LA FIN
Après avoir dit ce qu'il avait à dire, Strauss rentra dans sa ville natale pour y terminer sa vie. Il fut peiné du ton que se permettaient à son égard les journalistes de toutes couleurs et les savants eux-mêmes. Après la troisième édition de son livre, il se décida à reprendre la parole; 1l parla avec dignité, avec fermeté, mais avec la modération résignée d’un vieillard qui est déjà gravement atteint ; puis il ne voulut plus rien entendre de la polémique qu'il avait soulevée. Il fut cependant encore surpris de l’atlaque passionnée du jeune Nietzsche ; mais il ne songea plus à une riposte. |
Bientôt une maladie douloureuse le tortura sans lui faire perdre sa séréhité. Il lut le Phédon dans le texte et les derniers chapitres de la biographie d’Atticus par Cornelius Nepos. Il regretta de ne plus pouvoir se rendre auprès de sa fille, qui donnait deux petits-enfants jumeaux au grand'père, au moment où il allait dormir son dernier sommeil. Quand au Reichstag, en février 1874, s’ouvrirent les débats du Xullurkampf, l'auteur de l’Ancienne el la Nouvelle foi déclara — ce fut le dernier mot qu'il écrivit de sa main (1) —: « Ce sont là des choses capitales au regard desquelles nos petites souffrances disparaissent. » Il mourut à soixante-six ans. Ceux qui le virent sur son lit de mort furent frappés de la noblesse de ses traits : seule une
(1) Cf. HaAusRATH, Sirauss, pp. 387-388. Ausgew. Briefe, p. 576.
ligne dure autour de la bouche rappelait le caractère trempé par les luttes de la vie.
Strauss avait décliné des funérailles religieuses. il eût souhaité qu'on chantât à son deuil une cantate : mais on ne connut qu'après la cérémonie cette dernière volonté. On chanta donc un cantique et trois amis, Binder, Reuschle, Ruoff prononcèrent quelques mots d'adieu. Les piétistes souabes ne pardonnèrent pas à Binder — qui était directeur du conseil des études — cette attitude courageuse devant la tombe de son vieux camarade et-ils firent à l'auteur de la Vie de Jésus l'honneur suprême d’un scandale posthume.
Il y a dans le système de Strauss une thèse centrale, qu'il n’a jamais songé à discuter ni à défendre, parce qu'elle lui paraissait incontestable et évidente : c'était sans doute un postulat de sa nature ou de son éducation religieuse; on pourrait le formuler ainsi: la vie intérieure,
spirituelle ou éternelle est supérieure à la vie extérieure ou temporelle. Par suite, l’idée est supérieure à l'histoire, le sentiment à l'action, la religion individuelle à l Église. 1 ne peut donc y avoir que des avantages à substituer l'idée de l'humanité à Jésus-Christ, le sentiment de dépendance absolue à Dieu, la foi personnelle au catéchisme et à l'organisation collective. C'est le sens de toute la vie et de toute l’œuvre de Strauss.
Il convient d'en admirer l'unité et la continuité. Si l’on consent à faire abstraction d'un drame privé et d'une tragi-comédie politique qui vinrent du dehors, comme deux intérmèdes, interrompre plus encore que troubler l'harmonieuse évolution de sa pensée ou de son travail, on trouvera qu'il y a unesymétrie parfaite entre l'élan de sajeunesse et l'effort de sa vieillesse ; entre la première Vie de Jésus de 1835 ct la Dogmatique de 1841, d'une part, la Nouvelle Vie de Jésus de 1864 et l'Ancienne el la Nouvelle For où Nouvelle Dogmatique de 1872, d'autre part.
Il serait facile, mais il serait vain de dire simplement : nous n’admettons pas le postulat, donc tout le système est jugé; car aucune pensée, aucune institution humaine ne résisterait à ce genre de critique. Mais peut-être est-il permis de se demander inversement : les conséquences où a logiquement abouti Strauss ne seraient-elles pas un grave avertissement pour ceux qui admettent son postulat? Or, ce philosophe, qui a eu la prédilection de la vie intérieure, a fini par justifier la réalité la plus brutale ; ce théologien, qui s’en est tenu à l’idée, n’a su ni expliquer les origines du christianisme, ni prévoir la religion de l'avenir ; cet homme, qui estimait par-dessus tout le sen- . timent, n’a su ni agir ni êétreheureux; ce savant pieux, qui cherchait sa béatitude dans la communion directe avec la raison et la bonté de l’univers, est demeuré un isolé qui à vécu sans puissance, qui a souffert de sa solitude, et qui, devant le silence éternel de la divinité, a fini par dire, lui aussi : ; |
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
Ne serait-ce pas qu'il a été victime de sa théorie autant que de son tempérament ou de sa destinée, si du moins il est permis de distinguer des choses si indissolublement liées ?
Comme beaucoup d’autres philosophes ou théologiens — en particulier comme la plupart des protestantslibéraux allemands — Sirauss a entrepris de sauver l'essence de la religion et du christianisme en l’élevant au-dessus du progrès humain et de la durée même ; il a cru qu’en isolant cette pure essence hors de l’histoire, il lui garantirait l'éternité. Mais en séparant ainsi la religion de la vie réelle, il a enlevé à la société humaine son lien, à l'action humaine son sens, et au progrès humain son ressort. Si