CHAPITRE PREMIER L'ENFANCE ET LA JEUNESSE
A. — La famille et le pays.
Strauss est né le 27 janvier 1808 à Ludwigsbourg ; il est le plus jeune des quatre grands hommes qui fout la gloire de cette ville wurtembergeoise. Justinus Kerner, le visionnaire romantique qui fit partager un instant au futur auteur de la Vie de Jésus sa foi aux miracles contemporains, était de la génération immédiatement antérieure à celle de Strauss ; Môrike, le grand poète lyrique, n'était son aîné que de quatre ans et fut son ami à l'Université de Tubingue; F. Th. Vischer, l'esthéticien, était à quelques mois près du même âge que Strauss ; les deux vaillants Fritz, qui malgré leur incompatibilité d'humeur et leur désaccord en politique, menèrent fraternellement le bon combat pour l'humanisme contre le piétisme, furent camarades d'enfance.
Strauss resta toute sa vie attaché à sa ville natale. Ludwigsbourg, telle qu'il la connut, n'était plus la résidence d'été des ducs, le Potsdam du Wurtemberg ; ce LÉVY. — Strauss
DAVm-lRKDERIC STRAUSS
n'élail pas encore la ville iiuluslrielle d'inijourd'lmi. Aux yeux (les romantiques c'élail une cilé ennuyeuse, avec ses rues droites et larges, avec ses grandes casernes cl ses petites maisons; Strauss au contraire lui trouvait, sous son extérieur prosaïque, un charme de poésie intime (i). Avec son ehAteau et son parc, ses allées de tilleuls et de clîAtaigniers, c'était un petit Versailles, moins grandiose et moins solennel, plus familier et plus pittoresque que la ville des rois de France. Dans ce cadre, les souvenirs historiques se transformaient vile en légendes : on parlait d'une tache de sang qui ne s'eflaçait point, de la fin violente d'un duc converti au catholicisme, d'un Charles- Alexandre à qui le diable aurait tordu le cou. 8craienl-ce là les premiers mythes qui auraient hanté l'imagination et inquiété le sens critique du petit Strauss?
Une maison où il y avait beaucoup de place pour jouer, un petit jardin où Ion plantait des légumes et des Heurs, im petit bois où Ion allait cueillir le muguet avec la mère, un rucher où l'on allait observer les abeilles avec le père, voilà le milieu où grandit l'enfant ; c'est le regret de cette idylle qui a inspiré à Strauss la poésie si touchante dans sa simplicité sui- le Tilleul (2). Ce (pii lui est resté, semble t-il, de ces impressions d'enfance, c'est la nostalgie d'une vie naïve, sédentaire, patriarcale : la destinée lui réserva une vie inquiète, errante, sans foyer. Ses premières années déjà ne furent qu'à demi heureuses. Le deuil et la misère ne tinrent pas sans doute dans la maison de Strauss la place qu'ils ont tenue autour du berceau de Henau : cependant de bonne heure aussi, l'enfant qui devait devenir le Renan de l'Allemagne, connut les douloureuses réalités de la vie et de la mort. (Juand il vint au monde, ses pa-
(1) Cf. Friedliche lilùtler. J. Kerner.
(2) Cf. Ces. Schr., XII. Poelisches Gedenkbuch. p. 75. L.j porsiecst de IWà.
rents venaient de perdre un fils de huit ans : Strauss hérita du prénom de ce frère amèrement regretté.
Il y avait peu de joie dans sa race. Sa mère, fille et petitefille de pasteurs, orpheline de bonne heure, élevée d'abord par son grand-père, puis recueillie par des familles alliées avait fait un mariage de raison avec un négociant : or il se trouva que ce négociant ne sut même pas assurer le bien-être de sa famille. Le père de Strauss était un de ces hommes à qui leurs qualités ne réussissent pas. C'était un esprit curieux qui aurait préféré la théologie au commerce ; il lisait les poètes et s'essayait même à faire des vers ; il observait la vie des abeilles et notait ses observations; mais, mécontent de sa situation, sentant qu'il gâchait sa vie, il boudait ou avait des accès de colère contre les siens ; il résistait avec entêtement au cours des choses et il faillit se ruiner tout à fait, parce qu'il ne voulait pas tenir compte des conséquences du blocus continental ; il senfoni^a avec une sorte de rage contenue dans un piétisme mystique et devint sectaire jusqu'à haïr l'hérétique en son fils ; si bien que Strauss lui-même a fini par déclarer qu'il ne tenait ses bonnes qualités que de sa mère. Il y a peut-être dans cette phrase un peu d'injustice et un peu d'ingratitude. Le père de Strauss paraît avoir été un brave homme qui aimait bien les siens, tout en les faisant souffrir par ses brusqueries ; il a légué à son fils son caractère malheureux, sa susceptibilité, son entêtement; mais il lui a légué aussi son opiniâtreté, peut-être même le sens des choses spirituelles, le sentiment de la vie intérieure et les préoccupations théologiques ; le goût de la lecture et le don de la poésie ; la curiosité de l'histoire naturelle. En somme toute la physionomie morale de Strauss apparaît déjà comme esquissée chez son père. C'est de la lignée paternelle que Strauss semble tenir l'inquiétude intellectuelle qui a fait son originalité : ces artisans, tourneurs ou petits commerçants, prenaient au sérieux la vie, obser-
4 nAVin-FRÉDÉRIC STRAUSS
vaionl au-dcdans d'eux-mcMnes cl autour d'eux, aussi bien peut-ôliv que les pasieurs qui se succèdent dans la lignée maternelle de Strauss ; qui sait si le travail lent qui se faisait dans ces cerveaux n'a pas préparé les voies à l'auleur de la Première vie de Jésus et de V Ancienne el la nouvelle foi ?
Mais il est certain <juc ces fruits u'auraioni pas mûri si SIrauss n'avait hérité de sa mère des qualités qui manquaient à la race paternelle. Vischer nous dit qu'il se rappelle comme la mère de son camarade savait retenir les enfants sur le banc devant la maison près des tilleuls, en narrant des contes : SIrauss aurait donc reçu de sa mère, comme Gœlhe, die Lusi :u fabidieren ; mais ce qu'il tient d'elle surtout, c'est l'énergie morale. Mme SIrauss fut une femme admirable de courage. Malheureuse presque toute sa vie et soutirante, elle lit son devoir simplement, avec bonne humeur, avec confiance; elle sauva son mari de la ruine ; elle donna à ses enfants toute l'éducation et tout le bonheur qu'elle pouvait leur donner. Elle prit de la religion tout ce qui aidait à faire sa tâche dans la vie : les règles de morale, l'espoir d'une vie meilleure ; au demeurant, elle estimait qu'un bon sermon catholique valait mieu.x qu'un mauvais prêche protestant et qu'une brave mère de famille était parfois plus utile à la maison (ju'au temple, même le dimanche. « Sa religion, dit Strauss, était l'accomplissement continuel du devoir, joint à la foi en une providence .sage et bienveillante, qui devail finir, pourvu que l'homme fasse sa tâche selon ses forces, par tout arranger. Le père avait de tout autres principes, (^ette religion ne lui suffisait pas, parce qu'il n'y suffisait pas lui-m«^me. Il sentait si bien ce «pii manciuail à son activité morale <ju il avait besoin d'un complément exléiieur pour combler celle lacune. C'était sur la vertu expiatoire de la mort du Christ qu'il comptait pour racheter les péchés. Il lui était plus facile de croire une fois pour toutes
ferme comme roche, que de recommencer chaque jour de nouveau la lutte contre ses inclinations et ses passions. La mère se moquait de cette traîne de dogmes dont il s'embarrassait, tandis que sa foi à elle, courte et simple, était si facile à porter. Le père se laissait aller à de sombres spéculations sur la nature divine du Christ, son nom mystérieusement sacré, son sang versé en sacrifice pour racheter le monde ; pour la mère, Jésus était un sage docteur envoyé par Dieu, un homme qui fut vertueux, mais dont le martyre ne pourrait servir à rien, si nous ne conformions notre vie à sa doctrine et si nous ne suivions son exemple (i). » De sa mère, Strauss a donc retenu la leçon du travail quotidien, accompli malgré les scrupules et les soucis ; c'est d'elle qu'il a appris à bien faire ce qu'il avait à faire, à cultiver d'abord son jardin et à estimer l'arbre d'après ses fruits ; c'est d'elle qu'il tient son esprit critique ; son jugement droit et sûr et l'optimisme voulu, qui, malgré de cruelles épreuves, triompha en lui du désir de la mort, et le fît rester debout, ne fût-ce que pour braver les adversaires et l'adversité. C'était une femme héroïque, celle qui osait dire à son enfant : « Si je meurs maintenant, les gens croiront sûrement que je suis morte de chagrin à cause de toi », et il était digne de sa mère, le fils qui sut prolonger une existence brisée jusqu'au jour où i] eut dit publiquement tout ce qu'il avait à dire.
C'est de sa mère aussi que Strauss tint certaines qualités bourgeoises. C'est elle, la fille du pasteur, l'orpheline pauvre et non le père, cohimerçant malgré lui, qui montra à l'enfant que la dignité même de la vie était impossible dans la société moderne sans une comptabilité bien en ordre. Strauss nous a dit l'émotion qu'il éprouva quand un soir
(1) Strauss, Zum Andenken an meine gute Multer. Ges. Schriflen, I, pp. 81-104 particulièrement pp. 99 sqq.
DAVID-rmODliRIC STHAUSS
sa mèro s'assil pivs de lui cl lui rôvéla toutes los(IifncuIl«''s de sa silualiou, tandis qu'il considérail la cliovolun* d(''jh grise de la pauvro IVniiiic. 11 l'aiit avoir cctlc scèiio pr(''sonle î^ l'osprit pour jui^or «'•(jnilahicuHMil ralliludo si disculro de SIrauss, dès (|uo dos (pioslious d'ai-t;oul ('-laicnl. OM j(Mi : ce n'est pas toujours par v;oi\[ de la vie prosaïque qu'on devient un j)eu pliilistin. Peut-c^lre mc'^me ces souvenirs d'enfance et de jeunesse si pénibles ont-ils exercé sur son esprit une influence plus considérable encore. L'idée d'un bilan à déposer a hanté Strauss; c'est sa niélaphore de prédilection. Le savant s'est demandé si la théologie, (pii a fait profession d'enseigner le christianisme, n'était pas moralement tenue de déclarer qu'elle n'était plus en mesure de" faire face à ses engagements. El le dernier livre qu'il ait écrit n'est pas seulement un testament en régie; l'auteur a voulu rendre compte avant de mourir de la gestion qui lui avait été confiée de son vivant (i). Le plan de ses œuvres pourrait se résumer ainsi : Première partie : Doit ; deuxième partie : Avoir. N'esl-il pas permis de penser que Strauss .songeait \\n peu au front soucieux et à la chevelure grise de sa vaillante mère, quand il établissait le passif et l'actif de la science et de la conscience moderne, avec une tristesse résignée parfois, mais toujours avec une courageuse loyauté ? C'e nélait pas de sa faute si l'héritage légué par les générations antérieures n'était acceptable que, sous bénéfice d'inventaire.
Après avoir essayé de démêler ce que SIrauss tient de sa famille, est-il légitime de se demander ce (jiic Strauss doit à sa petite patrie? Le caractère souabe (pii selon
(1; f'.f. 1 Iiilioduclion (lo Der aile und der neue Glauhe. des. Sc/ir. VI. p. '.».
Havm (i), so relrouvo même dans Téther de la pensée cl de la philosophie de Hegel, se retrou ve-t-il aussi chez Tauteur de la Vie de Jésus? On sait qu'au lendemain même do la première œuvre de Strauss, Vischera dépeint son compatriote et ami comme le représentant typique des Wurtembergeois. Il faut tenir compte sans doute pour bien apprécier le fameux article de Vischer des circonstances où il a été écrit (2) : Fauteur lui-même en a rectifié quelques points dès 18^4 quand il le réimprima. Vischer a forcé sans doute quelques traits parce qu'il essayait de faire comprendre aux Allemands du Nord le caractère des Allemands du Sud ; en même temps, il voulait défendre les poètes de l'école souabe contre la jeune Allemagne berlinoise et hambourgeoise ; il s'efforçait surtout pour mieux soutenir Strauss, de bien attaquer le piétisme wurtembergeois. Tous ces soucis de polémique ont dû rendre Vischer parfois un peu partial, sans compter qu'il résistait difficilement à la tentation d'exaspérer ses adversaires par un mot trop dur ou de les scandaliser par quelque bonne plaisanterie née dans une brasserie d'étudiants. Néanmoins on admet généralement que son esquisse dans ses grandes lignes est assez ressemblante.
Les Souabes, dit- on d'après Vischer, se rapprochent de leurs voisins de l'Allemagne du Sud par leur naïveté et leur sentiment poétique ; mais ils ont comme leurs coreligionnaires de l'Allemagne du Nord l'esprit critique joint au respect d'une sérieuse discipline morale. Tenant ainsi du Nord par leur foi et leur pensée, et du Sud par leur situation et leur nature, les Souabes ont toujours cherché
(1) Cf. Haym, Hegel iind seine Zeit. Berlin, Gartner, 18.57.
(2) Vischer, Dr. Strauss and die Wirtemberger, dans Hallische Jahrbiicher fiir deulsche Wissenschaft und Kunst, 1838, n» .57 sqq. réimprimé dans Krilische Gange, Tiibingen, Fues, 1814, I, pp. .3-131. — Le père de Strauss était d'une famille originaire de Franconie, du pays de Ilohenlohe. r.f. Ziec.ler, Strauss, I, p. (î.
8 DAVID-FHKDEniC STRAUSS
inslinclivenuMil iiiio synthèse, ou, comme discnl leurs adversaires, une 6(iuivoque, mêlions une conciliation plus ou moins ambiguë du mysticisme et du rationalisme, de la eonlemplalion et de la réflexion, de la substance et du sujet, du fail et du progrès : leurs apologies sont à demi révolutionnaires et leurs critiques sont des essais de reslauralion. Strauss pas plus que Hegel n'aurait échappé à celle règle générale. Il y a de la poésie et du romantisme dans leur mélaphysique et leur théologie, comme il y a inversement de l'abstraction et de la sagesse didactique dans la j)oésie de leurs compatrioles. \'ischer va jus(iu"à soutenir que ce n'est pas un hasard si la critique de Kant ou de Fichte est née dans TAllemagne du Nord, tandis que la philosophie poétique de Schelling el la philosophie dialectique de Hegel sont issues de Souabe : comme le désert, selon Renan, serait monothéiste, lAlleniagne du Nord serait portée au dualisme de l'esprit (M de la nature, tandis que la Souabe relierait les deux mondes par l'identité du sujet et de l'objet ou par la synthèse des contradictoires (i). Ainsi ce serait par une sorte de fatalité que Strauss aurait été conduit au monisme ; et il ne faudrait pas s'étonner qu'après avoir renoncé à l'idéalisme de sa jeunesse, il soit tombé dans le matérialisme : il n'avait le choix qu'entre ces deux façons de réduire à lunilé deux termes selon toute apparence irréductibles.
Dautre part, fds dune race que la nature n'a pas gâtée et qui a eu la vie dure, les Souabes n'ont pas la grâce, la facilité, la joie insouciante. Le rigorisme prolestant a renforcé ce caractère triste de la race : ce n'est pas seulement le costume noir ou gris de ces piétistes qui tranche sur les couleurs bariolées d'or et de perles de leurs voisins catholiques : leur àme même est comme assoinbiie de soucis el de scrupules. Dans sa bioi^-^iaphic de .Mjuklin, Strauss
'1) ViscHEP, loc. cit., p. 64.
considère (i) que son condisciple a eu de la chance de pouvoir passer ses vacances à Heilbronn : dans cette contrée riante, fertile, riche en vin, la population est plus gaie, dit-il, plus heureuse de vivre que dans le vieux Wurtemberg, qui a gardé quelque chose de revêche et de pédant. Marklin a pu ainsi, pendant ses années de séminaire, d'Université el de répélitorat se délasser un peu dans une ville dont le caractère déjà franconien complétait heureusement sa nature sévère, consciencieuse, vraiment souabe.
Mais si les jeunes Souabes ne jouent pas assez, même en vacances, ils sont souvent en revanche des travailleurs acharnés ; ils ont la longue patience qui va parfois jusqu'au génie. Le labeur que supposent les premiers cahiers de Hegel ouïes deux volumes que Strauss écrivit à vingt-sept ans, étonne, môme quand on se dit que ces jeunes hommes n'ont vécu que pour apprendre et qu'ils ont commencé par être de vieux savants (2).
Malheureusement les Souabes apparaissent moins à l'aise dans le domaine réservé à notre activité que dans le vaste champ de la théorie. Il ne serait sans doute pas difficile de relever dans la conduite de Strauss comme dans celle de Hegel plus d'une maladresse qu'on pourrait qualifier de u Schwabenstteich » ; dans tout ce qui touche à l'action, — action religieuse, politique ou sociale — leur inaptitude ou leur inexpérience est frappante. Aussi se sont-ils soumis assez facilement, malgré leur libéralisme, aux pouvoirs établis : ils ont volontiers trouvé un caractère raisonnable à toute réalité. Bien plus, dans leurs systèmes mêmes, ils ont instinctivement éliminé l'action efficace et le véritable progrès. Hegel n'a guère vu dans la volonté qu'une forme de la pensée : il a cru que l'histoire
(1) Strauss, Marklin, Ges. Schr., X, p. 184.
(2) Les camarades do Hegel à l'Université l'appelaient « le vieil homme. » Cf. Haym, Ioc. cil., p. 22.
10 n.win-FRF.Dicnic strauss
liiimaino ci lo inouvcMncnl tlo rmiivers pouvaioni so réduire à une ({('«moiislralion loi^iquc; Slrauss s'est imaginé que des mythes, des idées ou des rêves épuisaient tout le conlenu des religions positives et que par suite, des théorèmes scientifiques, des ballades poétiques ou des mélodies musicales suffiraient à combler le vide laissé par la disparilion de la foi dans l'âme et dans la société humaine. Autant il serait puéril de prétendre expliquer toute la pensée des J4:rands hommes par leurs orij^ines, autant il serait vain de ne vouloir considérer leur œuvre (pieii elle-même, sans tenir compte des racines qu'ont ici-bas toutes les choses terrestres.
Ji. — L'iXOLE, LI-: SKMINAIRE, l'lNIVERSITK.
A l'école de Ludwigsbourg, le petit David-Frédéric Slrauss fut un élève modèle; son père put songer de bonne heure à faire de son fds ce qu'il aurait voulu être, un théologien. A treize ans, l'enfant après avoir triomphé dans trois épreuves successives dont la dernière portait sur le grec, les vers latins et l'hébreu, fut reçu brillamment au concours des bourses et entra au petit séminaire de Blaubeuren. Les petits séminaires évangéliques du Wurtemljerg étaient d'anciens cloîtres sécularisés depuis la Réforme : on y recevait comme internes les meilleurs élèves du pays pour les préparer à la carrière ecclésiastique. Les heureux lauréats avaient l'avantage d'y trouver, outre la sécurité de la vie matérielle, des camarades d'élite et des maîtres parfois hors de pair. A vrai dire il est rare qu'on ait la chance, — qu'a eue Strauss — de pouvoir à quinze ans entendre un maître comme F.-Ch. Baur exposer à propos d'Hérodote les théories des spécialistes sur la mythologie grecque, discuter à propos de Tite-Live les hypothèses de Niebuhr, ou même analyser à propos de
Tacite le talent psychologique de rhistorien ; il est rare aussi qu'un professeur de lycée sache comme Kern faire partager à ses élèves à la fois son admiration pour la beauté grecque et son enthousiasme pour la poésie des psaumes et des prophètes. Être initié dès les bancs du collège aux méthodes et à l'esprit d'humanistes comme Heyne et Herder, c'est sans doute un bienfait dont on ne saurait être trop reconnaissant ; avoir comme camarades de classe et comme amis d'enfance des élèves aussi remarquables que F. Vischer, Mârklin, Zimmermann, Pfizer, Binder, c'est une bonne fortune encore plus précieuse peut-être. Et cependant on peut se demander si ces avantages ne sont pas compensés par des inconvénients aussi graves. Déjà la sévérité du régime imposé autrefois aux enfants en Wurtemberg est inquiétante ; certains critiques allemands affirment que cette discipline trop dure est en partie responsable des deux œuvres à demi révolutionnaires que la Souabe ait jamais produites : on veut dire les Brigands de Schiller et la Première vie de Jésus de Strauss. On reproche aussi à cette claustration précoce de ruiner la santé des élèves, de les isoler de la vie de famille et de la société, et de les rendre gauches pour le reste de leur existence ; on ne peut s'empêcher enfin de penser avec effroi au surmenage que s'imposaient ces petits Souabes, âpres au travail, ambitieux, parfois exceptionnellement doués.
Après sa sortie du petit séminaire de Blaubeuren (i), Strauss passa avec sa promotion au grand séminaire de Tubingue, où il rentra au mois de septembre de l'année 1825. Cet institut évangélique n'avait pas encore su se débarrasser entièrement des traditions monacales. Il y
(1) A lexamen de sortie, Strauss a eu la note très bien en histoire, la note médiocre en français. Cf. Ziegler, Strauss, I, p. 33. On serait curieux de savoir ce qu'on a enseigné ou demandé à Strauss dans ces deux branches.
\2 n.WID-FniiDERIC STRAUSS
avait dans la jeunesse universitaire deux fji'i'oui^es qui se méprisaient un peu : certains étudiants, buveurs et hrelteurs, cavaliers fiers de leurs premiers éperons et de leur moustache naissante, éprouvaient à réfi;ard des séminaristes gauches et tristes le sentiment (ju'un jeune seigneur .du moyen Age pouvait éprouver en présence d'un moine et inversement quelques jeunes savants de l'institut évangélique considéraient un peu leurs camarades plus montlains comme des barbares. Celte dernière attitude était, semble-t-il, celle du jeune Strauss ; il raillait la vie des étudiants allemands, leurs duels et leurs beuveries, leur orgueil naïf et leur brutalité. Or Strauss n'est pas le seul qui n'ait pas découvert ce qui se cache, paraît-il, de poésie et de valeur morale sous cette grossièreté ; mais peut-être y avait-il aussi un peu de mépris théologique du corps et du monde dans son dédain de la vie jihysique et de la joie; en tout cas, Strauss, en restant un peu à l'écart de la vie des étudiants et de toute la vie extérieure, n'a pas senti derrière, les murs de son cloître, ce qu'il y a d'aspirations généreuses dans la jeunesse ; il n'a pas été initié au mouvement libéral et national à Tûge où l'on saisit les faits en agissant, où Ton comprend la réalité en la sentant et en la vivant et nous sommes tentés de croire que cette inexpérience de la vie contemporaine a contribuée aggraver encore linaplilude de Strauss à l'action, peul-ôtre aussi sa tendance à ne voir d'abord dans l'histoire de la civilisation que le jeu d'idées abstraites ou de rêves poétiques, par suite son embarras à fonder une morale sociale.
En revanche, l'Institut de Tubingu»' olliait à ses élèves des avantages considérables : le régime, par ses bons côtés, y ressemblait un peu à celui de l'Kcolc normale supérieure de Paris : les facilités de travail y étaient grandes et il se faisait dans cette jeunesse studieuse un actif échange d'idées et de connaissances. M. Ziegler dit qu'il faut être
reconnaissant à l'Institut de Tubingue de Férudition et de la tolérance relative qui distinguent encore aujourd'hui en Allemagne le clergé évangélique du Wurtemberg.
Les professeurs dont la promotion de Strauss suivit d'abord les cours à Tubingue étaient loin de valoir les maîtres du petit séminaire : les seuls cours qui offraient quelque intérêt étaient le cours d'histoire de Haug et le cours de philosophie d'Eschenmayer, ancien médecin qui s'était converti à la philosophie de la nature de Schelling et qui s'occupait de spiritisme avec .1. Kerner. Cet enseignement ne suffisait pas à occuper l'esprit de Strauss et de ses camarades : « on se mit à lire Kanl et on fit la grimace d'avoir mordu dans une pomme aussi aigre ; on lut Jacobi : celui-ci parut plus doux à notre goût et on se dit que si c'était cela la philosophie, on pourrait déjà plus aisément s'y risquer ; on lut Schelling : or celui qui sait inspirer de l'enthousiasme à la jeunesse, surtout à une jeunesse élevée comme la nôtre, celui-là l'a d'avance gagnée, et c'est ainsi que nous nous donnâmes à Schelling (i). » A dire vrai, Schelling fut le philosophe de celte jeunesse parce qu'il était le philosophe du romantisme, et que le romantisme venait de gagner Tubingue. Strauss et ses camarades formaient un petit cercle où l'on admirait Novalis et Tieck et où l'on méprisait les bourgeois el la prose. 11 y avait là, outre Vischer et Pfizer, Waiblinger et Ludwig Bauer, un grand poète, Môrike; Strauss luimême s'essaya à la poésie romantique, non sans succès. De là à admirer la philosophie qui avait donné à la poésie romantique une valeur absolue, il n'y avait qu'un pas. « On quitta donc les steppes de Kanl et de ses exégèles pour les pâturages plus savoureux de la philosophie de la nature el on finit par se perdre dans les forêts mystérieuses
(1) Strauss, Màrklin. Ges. Schr.^X, p. 205.
H davii)-i-iu:i)i:ric strauss
du vieux J. lîùhinc (i). » lîinder s'était procuré à prix d'or les œuvres du savetier de Gôrlitz. Les théories de la philosophie romanlique n'étaient d'ailleurs souvent que la Iraduclion on un langaiii'e plus moderne des idées du philosophus leutonicus : la déduction du monde fini el de l'origine ilu mal était au fond la môme des deux paris. Il ne faut donc pas s'étonner si Strauss, qui alla de bonne heure jusqu'au bout de son opinion, a préféré le mysticisme original de J. Bohme au mysticisme voilé de formules rationnelles et de termes scientifiques de Schelling : plus profond encore que l'intuition intellectuelle lui semblait le regard immédiat dans les abîmes de la divinité et de la nature.
La folie romantique faillit égarer un instant l'esprit pourtant si critique de Strauss. Les voyants, les somnambules, les magnétiseurs étaient à la mode ; une curiosité à demi scientifique, à demi philosophique pour des phénomènes encore mal connus, et aussi un goût malsain des expériences anormales contribuaient à répandre cette magie nouvelle. Strauss nous a raconté lui-même comment gagné par l'épidémie, il fit en plein hiver un prlerinage aux environs de Tubingue pour aller voir une voyante ; otcomment un de ses camarades fut en route miraculeusement guéri par un berger. Aux vacances de Pâques, nouveau pèlerinage à Weinsberg, pour aller contempler la fameuse voyante de Prevorst que J. Kerner observait sous son toit. « J. Kerner me lecut, raconte Strauss, avec une bonté paternelle, el me présenta bientôt à la voyante : elle était éveillée dans son lit, au rez-de chaussée, mais bientôt elle tomba dans un sommeil magnétique et j'eus ainsi pour la première fois le spectacle de cet état remarquable, sous sa forme la plus pure et la plus belle. Le visage marqué par la souffrance, mais d'un dessin noble et délicat, était trans-
(Ij STRAUâS, J. Kerner, Ges. Schr., l, p. 125.
figuré par une sérénité céleste ; la langue était de l'allemand le plus pur ; le débit était doux, lent, solennel, musical, presque comme un récitatif ; les sentiments qu'elle exprimait étaient des sentiments d'extase qui couvraient l'âme comme des nuages tantôt légers tantôt sombres et qui se dispersaient de nouveau — souffles tantôt plus forts tantôt plus tendres qui passaient dans les cordes de la harpe éolienne — entretiens avec des esprits bienheureux ou maudits ; tout cela avait un accent de vérité qui excluait le doute : nous avions réellement sous les yeux une voyante qui communiquait avec un monde supérieur. Bientôt Kerner se disposa à me mettre en rapport magnétique avec elle ; je ne me souviens pas d'un instant pareil dans ma vie. J'étais fermement convaincu qu'en posant ma main dans la sienne, j'allais lui dévoiler toute ma pensée et tout mon être : plus de retraite, plus de fuite possible s'il y avait en moi quelque chose que j'eusse des raisons de cacher ; c'était comme si on me retirait la planche sous les pieds : en lui donnant la main je me sentis descendre dans un abîme sans fond. Je sortis d'ailleurs victorieux de l'épreuve et j'ai souvent taquiné Kerner plus tard en lui rappelant qu'il avait demandé quel était le caractère particulier de ma foi et que la voyante avait répondu que cette foi ne saurait jamais être ébranlée (i). » On sent, malgré l'ironie, à l'accent de cette confession, que Strauss vivait alors dans un monde surnaturel. « A chaque détour de la route que nous suivions, derrière chaque buisson de jardin que nous avions à longer, nous nous attendions à tout instant à voir surgir les choses les plus étranges et les plus extraordinaires : cela ne nous aurait nullement étonnés et encore bien moins effrayés : nous y étions prêts d'avance comme à des choses familières. » Strauss avait la foi romantique et celte foi allait jusqu'à l'intolé-
(1) Strauss, J. Kerner, Ges. Schr., I, pp. 129 sqq.
16 DAVID-FRKDKniC STRAUSS
raiice(i). <> Je roncoiilrai Strauss, alfirmc N'isilier, précisémeiil au moment où il rentrail de sa première visite chez Kcrner, dans sa maison paternelle; il était comme éleclrisé... si dans la discussion il croyait apercevoir la moindre trace de rationalisme — il ne distinguait pas entre le rationalisme et les platitudes de VAufklârung — il protestait vivement et il appelait turc et païen tout ce <|ui ne voulait pas le suivre dans les jardins enchantés sous réclat magique de la lune. >'
(1) Cf. HAi~r.ATii, Slruuss, 1, 2S s<i(i., et \ iscm.i;, Krilische Garif/e I, pp. 94 ricpj.