CHAPITRE IV
de l'Orient, notamment en Palestine, l'eau est rare. Les voyageurs riches ont soin d'en faire provision dans des outres qui sont portées par des chameaux ou des esclaves , tandis que les pauvres sont réduits à se contenter de celle qu'ils trouvent dans les chemins, et qui est fournie, en Palestine, par les torrents. Boire au torrent , c'est donc, dans les pays montagneux, le fait d'un homme qui subit une nécessité à laquelle il ne peut se soustraire : celle d'un pauvre, d'un misérable sans foyer. Chez nous on dit : Boire le calice de l'amertume, le boire jusqu'à la lie. Ainsi s'explique le proverbe oriental caractérisant une situation malheureuse : Boire Veau du torrent.
Au moment de la révolte d'Adonias, qui était si puissamment aidé et avait capté les faveurs populaires, Salomon se trouva dans une grande détresse. 11 se vit abandonné et trahi par le meilleur général de David, par les gens importants , les grands ambitieux. Mais lorsque le péril fut dissipé , lorsque l'usurpateur fut confondu, la gloire de Salomon en parut plus grande et sa joie fut plus vive. Parce qu'il avait bu Veau du torrent, connu la détresse, les épreuves, et triomphé de la situation nécessiteuse que lui avaient faite ses ennemis, il pouvait donc relever et porter haut la tète.
David avait ordonné de sacrer roi son fds Salomon sur les bords du Gihon. Pour éviter le tumulte et peutêtre une lutte dans les rues et sur les places de Jérusalem, le couronnement dut se faire hors de la ville, dans un lieu presque désert. Quitter une ville populeuse, se dérober à la foule dans un lieu retiré, était assurément une humiliation pour Salomon. Mais quand il revint sacré roi, quand, au moment de son entrée à Jérusalem, les trompettes du triomphe et de la joie se firent enten-
dre , au milieu des applaudissements du peuple , c'était la gloire succédant à la peine (1). Ainsi l'humiliaiion d'un couronnement solitaire avait été le principe d'un triomphe éclatant.
Mais qu'est-il besoin d'insister plus longtemps sur des faits particuliers de la vie de Salomon , pâles images de réalités plus hautes, figures de ces sortes d'antinomies célébrées par saint Paul, comme l'humiliation et la gloire, la peine et la joie , la folie et la sagesse, la mort et la résurrection , le sacrifice et le triomphe , qui sont l'économie même de la divine Rédemption? Le Maître n'en a-t-il pas résumé toute l'histoire quand il a dit : Par les humihations le Christ est arrivé à la gloire (2) ?
Saint Augustin explique ces paroles : Il boira Veau du torrent, en se rapprochant beaucoup de notre interprétation. Le Verbe de Dieu fait homme a bu , dit-il, aux sources de nos misères , de notre vie troublée et fuyante comme le flot du torrent. Il a compati à toutes nos infirmités et les a partagées, pour en faire en lui et pour nous le principe du bonheur et de la gloire. Nous l'avons fait boire à l'eau du torrent terrestre , et lui, nous a donné la fontaine d'où jaillissent les eaux de la vie éternelle : Fons aquœ salientis in vitam œternam (3).
« Ce torrent où a bu le Sauveur, qu'est-il, demande saint Augustin, sinon le cours fugitif de la mortalité humaine. De même en effet qu'un torrent, formé du concours des eaux pluviales, s'enfle, bruit, court, et parce qu'il court, hâte sa fin et disparait ; ainsi s'accomplit la destinée humaine. Les hommes naissent, vivent et
(l)IIIReg., I, 34.
(2) None oportuit pati Christum et ita intrare in gloriam suam (Luc, XXIV, 26).
(3) Joan., IV . 14.
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meurent. Tandis que les uns meurent, d'autres naissent; ceux-ci meurent à leur tour, et d'autres naissent encore ; ce sont les flots d'un torrent : tout est succession , arrivée, départ, disparition. Qui demeure ici-bas? qui ne précipite sa marche? qui ne court à l'abîme comme un torrent? Un torrent se forme tout à coup de la pluie et du concours des ruisseaux, se jette dans la mer et disparaît; il n'existait pas avant l'orage. Ainsi l'homme se forme d'éléments cachés, il apparaît : voilà la naissance. Sa course le replonge dans le mystère : voilà la mort. Entre ces deux termes , il fait quelque bruit , mais il passe. Telle est la condition mortelle que le Verbe de Dieu a acceptée en se faisant homme. L'humanité est un torrent, et il en a bu. Boire au torrent, c'était pour lui naître, souffrir et mourir.
« Le torrent naît et s'évanouit; il connaît la naissance et la mort. Le Christ a connu l'un et l'autre. Ainsi se justifie cette parole : De torrente in via bibet. Il s^est précipité comme un géant pour accomplir sa course : Sicut gigas ad currendam viam. C'est en se hâtant qu'il a bu l'eau du torrent; il ne s'est pas arrêté dans la voie des pécheurs : In via peccatorum non stelit. Et voilà pourquoi il a pu élever magnifiquement la tête : Propterea exaUabil caput. Parce qu'il s'est humilié , et s'est fait obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix, Dieu l'a exalté d'entre les morts et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom , afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers , et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus est dans la gloire de Dieu le Père (1). »
Ce qui est arrivé au Christ buvant l'eau du torrent, c'est-
(1) Augustin., Enar. inpsalm. cix.
à-dire au Christ abreuvé d'amertumes , persécuté, méprisé, calomnié, fléchissant sous le poids de la croix, s'est renouvelé bien des fois pour l'Église ; les humiliations ne lui ont point été ménagées : elle a bu de l'eau du torrent. La participation aux persécutions et aux abaissements du Christ, la lutte douloureuse contre le mal, n'est-ce pas sa condition ici-bas et son titre au triomphe final? « C'est une loi établie , dit Bossuet , que l'Église ne peut jouir d'aucun avantage qui ne lui coûte la mort de ses enfants, et que, pour affermir ses droits, il faut qu'elle répande du sang. Son époux l'a rachetée par le sang qu'il a versé pour elle, et il veut qu'elle achète, par un prix semblable, les grâces qu'il lui accorde (1). » Dans les temps calamiteux que nous traversons , rappelons-nous ces vérités primaires du christianisme : nous y trouverons un principe de fermeté, de force et d'espérance. Nous ne serons point tentés de nous abandonner à ce découragement' qui déplaît au Seigneur et énerve la vertu. Quid limidi estis, modicas fidei? « Sachons boire avec le Christ l'eau du torrent, accepter sans hésitation et de bon cœur les afflictions, les mortifications, les humiliations, la pénitence, la pauvreté, les maladies , les persécutions ; buvons à ce torrent avec courage , sans honte et sans peur. Mais prenons garde , de peur que ce torrent ne nous entraine, ne nous abatte, ne nous abime comme le reste des hommes (2) : » il court à l'abime du néant humain. Suivons plutôt les traces du Christ courant dans la voie qui mène à la béatitude et à la gloire. Alors nous lèverons la tête. Les têtes orgueilleuses auront été brisées, nous venons de le voir, mais celle du Christ, tant humi-
(1) Bossuet, Panégyrique de saint Thomas de Cantorbéry.
(2) Bos&uei , Méditations sur les Évang., 52« jour.