I. Inquîry concerning virtue
égoïstes et des affections sociales soit déterminé par une comparaison et une balance de celles-ci avec celles-là, la bonté propre de l'homme n'existera qu'autant qu'il sera poussé à agir par sa tendance vers cette excellence. Shaftesbury admet que « quand bien même les affections sensibles seraient mauvaises en soi, si pourtant elles ne sont déterminées chez l'agent par aucune de ces affections rationnelles dont il est question, celui-ci devra encore être considéré comme vertueux » * .
Sur le fait empirique d'affections naturelles unissant chaque individu à ses cohumains, Shaftesbury établit tout son système.
Il montre d'abord que le principe égoïste posé par Hobbes à la base de la Morale pourrait être admis dans le cas seulement où chaque individu vivrait isolé du reste de l'humanité — comme le naufragé dans l'île déserte. Alors seulement, tous ses appétits tendant à la fin unique de son bonheur propre, il pourrait être appelé bon s'il ne s'occupait que de les satisfaire avec le plus de conséquence et le plus d'extension possible. Mais l'individu se reconnaît, est donné à lui-même simultanément comme individu et comme en relation avec d'autres individus. Nous lui accordons le qualificatif bon seulement lorsque ses appétits concordent avec le bien général. Et il est
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important de remarquer que nous ne lui reconnaissons pas la qualité d'être bon seulement à cause que ses actes extérieurs ont efiFectivement cette concordance ; car des individus que nous reconnaissons comme mauvais peuvent être détournés du mal agir et rendus utiles par la seule crainte des châtiments. Lorsque nous disons que tel homme est moralement bon, nous voulons entendre que ses affections tendent naturellement, spontanément au plus grand bien de la société dont il fait partie. Ainsi la bonté morale imphque Texistence d'un sentiment désintéressé et ayant pour objet immédiat le bonheur d autrui.
Ce sentiment désintéressé, pas plus, que le sentiment égoïste, ne pourrait être considéré comme moralement bon s'il existait seul, dans l'esprit de quelques individus car il tendrait alors à rétablir Téiat naturel (nihihsme, anarchie), état qui ne pourrait être rationnel, c'est-à-dire durable, que dans un état de sainteté universelle que Shaftesbury s'accorde à reconnaître comme très éloigné de l'état actuel de la nature humaine.
Les deux sentiments, égoïsmeeldésinléressement, doivent aussi être équiUbrés et se compenser mutuellement pour tendre à une fin commune de bonheur universel.
Shaftesbury est le premier morahsle qui ait employé méthodiquement F expérience psychologique dans ses recherches morales. Nous pouvons donc
LE PROBLEME MOUAL AVANT Ht ME 2.)
déjà le considérer en quelque sorte comme le trait d'union entre le liobbisme et l'utilitarisme moderne, comme le précurseur le plus direct de Hume.
Butler admet, après Sliaftesbury, que les affections sociales ne sont pas moins naturelles que les affections égoïstes. Mais, se séparantde ce philosophe, il reprend la vieille théorie stoïcienne dans laquelle le plaisir, bien loin d'être le premier objet des appétits naturels, n'est que l'accident qui vient s'ajouter a la possession de leur fin réelle. Ainsi la faim a pour objet naturel la nourriture ; le plaisir démanger n'est que Taccident de la faim satisfaite. De même la bienveillance a le bonheur d'autrui pour fin naturelle et n'est pas plus (( intéressée » que la faim. D'ailleurs, si l'on pousse l'analyse on sera forcé de remarquer que bien loin que les appétits du corps se présentent comme les moyens de l'égoïsme, il n'en exisle aucun qui, dans telle circonstance particulière, ne se trouve en opposition directe avec cet égoïsmc. 11 arrive sans cesse que les hommes sacrifient à leur passion du moment ce qu'ils savent être leur intérêt véritable : or cette conduite ne peut être le résultat d'un raisonnement ; il faut donc admettre qu'elle soit naturelle. Cependant il est également naturel à l'homme de gouverner ses passions au moyen de sa raison.
Butler, comme Sliaftesbury, aboutit donc à un dualisme de notre nature. Dans le système de ce
dernier cependant, nous avons vu que le sens moral n'est pas rigoureusement nécessaire comme gouverneur suprême des impulsions humaines si Tharmonie entre le respect de soi et les afiFections sociales est complète, le simple amour de soi suffira à contraindre un esprit dûment éclairé à maintenir cette balance bien réglée d'où résulte le bonheur : c'est ce qu'il a nettement exprimé dans sa formule : (( le sommet de la sagesse est l'amour de soi bien entendu. »
Mais pour Butler la conscience a une autorité prépondérante ; ses conseils sont clairs et distincts : tandis que les calculs de l'intérêt égoïste conduisent à des conclusions simplement probables : l'homme en tant qu'être raisonnable, ne doit donc pas hésiter à obéir aux premiers.
Cette distinction entre le pouvoir et l'autorité de la conscience prépare la théorie de l'impératif catégorique de Kant.
llulchcson reprend le problème de Shaftesbury *. Il admet avec Butler le caractère impératif du sens moral, qu'il considère comme dirigeant sûrement vers la perfection, unique objet de l'approbation morale, et qui se confond, en dernière analyse, avec la bienveillance universelle. Ce n'est qu'à un point
I. Los œuvros d'IIutcheson, publi<^es avant lo « Treatise on human Nature » de Hume, et qui eurent une grande influence sur les principes de sa morale, étaient « Inquiry into the Original of our Ideas of our Beauty and virtue » (i7a5) et « Essay on the nature and conduct of Passions and aflections » (1728).
de vue en quelque sorte inférieur qu'on peut accorder une approbation à certaines « habiletés et dispositions en connexion immédiate avec des affections vertueuses », telles que la candeur, la franchise, le courage, le sens de Thonneur et, à un degré plus bas encore, aux sciences, aux arts et aux dons naturels : toutes ces qualités dépendent d'un sens de dignité ou décence qui doit être soigneusement distingué du sens moral. Bien qu'une analyse attentive démontre qu*un vrai respect des intérêts privés ne soit pas inconcihable avec un amour de soi bien entendu et que, par conséquent* un calme égoïsmc puisse avoir les mêmes effets immédiats que le sens moral et la bienveillance, Hutcheson s'applique à établir que le strict désintéressement des actions bienveillantes constitue la valeur morale de ces actions.
Shaftesbury, tout en affirmant l'existence d'actions désintéressées, avait donné une importance capitale au plaisir que ces actions conféraient à l'agent. On peut donc dire qu'il avait préparé la place à une subtile théorie égoïste suivant laquelle cette (( récompense intrinsèque » des actions bienveillantes constituerait le mobile réel de l'agent. Voulant donc répondre à cette objection, Hutcheson s'efforce de démontrer que ce (( délice exquis » de l'émotion d'aimer ne peut être obtenu immédiatement, par le simple fait de le désirer, mais qu'il vient s'ajouter à Tacte d'aimer — qui en apparaît ainsi nettement différent.
Pour reconnaître la valeur des actions bienveillantes au point de vue moral, Ilutchcson, dans une distinction scolastique entre la bonté matérielle et la bonté formelle, établit clairement la valeur de l'intention.
(( Une action est matériellement bonne, dit-il, lorsque en fait, elle tend à l'intérêt général, — autant qu'il nous est donné de juger sa tendance — ou au bien de quelque partie coexistant avec le bien général, et quelles qu'aient été les affections de l'agent. Une action est formellement bonne lorsqu'elle naît de la bonne affection de l'agent, dans une juste proportion. »
De ce point de vue Hutcheson s'élève à des aperçus sociaux qui ne se distinguent pas dans le fond de ceux de l'utilitarisme moderne de Paley et de Bentham.
Reprenant maintenant le problème moral avec Hume, nous allons le suivre dans le développement de son système et rechercher ce qu'il a -ajouté à l'œuvre de ses devanciers.