‹ David-Frédéric Strauss, la vie et l'œuvreChapitre 48 sur 50 · ARTE · texte numérisé non relu

ARTE

. Ja religion est l'union intime de l'âme individuelle et de

l'Univers, si tout changement extérieur est superficiel, si le règne de Dieu est éternellement présent dans les cœurs, tous nos efforts sont vains. Si au contraire la religion est avant tout un lien social, un élan vers la liberté et une règle de vie, si le règne de Dieu est une victoire, un bien futur et collectif dont l'avènement visible doit assurer le bonheur dans la justice, le bon combat vaut la peine d'être mené. Il faut choisir entre la prétention à l'éternité et la

. volonté d'agir dans la durée.

Les religions qui comme celle des Hindous, ont pris parti pour l'éternité contre le temps, pour l’immobilité contre le mouvement, ont tué l’activité : les religions qui au contraire, comme celle de Zoroastre et celle des prophètes juifs, ont attaché à la vie humaine — si éphémère qu'elle soit — une valeur réelle, qui ont vu dans la durée le grand combat du bien et du mal et qui ont cru à la

- victoire finale ont donné à la pensée humaine un but vers

letuel elle a pu diriger ses efforts, et l'homme est apparu comme le collaborateur de Dieu (1).

Jésus — tel que nous le montrent Strauss, M. Harnack et la plupart des théologiens protestants, — est au fond, malgré toutes leurs objections contre le quatrième Évangile, le Christ johannique qui dit: « Mon royaume n’est pas

“de ce monde » ; le Galiléen — tel qu'il nous apparaît dans

les synoptiques, et tel que nous le laissent deviner Renan, M. Loisy et les partisans de l'eschatologie, — est un prophète juif, qui a voulu agir et collaborer avec Dieu, en hâtant l'avènement de son règne sur terre: peut-être même a-t-il cherché la mort, parce que, sur la foi de vagues prophéties, il voyait dans ce sacrifice individuel le prélude de la victoire définitive. Cette action naïve, fondée sur des

(1) Cf. HARALD HôrrniNé, Philosophie de la religion, traduction Schlegel, Paris, F. Alcan, 1905, surtout pp. 49 et 284.

préjugés, était vouée à l'insuccès: mais elle n’a pas été stérile, non pas seulement parce que le Crucifié a fondé une sociélé (1), le petit groupe des apôtres qui s'est élargi jusqu'à embrasser des peuples dans l'Église, mais encore parce que la religion du Christ a transmis jusqu'à notre siècle la grande espérance d’un avenir meilleur, qui était au fond du prophétisme et du messianisme juif. Il y a, en ce sens, dans le christianisme, une forcesociale, uneénergie” révolutionnaire latenté qui commence seulement à faire sentir ses effets, depuis que la pensée libre de l'Occident a décidément rejeté toute scolastique, tout myslicisme ét toute dévotion servile. Le protestantisme éclairé, qui: a rendu de grands services au progrès humain en défendant l'autonomie de la conscience individuelle et la hberté de la science, n'a pas tenu assez compte de cette âme so: ciale et révolutionnaire de la religion: il a abouti au paradoxe d’une foi individualiste et soumise.

Supposez un, missionnaire qui, au retour d'Afrique, entend expliquer les doctrines de Strauss ; l’ardent voyagéur s'écriera sans doute : « Ainsi ce philosophe prétendait remplacer la croix par la métaphysique, la prière par la lecture ou la musique, et l'Église par le musée ou le laboratoire ; je dis que ce sédentaire ignorait les hommes et les peuples, le désert et la mer, la vie et la mort. En tout cas, cé docteur évangélique ignorait le christianisme ; c'était un sophiste païen qui n'avait pas encore oui parler de Jésus et de saint Paul. »

Un disciple de Taine observerait peut-être : « I1me semble plutôt que c'était un moine mystique, studieux et lettré, venu trop tard dans le monde, quand déjà triomphaient la

(1) Cf. A. Loisy, l'Évangile et l'Église.

Réforme et la Révolution ; le malheur des temps l'a exilé de l'Église ; il fut donc l'ennemi de la foi chrétienne, qu’il combattit au nom de la métaphysique, de la science et de

l'art; mais c'est en vain qu'ildemanda à sa foi nouvelle les

biens spirituels que le cloître lui eût peut-être assurés il ya six siècles. »

Un nietzschéen fanatique interviendrait pour déclarer:

« Nôn, Strauss n'est niun païen niun moiné, c'est un bourgeois allemand du dix-neuvième sièele ; il fut d’une race éclairée mais lourde, disciplinée mais résignée, et tout ensemble humble et vaniteuse. Il éntrevit la vérité nue, fut fier et confus de l'entrevoir, mais n’osa pas la regarder de face. Il vit le néant du christianisme el voulut garder l'essence de l'humanité ; il apprit la mort de Dieu ét voulut l’apothéose de l'univers ; il connut par les stoïciens et par les savants le retour éternel de la grande roue et il parla de progrès ; il sut par Darwin l'entremangerie

et le triomphe des forts, et il voulut imposer au Surhomme

la règle du troupeau; il toucha sans cesse à l’art sans être un artiste; il se posa en élève de Gœthe sans savoir écrire : il vit le charlatanisme génial de Richard Wagner sans se demander ni pourquoi on était tenté d'aimer ce charmeur, ni pourquoi il fallait détester ce dernier des grands menteurs ; bref, Strauss fut un épigone du romantisme allemand et un philistin souabe. »

Supposez enfin un disciple de Renan, qui sous l'influence des événements contemporains, aurait cru devoir relire Michelet ou Quinet et qui serait en train de se rallier au socialisme et au patriotisme français ; il pourrait répondre à nos trois interlocuteurs : « Il y a certes dans vos Juge-

ments une grande part de vérité : mais n’êtes-vous pas un peu sévères où un peu ingrals à l'égard de ce docteur de ® Tübingue à qui nous devons tant? Il a peut-être eu tort

de parler toute sa vie de christianisme et de religion, puisqu’il n’arrivait pas à avoir de la sympathie pour les apôtres

ou pour les croisés, voiré même pour Luther; je ne sais s’il a fait allusion à la foi de Jeanne d'Arc ou à celle des révolutionnaires, et je me demande s’il a vraiment aimé la grande amitié et la large fraternité, A-t-il compris que si l'on veut sauver l’âme du passé, il faut travailler pour l'avenir ? S’est-il dit que la conquête du royaume des cieux exigeait moins de soumission que d’enthousiasme ? Je n’oserais l’affirmer; mais cet homme doux a été du moins franc et courageux; ce savant paisible n'a pas reculé devant le scandale nécessaire. Strauss a été à la fois intelligent et sincère : il a ainsi réuni deux qualités qui sont déjà rares isolément. Il a donc voulu — à l'exemple de ce Hegel qui eut de si brillants élèves — faire des synthèses: synthèse du paganisme et du christianisme, de la nature et de l'esprit, de l’âme individuelle et de l'espèce, de la nation et de l'humanité. Or que faitesvous, je vous en prie, Ô dévots fervents d’Athéné et du. Christ, vous qui aimez la vie’et n'hésitez pas à la sacrifier à tout instant, vous qui êtes jaloux de votre indépendance et soucieux de vos devoirs, vous qui aimez la France et en elle toutes les espérances de notre monde, que faites-vous, dis-je, sinon rendre hommage d'avance vous aussi au dieu inconnu qui ne s’est pas encore manifesté, mais qui sera plus grand que les dieux passés, comme :l convient au légitime fils des maîtres de la terre et du ciel, que nous avons pieusement couchés dans le linceul de l'histoire ? Si l’auteur de l’Ancienne el la Nouvelle Foi ne nous a pas apporté l'Évangile nouveau que nous attendons, c’est sans doute que le labeur des philosophes, des savants et des artistes ne suffit pas à fonder la religion de l'avenir; c'est aussi que Strauss a vécu dans un siècle qui fut dur entre tous, parce qu'il a connu la défaite au moment où il croyait avoir enlevé la victoire et qu’il a vu succéder aux vastes espoirs la déséspérance morne; les hommes de cette génération ne se senlaient plus soutenus par la foi du passé

et ils ne se sentaient pas encore entraînés par l'élan de l'avenir : il faut rendre hommage à ceux qui, malgré tout, ont vécu et sont morts debout. Si Strauss, qui a eu des dons si variés, n'a pas fait mieux encore, c'est peut-être qu'il lui a manqué un sang plus riche, un milieu plus favorable, ou tout simplement un peu de bonheur.

« Même si l’on admet que c’est sa philosophie, son monisme, comme ils disent, qui a un peu paralysé Strauss, son échec n'a rien de trop décourageant : il faut en conclure que pour bien comprendre et pour bien sentir, il est néces- Saire de vouloir et d'agir. Il y a en effet dans le monde un combat engagé entre le bien et le mal; or on nous affirme que, dans la bataille, c’est celui qui va de l'avant qui a le plus de chances de vaincre. »

ni

ee

Page 1