CHAPITRE IV
cesse exposé à la trahison , traqué comme un malfaiteur, presque toujours à la veille d'être cerné et pris par les trois mille hommes avec lesquels Saûl le poursuivait! Ce fut au milieu de ces nécessités et de ces transes affreuses qu'il apprit le massacre d'Achimélech, des prêtres de Nob et de toute la population, vengeance et punition sanglantes et imméritées qui frappèrent ceux qui l'avaient secouru dans un dénuement absolu.
Dieu a voulu que les dures épreuves de David missent en relief ses quahtés héroïques. Par deux fois le malheureux proscrit est à même de tirer une facile vengeance d'un persécuteur dont la haine contre lui s'était élevée jusqu'à la folie furieuse , et deux fois David sauve la vie de son persécuteur en le protégeant et en l'arrachant aux mains de ses propres défenseurs.
Enfin , pour ajouter une dernière leçon de morale et montrer où conduisent l'ingratitude, la haine , la violence, la révolte contre la volonté manifeste de Dieu , Saiil, qui n'a pas voulu abdiquer entre les mains de Samuel un pouvoir que Jéhovah lui retirait , livré à l'incertitude de ses propres conseils , après avoir cherché des lumières auprès de la misérable pythonisse d'Endor, battu par ses ennemis , trouvant devant lui tous les chemins fermés à la retraite, se suicide en se jetant sur la pointe de son épée.
La Providence , terrible à l'égard de Saûl , est admirablement protectrice pour David , élu et consacré par Samuel. Dieu veut que, appelé par Saûl lui-même, il vienne s'asseoir avec sa harpe sur les marches du trône qu'il devait plus tard occuper. A la faveur de la cour succède la faveur du peuple, brillamment conquise par la victoire merveilleuse du jeune berger sur le géant Goliath. Un petit caillou , que la Providence met dans la main de l'a-
dolescent, triomphe de l'armure redoutable d'un guerrier qui jetait l'épouvante dans une armée entière.
Le pâtre, hier obscur, devient le gendre du roi. Il ne fallait rien moins, pour préserver des atteintes de l'orgueil une si rare fortune, que le dur chemin des épreuves dans lequel Dieu conduisit bientôt David.
En regard de ces réflexions si naturelles , nous demandons pardon au lecteur de citer les blasphèmes que les bénédictions célestes départies à David ont suggérés à un homme qui connut, lui aussi, au début de sa carrière, les bénédictions de Dieu, mais qui, dans un tout autre ordre de choses, il est vrai, ne s'y est pas montré moins infidèle que Saul.
« En général, dit M. Renan, dans l'histoire, l'homme est puni de ce qu'il fait de bien et récompensé de ce qu'il fait de mal. Le sort de ceux qui ont travaillé à une œuvre est souvent de la voir passer en des mains plus capables de la faire réussir, et ainsi de voir leur création se continuer mieux que par eux , sans eux. L'histoire est tout le contraire de la vertu récompensée. La famille du véritable fondateur de la force d'Israël fut exterminée. Le condottier sans scrupules qui prit sa place devint le roi selon le cœur de Dieu, l'aïeul censé de Jésus, celui que l'opinion de l'humanité a couronné de toutes les auréoles. Telle est la justice de lahvé ; le monde appartient à ceux qui lui plaisent (1). »
Que Dieu pardonne à l'ancien lévite qui a écrit ces lignes I Ce n'est point pour jeter l'injure à celui qui aurait si bien servi la cause de Dieu dans nos rangs, dont les talents fussent devenus si précieux à l'Église : c'est pour pleurer sur lui. Pauvre frère égaré, aigri, devenu blas-
(1) Hist. du peuple d'Israël, 1. 1, p. 41t.