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LES PRÉDÉCESSEURS. LA MÉTHODE

Avant de procéder à rexamen de la doctrine morale du philosophe écossais, il nous a paru que ce ne serait pas tâche inutile que de rechercher ce que Hume lui-même, dans la genèse de sa philosophie, a pu devoir à ses devanciers, à quel point se trouvait le problème moral lorsqu'il a voulu y appliquer son esprit, et quels progrès il lui a fait accomplir.

La méthode est sohdaire de l'objet. Nous nous attacherons donc, en premier lieu, à reconnaître la méthode qu'a suivie Hume dans sa Morale pour nous efforcer ensuite de discerner, parmi les philosophes antérieurs, ceux qui, ayant adopté une même méthode, ont poursuivi un même objet et ont pu, logiquement, fournir à notre philosophe les premiers matériaux pour édifier son système.

Hume expose lui-même sa méthode dans le premier chapitre de ses (( Recherches sur les principes de la morale. » Reconnaissant ce fait psychologique que tous les phénomènes de la vie active font naître

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une upprohation ou une désapprobation dans Tesprit des spectateurs aussi bien que dans celui de l'agent, il prend un certain nombre de ces phénomènes et les soumet h l'analyse, il cherche dans tous ces phénomènes le caractère commun qui sera le principe même de cette approbation ou cette désapprobation. Sa méthode qui paraît et qui est d'abord purement scientifique, est en définitive plus intuitive encore qu'empirique. Et ceci est plus manifeste encore dans le passage suivant, alors qu'ayant reconnu que la vertu est une fin en soi. Hume nous montre que la connaissance do cette vertu et le discerneiment du bien cl du mal nous est donné par un goût moral, une intuition.

« Puisque la vertu est une fin et est désirable pour ello-nu^me, sans désir de rémunération ni récompense, simplement pour la satisfaction immédiate qu'elle pmcuiH), il est nécessaire qu'il y ait dans l'homme quelque sentiment qu'elle puisse émouvoir, un goût ou sentiment interne qui, de quelque nom qu'il vous plaise de Tuppeler, distingue le bien moral du mal et qui embrasse Tun et rejette Taulre.

Ainsi les limites pmpres de la raison et du goût pouvonl aisément i^lre tracées. La pi^mière nous donne connaissance de la vérité et de Terreur : le soiH^nd nous donne le sentiment de la beauté et de la dilTormilé, du vice et de la vertu. L'un déeouvi*e les objets tels qu'ils sont ivellement dans la nature, sans

adjonction ni diminution : l'autre a une faculté génératrice; et, embellissant ou enlaidissant les objets naturels avec les couleurs qu'elle emprunte au sentiment interne, elle fait surgir, en quelque sorte une création nouvelle.

La raison froide et impartiale ne fournit aucun motif d'action et se borne à diriger les impulsions des appétits ou des inclinations en nous montrant les moyens de parvenir au bonheur et de nous sauver de la misère. Le goût qui nous donne plaisir ou souffrance et, par là, constitue le bonheur ou la misère, devient motif d'action et est le premier ressort, la première impulsion du désir el de la volition. D'après certaines circonstances el relations, connues ou supposées, la première nous conduit à la découverte du caché et de l'inconnu. Et lorsque toutes les circonstances et relations ont été placées devant nous, le deuxième dégage de cet ensemble un nouveau sentiment de blâme ou d'approbation. Le standard de l'un, étant fondé sur la nature des choses est éternel et inflexible, même par la volonté de l'Etre suprême : le standard de l'autre, ayant pour principe l'organisme interne et la constitution des animaux est dérivé en (in de compte de cette Suprême Volonté qui a donné à chaque être sa nature propre et arrangé les diverses classes et ordres de la vie » *.

I. Vol. IV, p. 376. Ed. Black and Tait Edimburgh 1826. Lechartier. a

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La Morale doit donc procéder par intuitions médiates et par appel au sentiment. Sans remonter jusqu'aux éthiques de Ilobbcs elde Cumberland, nous sommes déjà en mesure de reconnaître que les philosophics qui ont pu avoir Vinflucnce la plus directe sur l'esprit de Hume sont celles de Locke, deShaftesbury, l'initiateur de la méthode, et de ses continuatours Butler et Hulcheson.

Do Uobbos à Shaftcsbury les morales du prolixe (anuborhuid, do Locke et do Clarke s'étaient accor- (h^os p(\ur admotlro rappélil du plaisir et la fuite de la douleur comme les principes égoïstes de toute action lunnuino. Do ootto morale naturelle et individuelle, onooro iusuflîsnnlo puisque, maintenant les hommes i^u anaivhio, ollo no pouvait gî\rantir la sécurité de chacun, il fallait s\'lovor à une morale rationnelle contraignant les indi^idusà se constituer en société cl à olJiv un cliof autocratique qui, ix^cevant en conlianco les pouAoii's naturels do tous, dut les exercer au mieux dos intoivts do chacun»

t^^pondant ni llobln^s, ni Lix*ko, ni aucun de leurs sucivssoui^ n\l^ aient expliqué ixnnment chaque individu |Hnnait so ixHH>nnaîtiv impliqué sans cesse dans lo lH>nhour oonuuun et déterminer sa volition

ou tH>UStH|UOniH\

Kn otîot, si Ton aduxot avec Locke: d'une part, qu'il n\ ait j>i\s d\\utrx^ ohjot do oousoîence que le soutimout ot que. d'autix* jviirt, lo motif le plus fort,

cause dernière d'action, soit impliqué dans le moi prenant conscience de lui-mome — comme «quelque chose que l'agent considère comme faisant nécessairement partie de son l)onheur et dont il est responsable vis-à-vis de lui-nu^me » — , il faudra admettre, comme conséquence logique, que « tout hien désiré est adéquat à ce qu'il paraît i^tre. » Et celte admission est le talon d'Achille de toute doctrine utilitaire, la pierre d'achoppcmentoii tousles systèmes hédonistes, en tant qu'évolutionnismes optimistes, sont venus sans cesse se heurter et qu'aucun n'a pu surmonter. Sa conséquence immédiate est de faire disparaître toute distinction entre les qualités des plaisirs et toute responsabilité morale. En elTet si tout bien désiré est, pour celui qui le désire, adéquat à ce qu'il parait être, le désir de produire un tel bien deviendra le seul motif d'action possible: et, comme (( en ce qui c(mcerne le plaisir et la soufTrance actuelle, l'entendement ne se trompe jamais sur ce qui est véritablement bon ou mauvais » , le pouvoir devra se confondre avec le devoir de choisir et le choix sera nécessairement bon, par la raison qu'il sera, et parce qu'il ne pourrait cire autre que ce qu'il est. Il ne pourra être question de distinguer des vrais biens de faux biens puisque le seul bien est le plaisir — lequel ne pourra désigner que le plaisir actuel ou une série de plaisirs dont chacun sera actuel au moment précis où il sera. La résultante de tous ces plaisirs, choisis chacun en

son temps comme le plus grand, c'est-à-dire le plus vrai possible, devra nécessairement aussi être la plus vraie puisqu'elle est l'unique résultante possible.

Ainsi tout hédonisme conséquent devra admettre que chacun, étant donnés son caractère, son éducation, son miUeu, etc., atteint toujours, inéluctablement, le maximum de plaisir, pour lui possible, et que pour qu'une altération pût être seulement conçue dans ce choix, il faudrait concevoir en même temps la réalisation d'une altération dans ce caractère, cette éducation, ce milieu, etc., en un mot pour que le monde fût meilleur, c'est-à-dire que chacun pût y réaliser une somme plus intense et plus durable de plaisirs *que celle qu'il y réalise actuellement, il faudrait avant tout qu'il pût être autre qu'il n'est. Dans le monde, tel qu'il est actuellement donné, il faudra nécessairement admettre que tout plaisir choisi par chaque individu est toujours le plus intense et le plus durable possible par le fait seul qu'il est choisi : car le choix de ce plaisir dépend du caractère de chaque individu et ce caractère, qui dépend lui-même de préférences antérieures, et les meilleures possibles, est par là même inaltérable chez chacun. Dire que ce caractère peut être changé par l'éducation de la volonté, par l'action des volontés étrangères, ce n'est faire que reculer la difficulté sans la résoudre — car il restera toujours à expliquer comment le caractère des éducateurs aura pu lui-même être altéré : et Ton

pourra remonter ainsi, sans trouver de point d'arrêt, jusqu'à l'inconnaissable origine de rhumanilé pensante.

Si l'on suppose que les éducateurs ou les savants aient trouvé qu'un plus grand bonheur peut otre obtenu en changeant la manière générale de vivre et aient voulu faire profiter le monde de leur découverte, cette hypothèse sera également inacceptable, car elle implique la possibilité pour chaque individu de se concevoir comme autre chose que le sujet d'une succession de plaisirs, desquels chacun a été le plus intense et le plus durable à l'instant où il s'est présenté, c'est à dire pour chaque individu, de se concevoir comme autre chose que lui-même * .

La conséquence logique du système de Locke ne pourra être qu'un optimisme fataliste. Chaque individu, réalisant nécessairement la plus grande somme de bonheur dont il est capable, et ne pouvant agir qu'en vue de réaliser cette somme, n'aura donc — vis-à-vis de lui-même comme vis-à-vis de la société dont il fait partie et qui est la résultante nécessaire, et la meilleure possible, de tous les choix de bonheur individuels — ni responsabilité, ni devoir. En eflet le devoir implique contingence et dès qu'il y a né-

I. Il n'est pas inutile de remarquer d'ailleurs que cette conception, qui ne peut être la résultante, ni d'une impression ni d'une idée, bien qu'elle soit par là même contradictoire à la thèse empirique, se retrouve pourtant sous quelque déguisement, dans toute théorie sensualisle d'évolution progressive de l'espèce humaine.

cessité absolue, le « devoir être » se confond rigoureusement avec (( Têtre. »

Ainsi, tant que l'égoïsme psychologique de Locke ne sera pas renversé, le lien qu'on prétendra employer à concilier les deux points de vue de la raison abstraite et de Tamour de soi ne présentera aucun caractère de nécessité. Et quand bien même il y aurait autant d'absurdité intellectuelle à agir contre la justice qu'à nier la proposition mathématique 2-4-2 = 4, il est permis d'affirmer que, dans tous les cas où il sera donné à l'homme de choisir entre l'absurdité et la souffrance, il n'hésitera pas à opter pour la première.

Shaftesbury a donc adopté un autre mode de raisonnement *. Le premier, il entreprend de déterminer le (( sens moral ». En dehors et au-dessus des affections égoïstes et des affections sociales, propres à tout individu en tant que créature sensible, il reconnait comme caractère propre de l'homme une (( affection rationnelle » qui consiste dans la bonté en tant que règle ou harmonie entre les deux genres d'affections sensibles. Cette affection rationnelle n'est pas seulement un motif en puissance d'agir, c'est aussi le motif unique qui puisse conférer à l'acte sa qualité morale d'excellence et le distinguer de l'acte mauvais. Ainsi, bien que le degré d'excellence des affections

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