‹ David Hume: moraliste et sociologueChapitre 79 sur 140 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Conclusion.

Nous avons déjà reconnu que, demeurant dans le domaine spéculatif, Ilume n'avait pas évité Fécueil où se sont heurtées, après lui, toutes les doctrines utilitaires, qu'il n'avait pu fonder la Morale comme science. Il avait posé l'identité dans les consciences de l'intérêt et du désintéressement ; il ne l'avait pas démontrée. Pourtant, il n'est que juste de reconnaître que le but qu'il poursuivait alors, à ce point de vue théorique, n'était pas tant peut-être de fonder la science morale, que de faire la critique des divers systèmes de morale établis. « La science, avait-il dil, ne mérite confiance qu'à deux conditions : il faut que tous les éléments portent le cachet de la nécessité et de l'universalité. Or, nos idées étant l'effet d'impressions variables ou de pures habitudes, ne présentent rien d'universel, rien de nécessaire : il n'va donc nulle véritable science. » Ainsi il semblait écarter à priori toute possibilité de légitimer une science des mœurs. Et ceci n'était que la conséquence logique de. son système psychologique et de la nu'-

CONCLISION 929

Ihode qu'il avait adoptée. Rechercher la valeur de la morale spéculative de Hume revient en définitive à critiquer sa méthode.

Hume fut le véritable promoteur de la méthode scientifique appliquée à la morale et a la sociologie. (( Nous devons, écrit-il, glaner de nombreuses observations par une étude scrupuleuse de la vie humaine et recueillir les faits comme ils se présentent ù nous dans le cours ordinaire de rcxistence, en examinant la conduite des hommes dans la société, dans les affaires et dans les plaisirs. Le jour où de telles observations auront été judicieusement rassemblées et comparées, nous pourrons avoir l'espoir de fonder avec ces faits une science qui ne sera pas inférieure en certitude et qui sera peut-être supérieure en utilité à toute autre science du domaine de Tintelligence humaine. »

Pourtant il reconnaît la fragilité des conclusions auxquelles doit conduire l'emploi de cette méthode : (( Rien ne demande plus de délicatesse dans nos recherches concernant les affaires humaines que de distinguer exactement ce qui est l'effet du hasard et ce qui est effet de cause : et il n'est pas de sujet dans l'étude duquel un auteur soit plus capable de se tromper lui-même par des raffmements et de fausses subtilités. ))

Cette méthode, fût-elle même d'ailleurs de la plus rigoureuse précision, serait encore impuissante

aSo CONCLUSION

à fonder des lois universelles et nécessaires puisque — toute loi escomptant le futur et contenant une part de prévision — elle reposerait toujours sur le postulat de la constance absolue des rapports du passé et de l'avenir. Prévoir avec certitude, c'est admettre en effet que l'avenir reproduise le passé sans modification. Or, dans cette étude complexe des faits humains, rien n'est plus hypothétique, sinon plus faux. L'expérience ne vaut rigoureusement que pour le passé. Toute morale fondée sur la seule expérience sera par là même réduite à un classement des actes et des faits humains dans le passé, à un historique des mœurs.

Il ne semble pas d'ailleurs que Hume ait méconnu cette faiblesse de sa méthode, et, conséquemment, de tout système empirique. « La vie humaine, écrit-il, est gouvernée en définitive plus par le hasard que par la raison, doit être regardée plus comme un sombre passe-temps que comme une occupation sérieuse et est davantage influencée par le caractère particulier que par les principes généraux. Nous engagerons-nous dans la vie avec passion et crainte.^ Elle ne vaut pas tant de soucis. Serons- nous iodifférents sur tout ce qu'il arrive.^ Notre flegme et notre insouciance nous font perdre le plaisir du jeu. Tandis que nous raisonnons sur la vie, la vie est ^passée; et la mort, bien que peut-être elle les reçoive différemment, traite avec autant d'égards le philo-

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sophe et le fou. Réduire la vie à une méthode et à des règles exactes est communément une occupation pénible et souvent stérile : et n'est-ce pas aussi une preuve que nous donnons trop de valeur au prix pour lequel nous luttons? Môme raisonner si soigneusement à son sujet et chercher à en fixer une juste idée serait encore le surévaluer si, pour certaines natures, cette occupation n'était .encore la plus amusante à laquelle la vie pût être employée. »

La méthode scientifique devait donc le conduire d'une part au probabilismc spéculatif et d'autre part, lui montrant la réalité et le sérieux de la vie, lui faire adopter une morale pratique précise, une règle de conduite surtout humaine.

ïh. Huxley et, après lui, M. Compayré ' ont montré de façon définitive que personne n'a été, en fait, moins sceptique qutî Hume et que (( le nom de sceptique avec tout ce qu'il implique actuellement hii fait injure ». Si llume s'est donné les apparences d'un sceptique, la raison en est peut-être dans cette timidité naturelle que nous avons reconnue être un des traits dislinctifs de son caractère. Il semble, en effet, qu'il n'ait jamais pu se soustraire à ce malaise aigu, a celle inquiétude morale, qui force à voiler d'ironie cl a dire, comme en se mo quant de soi-même et pour s'excuser par avance de

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