair; deux mémoires furent jugés dignes d'être couronnés: le sort décida contre Strauss pour son concurrent catholique. Le mémoire de Strauss n'a pu être retrouvé; mais nous avons lé texte du rapport (4) : on louait le plan de Strauss et son commentaire exégélique et critique des preuves tirées de l'Écriture; par contre, la deuxième partie du mémoire abusait de formules abstraites au lieu de s'appuyer sur les phénomènes réels de la nature et sur des observations. Nous avons d'autre part le témoignage de Strauss dans une lettre à Vischer :
(1) IIaym, Hegel und seine Zeil, p. 243.
(2) Strauss, Charakterisliken und Kriliken, pp. Hi6-172. (^) Hausbath, Strauss. I, pp. 45-46.
1^4) ZiEGLER, Strauss. I, p. 33.
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« Je démontrai, écril-il, pai l'exégèse et la philosophie do la nature la résurrerlion des morts et quand j'eus mis le point linal, il m'apparul clairement que toid cela ne tenait pas (i). ') Il semble donc que Strauss était encore croyant assez convaincu et disciple assez fidèle de Schelling^ quand il s'est mis à écrire; et qu'au cours de son travail il s'est converti à Hegel. C'est en ce sens sans doute (jue ce mémoire marque, selon l'expression de Strauss, le « premier tournant » où il décida de la direction qu'il allait suivre.
A l'automne de 1899, Strauss obtint de la Faculté de théologie protestante un premier prix (ex-;rquo avec Hinder). On loua particulièrement l'ardeur sentimentale (2) du sermon de Strauss. A l'examen de sortie, Strauss eut le n" 1 de sa promotion qui comptait cependant plusieurs jeunes gens exceptionnellement doués : c'était la « promotion géniale » célèbre dans les annales du clergé wûrtembergeois. Vers la fin de l'année i83o, Strauss fut nommé vicaire à Kleiningersheim.
(1) Ausgew. Briefe, pp. 51-52.
(2) ■' Eine das Gemùl ansprechende Wârme. » Zilglf.r, Slrausx, I, p. .52.