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l'Idée absolue ; la Providence n’est plus l'intervention d'une Intelligence supérieure, ‘mais l'immanence des forces divines et des lois dans l'univers (1); il n'y a plus d’accident dans la marche générale, plus de chute imprévue
qui dérange le plan divin et oblige le créateur à réparer
son œuvre abimée par le caprice d’une créature ; le mal n’est plus qu’une étape du progrès vers le bien. La révélation n’est plus une manifestation venue du dehors ni un acte isolé dans le temps ; elle se confond aÿec l’histoire du genre humain; l'apparition du Christ n’est plus l’importation d’un nouveau germe divin, c’est l’éclosion normale d’une fleur naturelle. La terre n’est plus une vallée de larmes : c'est ici-bas qu'il faut chercher le trésor céleste que tout instant de la vie terrestre recèle (2).
Strauss ne croit donc plus que le contenu de la religion et celui de la philosophie soient identiques. Homère dit que certains objets avaient deux noms, l’un dans la langue des dieux, l’autre dans la langue des hommes éphémères : ainsi Hegel avait prétendu que sa philosophie était la traduction en dialecte savant des représentations religieuses du peuple. Maintenant Strauss ne croit plus à la fidélité de cette traduction : en changeant la forme, on altère le fond; en substituant l’idée au sentiment, à la représentation et à
(1) À propos de la construction spéculative des attributs divins (Glaubenslehre, X, p. 611), Strauss observe que Hegel appelle bonté de Dieu la condescendance de l'Infini qui daigne laisser vivre le fini, — et justice de Dieu le triomphe de l'Infini qui absorbe le fini; et il ajoute : « Ce n'est qu'une métaphore, une accommodation à l'usage de ceux qui tiennent à l’anthropomorphisme ; on pourrait
* tout aussi bien dire le contraire, appeler, par exemple, justice de
Dieu la décision que prend l'Absolu de marquer une frontière entre Soi et l'Autre — el amour de Dieu le mouvement par lequel l'Absolu rappelle à soi ce qu'il a exilé hors de son sein. Mais, à vrai dire, ce qui, dans la nouvelle religion philosophique, correspond aux attributs de Dieu, c’est le système des lois de l'univers, ou plutôt, en s'élevant au-dessus de la sphère matérielle, la forme pure du Concept, la Pensée qui se pense soi-même. » (2) Ef. surtout Glaubenslehre, Einleitung I, 2 6, pp. 66-68.
l'imagination, on substitue à la religion chrétienne une religion plus haute, la religion spéculative. Pour passer de l'Église du Christ à l'école de Hegel, il faut une conversion véritable. Les convictions métaphysiques remplaceront les dogmes de la foi: c’est la philosophie, et non plus la religion, qui nousrenseignera sur l'essence de l'absolu et son rapportau fini, sur la nature etla destination del’homme(1). Mais celte nouvelle foi ne créera-t-elle pas un fossé entre les chrétiens et les philosophes, analogue à celui qui s’est creusé à l'époque alexandrine entre le judaïsme et le christianisme, quand on cessa de les concilier par l'allégorie? Peut-être ; mais on a fait assez de tentatives pour voiler les opposilions ; l'heure de la séparation est venue, que chacun suive sa route (2). Personnellement, Strauss va jusqu’à déclarer maintenant que si les fanatiques l’expulsent de l'Église, il considérera qu'il y gagne. Comme
(1) La philosophie embrassera même un domaine plus vaste que la religion ancienne : pour atteindre l'absolu, elle est obligée de suivre tout le mouvement de là vie divine, tandis que la foi positive, qui ne veut pas comprendre, mais seulement sentir et représenter, peut sauter des étapes : ainsi la logique, la science de la nature feront partie de la nouvelle religion spéculative. Cf. ibid., Einleitung, ? 2 parliculièrement, I, pp. 11-23.
(2) Cf. Glaubenslehre, 1, p. 356. Hausrath (Sfrauss, II, p. 22) proteste ici au nom de la santé nationale, qui exige, selon lui, l'unité religieuse ; il considère qu’un patriote ne doit pas se désintéresser ainsi des convictions de son peuple et il loue Strauss de n'avoir pas gardé plus tard cette indifférence qu'il affectait d'abord. Il y a 1à un malentendu. Strauss constate, èn 1840, que la masse du peuple reste fidèle aux croyances traditionnelles, tandis que l'élite est déjà convertie à la philosophie qui est, à ses yeux, la religion de l'avenir ; il demande donc, précisément dans l'intérêt de la paix civile, la tolérance réciproque (« que le croyant laisse le savant, comme le savant laisse le croyant suivre tranquillement sa route; nous leur laissons leur foi, qu’ils nous laissent la philosophie. ») Sans doute on divise ainsi la nation, mais le progrès religieux estil possible, si on ne consent pas à cette scission, au moins provisoirement ? Le christianisme n'a-t-il pas rompu l'unité de la nation juive ? la Réforme n’a-t-elle pas coupé l'Allemagne en deux et la Révolution n’a-t-elle pas déchiré la France ? La tolérance —
jadis il a fallu choisir entre la synagogue et l’Église, il faut choisir maintenant entre l'Église et l'État. Les réformateurs avaient cru pouvoir éviter ce choix en établissant une démarcalion nette entre l'État et l'Église : l'État disaientils, s'occupe des corps et des choses temporelles, l'Église des âmes et des biens éternels : l'Église ne gênera donc pas plus l'administration politique que Part du chant n'intervient dans le gouvernement. De ce principe posé par les réformateurs (1), on a déduit des conséquences qu'ilsn’avaient pas prévues : la liberté de conscience parexemple. L'État ne s'occupe pas de la manière dont les citoyens chantent et leur permet de ne pas chanter du tout : qu'il leurlaisse aussi
ou la parité — est le seul moyen de passer d'une unité religieuse à une autre sans guerre civile. Ce qui est vrai, c’est que cet état de division religieuse, qui rend la tolérance nécessaire dans une nation, n’est pas unidéal et en fait la religion et la nation tendront toujours à coïncider. Mais on ne serait fondé à blâmer Strauss que s’il avait voulu creuser un abime infranchissable entre la caste savante et le peuple religieux, ou, en d’autres termes, superposer une noblesse de surhommes philosophes à un troupeau croyant. Or, l'auteur de la Dogmaltique ne serait pas allé jusque-là en 1840 ; sans doute il acceptait un peu trop facilement le divorce entre l'élite savante et le peuple qu'il dédaignait assez ; mais le sentiment national et l'idée d'humanité, qui contrebalançaient en lui les tendances aristocratiques, l'empêchaient d'aboutir aux conclusions que Nietzsche proclamera.
(1) Confess. Augsburg., P. II, Art. 7, 10. « Cum potestas ecclesiastica concedat res æternas, et tantum exerceatur per ministerium verbi, non impedit politicam administrationem, sicut ars canendi nihil impedit politicam administrationem. 11. Nam politica administratio versalur circa alias res quam Evangelium : magistratus defendit non mentes, sed corpora.….. elc. » Cf. Glaubenslehre, IT, pp.613 sqq. = Cette théorie sur la séparation des biens éternels et des choses temporelles est éminemment favorable à la conservation des privilèges sociaux. Déjà l'Apôtre avait justifié ainsi l'esclavage; Luther a soutenu que la liberté chrétienne, qui affranchit les âmes, n'exclut pas le servage. (Cf. FeuERBACH Philosophie el Christianisme, I,pp. 62-63.) De mème Mélanchthon (Loc. theol., De paupertate, éd. Francof. 1620) déclare que la pauvreté évangélique est purement spirituelle et n'exclut pas les grandes fortunes : « Ita in summis Opibus pauperes spiritu fuerunt Abraham, David, Job et ali multi. » (Cf: Srrauss, Glaubenslehre, I, p. 47.)
le droit de choisir une religion ou de ne pas en avoir. En partant de la séparation logique de l'Église et de l’État, on arrive à la séparation réelle et la religion devient comme aux États-Unis affaire privée. Mais Strauss, instruit par la lecon de Zurich, n’admet plus cette indifférence souveraine. L'État, dit-il, ne doit pas seulement garantir les personnes et les propriétés, il doit s'occuper aussi des besoins spirituels ou moraux (1);il doit tendre à remplacer l'Église.
Qu'on s'efforce d'attaquer l’immoralité et le crime non pas seulement dans leurs manifestations extérieures par la police et da justice, mais encore à la racine par une bonne éducation de la jeunesse; qu'on procure aux adultes les moyens de se renseigner sur cette essence de l’humanité qui fonde tous nos devoirs ; qu'on donne à l’art (2) l'occasion de montrer aux citoyens l'idéal de beauté, et l'État pourra se passer de ce soutien extérieur et peu sûr qu'est l’Église (3). La coexistence de l'Église et de l'État est
(1) En fait, l'État, en arrachant à l'Église l'instruction publique, a montré qu'il ne voulait pas se borner à être le gardien des intérêts matériels et de l’ordre extérieur : de même, l'État. protège l’art. Hegel a eu raison de considérer l'État comme la réalité de l'idée morale, comme la manifestation objective de l'esprit; mais n'est-ce pas une inconséquence en ce Cas d'exiger que tout citoyen adhère à une Église? Hegel reconnaît que rien n'inspire autant le respect de l’État que la connaissance philosophique de son éssence; à défaut de cette connaissance, dit-il, le sentiment religieux peut agir dans le même sens. Faudra-t-il donc, demande Strauss, faire passer un examen philosophique aux citoyens pour savoir quels sont ceux qui peuvent, sans inconvénient pour l’État, se passer de religion positive? Non, l'État ne peut pas, et ne doit pas faire dépendre le droit de cité d'une profession de foi traditionnelle.
(2) Strauss rappelle ici (Glaubenslehre, I, p. 617) les leltres de SemLuer sur l'éducation esthétique et il renvoie au livre du théologien Rore sur les Origines de l'Église chrétienne. D'après Rothe, l'Église sera absorbée par l'État et le drame serale culte de l’avenir. Richard Wagner, entre autres, soutiendra des théories analogues.
(3) Le piétisme prépare des sujets obéissants, mais passifs; il méprise le progrès matériel (chemins de fer, vapeur, etc.) et il condamne la science comme diabolique. Sa soumission à l'État n'est d’ailleurs qu’une feinte pour mieux dominer l'éducation; il
une survivance de ce dualisme qui fendait toute organisation humaine en distinguant une vie temporelle ou civile et une vie éternelle ou religieuse, Le catholicisme a vu qu'il fallait sacrifier un des deux termes : ses cloîtres sont du moins un hommage rendu à la logique. Le protestanüisme à voulu maintenir à la fois le devoir professionnel du citoyen dans la société el desobligations extraterrestres; mais du moment qu'on abandonne le point de vue catholique, il faut aller jusqu'à l'extrême opposé et fondre l'éternité dans le temps, la piété dans la moralité, l'Église dans l'État:on ne peut servir à la fois deux maîtres. Le citoyen ne servira l'État de toute son âme que le jour où il sera convaincu que le divin est au sein de la société humaine (2) et que la vraie vie se vit ici-bas.
Déjà l’art s’est émancipé de l’Église : quand l’architecture veut être pieuse au dix-neuvième siècle, elle ne réussit plus qu'à copier les cathédrales du moyen âge ; quand un sculpteur comme Dannecker veut représenter un Christ,
n'hésitéra pas à renverser un gouvernement . qui voudrait être nettement libéral : que l'État cesse donc de s'appuyer sur une béquüille qui peut lui casser dans la main (G/aubenslehre, II, p. 620).
(2) Dès 1833, Märklin s'était nettement prononcé dans ce sens à propos d’un projet de réforme de l’Église soumis aux États de Würtemberg. On avait soutenu que l'État n'avait à s'occuper que de la protection des personnes et des propriétés. Märklin objecte: Si l'État n'a que des préoccupations matérielles, pourquoi intervient-il dans le domaine de l'éducation, de la science et de l’art? Dira-t-on qu'il exploite ces biens spirituels comme un moyen en vüé de fins temporelles ? Mais comment un État qui ferait ce jeu pourrait-il prétendre äu respect des citoyens? Si l'État n’est qu’une institution destinée à protéger les biens témporels, comment pourrait-il exiger le sacrifice de la propriété, de la vie même? Non, les citoyens tiennent par toutes les racines de leur existence spirituelle aussi bien que temporelle à la nation; la nation est l’âme commune : c'est le grand organisme dont tous les individus sont les membres. — Cette théorie de Märklin le conduisit au « christianisme pratique », c'est-à-dire à l’action sociale. Cf. Über die Reform des protestantischen Kirchenwesens, mit besondrer Rücksicht auf die protestantische Kirche in Würtemberg. Von D'-Cur.