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TOM

LA DOGMATIOQUE 135

l'échec est fatal. La peinture, grâce à des inspirations qui viennent de haut {1}, retourne aux madones et aux jugemens derniers : mais elle n’est vivante que là où elle est moderne. La musique religieuse est artificielle : que l’on compare les mélodies où Mendelssohn contrefaitlamusique ancienne aux puissantes créations de Händel, où même à l'ouverture du songe d'une nuit d’élé, dont le sentiment est vivant. Mozart est un païen et Beethoven un Litan. Et que dire de l'attitude de Gœthe et de Schiller — ou des grands poètes anglais — à l'égard du christianisme ! — Quant à la science, elle fait le siège de la foi ; la théologie elle-même démolit pierre à pierre l’ancien édifice sacré ; tout théologien est perdu pour l'Église ; les Universités, les séminaires — entre autres celui de Tübingue — sont un danger permanent pour la foi. Si l'on veut trouver le clergé de l'avenir, il faudra le chercher dans les coins où la science n’a pas encore pénétré.

A lire les termes dont se sert Strauss (2), on pourrait croire qu'il juge maintenant les religions positives — le christianisme en particulier — aussi sévèrement que certains philosophes du dix-huitième siècle ; ce serait oublier que laphilosophie hégélienne — au nom de laquelle Strauss se livre à ces attaques — est obligée par ses principes de ménager la religion qu’elle prétend remplacer, comme le christianisme a dû ménager le judaïsme qu'il poursuivait de sa haine filiale : le Nouveau Testament ne peut renier l'Ancien qu'il prétend accomplir. Strauss soutient toujours qu'il y a progrès normal, sans solution de continuité, d'une religion à l’autre. Sans doute la lumière de la foi est moins pure que la lumière de la raison, mais Ce SONL

MArkuin, Repetenten am theologischen Seminar, Tübingen, 1833, et Srrauss, Märklin, Ges. Schriflen, X, pp. 254-264.

(1) Allusion au roi Louis et à Cornelius.

(2) Notre traduction à plutôt adouci certaines expressions. Cf. Glaubenslehre, Il, p. 626.

les mêmes rayons qui éclairent tous les hommes, Plus d’une fois l'humanité comme Faust a paru s'égarer ; mais .comme Faust elle a toujours eu plus ou moins clairement conscience du droit chemin. Strauss est trop optimiste pour croire que l'humanité — tout comme les individus qui la composent — ait pu faire des folies ou des bêtises, sans aucune arrière-pensée ; il est convaincu que l'esprit, en faisant suivre à l’espèce humaine la série ascendante des religions, nous rapproche de plus en plus de la vérité (1). Le monisme est obligé de tout justifier, de sauver à la fois Faust et Méphistophélès.

Pour qu'il puisse y avoir progrès continu de la religion à la philosophie, il faut admettre que la religion est avant tout une connaissance, une théorie. C’est la raison pour laquelle Strauss ne saurait se rallier entièrement aux idées de Feuerbach sur l'essence de la religion. Selon Feuerbach, la religion est avant tout un désir d'action et une illusion de puissance; selon Strauss, c'est une connaissance confuse, une théorie inadéquate. Selon Feuerbach, l’anthropomorphisme est l'élément capital de la foi; selon Strauss, la série de figures ou de mythes que se crée l'homme à son image n’est qu'une manière enfantine de se représenter ce qu'il ne peut encore définir. Selon Feuerbach, le miracle est un désir de puissance réalisé, c'est l'illusion de l’homme s'imaginant qu'il peut imposer sa volonté envers et contre tous ; selon Strauss, c’est le pressentiment de la supériorité de l'esprit sur la nature. Si Strauss trouve l'explication que donne Feuerbach «basse » (2), c’est que l'action lui paraît inférieure en dignité et en désintéressement à la théorie: car on ne rabaisse pas plus la religion en y voyant une ébauche d'action qu'en la considérant comme une esquisse de théorie.

(1) Glaubenslehre, IX, pp. 21-22.

(2) « Niedrig ». C£. Srrauss, Glaubenslehre, Einleitung I, pp. 19-21.

C'est là en effet qu'est le point décisif du débat: Tant qu'il s’agit de substituer à l'éducation religieuse l'éducation philosophique, scientifique, esthétique de lhumanité, Strauss et Feuerbach peuvent à la rigueur être d'accord; mais par quoi remplacerons-nous la prière? Strauss reconnaît que — selon l'Ancien et selon le Nouveau Testament — la prière modifie réellement le cours des choses (1): mais il considère que celte conception aboutit à des conséquences manifestement absurdes, bien plus irréligieuses. Dieu, dans sa sagesse absolue, a conçu tout le plan de l'univers: et il suffirait que des hommes, toujours bornés, même quand ils ne sont ni passionnés ni intéressés, lui demandent un changement pour qu’il | l'accorde! Origène suppose que Dieu a prévu à l'avance les prières et a laissé dans son plan assez de jeu pour pouvoir les exaucer au besoin : il n'en reste pas moins que l'homme collabore à l'œuvre du Créateur. Si, d'autre part, on admet que la prédétermination est complète, l'efficacité objective de la prière n’est plus qu'une illusion. Aussi les meilleurs théologiens — Origène, Schleiermacher — ont-ils insisté surtout sur l'efficacité subjective, c’est-à-dire sur la vertu calmante et édifiante de la prière. Mais si la

Au sujet des rapports de Strauss et de Feuerbach, Cf. ALBERT Lévy, La Philosophie de Feuerbach.

(1) Strauss cite des exemples caractéristiques : le roi Hiskia était si malade que Jéhovah l'avait fait prévenir par un prophète de sa mort imminente: cependant par une prière motivée, le moribond obtient quinze ans de sursis (Rois, 2, 20). — Moïse obtient la grâce de son peuple que Dieu dans sa colère allait anéantir après l'avoir sauvé : Songez, Seigneur, ce qu'auraient dit les Égyptiens ! (IL, 32). — Deux paraboles évangéliques conseillent de frapper à la porte pour qu'on ouvre et d’insister auprès du Juge, s'il ne cède pas tout de suile (Lacoste Jésus obtient, par une prière, que la foi de Simon-Pierre résiste à Satan (Luc, 22, 32). Ainsi l'intercession de personnalités influentes change les décisions du gouvernement divin : on sait, d’ailleurs, combien les catholiques comptent sur la protection des saints, des anges, de

Marie, etc.

prière n'est plus extérieurement agissante, si elle ne s'adresse plus à un maître qui peut réellement exaucer nos vœux, n'est-il pas ridicule de parler quand on est seul et de faire des gestes à un absent ? On sait que Kant aurait eu honte d’un tel monologue (1).

Strauss veut garder pourtant la prière sous la forme plus pure d’une contemplation religieuse, c'est-à-dire pénétrée de l'idée du Tout. Il rejette la devise ancienne: Ora et labora ; mais il ne veut pas croire les « industriels » modernes qui prétendent que l'ora est déjà contenu dans le Zabora : la vie corporelle, dit-il, suppose l'alternance de l’aspiration ét de l'expiration, de la veille et du sommeil ; de même la vie spirituelle saine exige qu'après la dépense de travail, nous rentrions en nous-mêmes et que nous replongions l’ardeur inquiète de nos désirs dans les profondeurs rafraîchissantes de la Source unique de toutes choses. — Feuerbach, au contraire, soutient que si l’homme prie, c’est uniquement pour demander aux dieux où à Dieu de donner satisfaction à nos besoins et d’exaucer nos souhaits. Sans l'espoir d’un effet extérieur, la prière n’a plus de sens ; la prière est une demande de secours exceptionnel : si la réponse est favorable, elle ne peut se manifester que par un miracle ; la prière est, malgré son apparente humilité, un ordre adressé à l’Être

suprême : l'homme met en demeure le Père tout-puissant de changer en faveur de ses enfants le cours normal des choses : il s’agit de plier la nature au caprice du cœur bumain. Aussi ce que Feuerbach prétend substituer à la prière, ce n’est pas la contemplation, c'est l’action qui assurera à l'homme la puissance et le bonheur (2). Strauss, moniste et optimiste, attache moins d'impor-

(1) Cf. Kanr, Die Religion innerhalb der Grenzen der blossen Vernun/l,4, Stück, éd. Reclam. p- 212 et note.

(2) Cf. Srrauss, Glaubenslehre, Il, p.890, et FEUERBACH, Verlesungen über das Wesen der Religion, pp. 256-270.

tance au progrès historique — qu'il sait d'avance nécessaire et continu — qu’à la Raison éternellement immanente qui se révèle par le développement universel; il combat avec autant d’âpreté l'espérance d’un paradis futur que l'illusion d'un âge d'or passé; ce sont, à ses yeux, deux aspects symétriques du dualisme et de la transcendance et il n’a pas de repos jusqu'à ce qu'il ait «enfoncé le dernier clou dans le cercueil de l’eschatologie ». Feuerbach, au contraire, veut préparer un avenir meilleur sur terre et le triomphe de plus en plus complet du bien sur le mal ; il considère que la croyance au diable était un élément aussi indispensable de la religion que la foi en Dieu, et l'attente messianique du règne de Dieu l'intéresse plus que la prétention de communiquer directement avec l’Absolu. Le goût de la contemplation religieuse ne serait-il pas chez l'auteur de la Dogmatique une survivance du mysticisme de sa jeunesse, à peine voilée par les formules rationalistes du panthéisme hégélien (1)?

(1) Si l'on admet avec Strauss que le sentiment religieux met l’homme en communication immédiate avec l'absolu, il ne convient pas de déclarer que la révélation n’est pas un fait plus divin, plus providentiel que l'invention de l'imprimerie (Glaubenslehre,l, p.275). Strauss n'a pas fait son choix entre l'expérience religieuse pérsonnelle et l'histoire sacrée de l'humanité, entre Schleiermacher et Hegel; c'est ce qui permet à Hausrath (Strauss, H, pp. 20 sqq.) de se livrer à une critique souvent juste, toujours sévère de la Dogmatique.-D’autre part, en ne voyant, dans les Écritures, que des textes classiques, Strauss s'expose à une objection facile, que Hausrath n’a pas négligée : Comparez donc l'influence de Virgile à celle de Moïse, ou celle de Gœthe à celle de Jésus, et celle de Schiller à celle de saint Paul ! Trouvez donc üne œuvre qui ait agi autant que la seule épitre aux Romains ! La différence ne provient pas du mérite littéraire; il faut donc admettre , selon Hausrath, que le sentiment religieux exerce, sur l'homme, une puissance incomparablement supérieure à celle du sentiment esthétique. Le savant théologien qu'était Hausrath aurait-il oublié ici que les livres saints sont pour les croyants la parole même de Dieu, ou que, pour l'historien, les grandes conversions religieuses sont des révolutions morales et nationales, politiques et sociales, dont l'influence ne ressemble guère à celle d’un chef-d'œuvre littéraire, en prose ou en vers ?

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