VI PRÉFACE
Nous avons, dans un volume précédent (1; , établi l'autorité du premier et du second livre des Rois, appelés Livres de Samuel. Nous avons démontré que ces livres, dus à l'inspiration du Saint-Esprit, avaient été composés d'après les archives royales, les mémoriaux, les annales de la maison de David et de Salomon , d'après les contemporains, à la manière, si l'on veut, des mémoires de Xénophon. Maintenant, sur ces bases solides, avec les documents officiels, nous élevons un monument d'une inébranlable fermeté, nous racontons la vie de David telle qu'elle a été : nous rassemblons comme en faisceau les rayons épars de cette vie, et nous en éclairons la figure du berger comme celle du capitaine, celle du poète chanteur comme celle du roi créateur et organisateur, celle du grand prince comme celle du grand prophète. Nous montrons le roi de Juda, après des épreuves inouïes, triomphant de ses ennemis, asseyant son trône dans une capitale fondée par lui, élevant un palais imposant, rétablissant et perfectionnant le culte mosaïque, préparant les matériaux du temple le plus illustre du vieux monde, organisant une armée, une cour et enfin un système presque complet d'institutions politiques, étonnant pour ces époques reculées, dix siècles avant Jésus-Christ, presque au temps des Grecs d'Homère.
Nous dégageons de tous ces événements et des ta-
(1) Les Prophéties contenues dans les deux premiers livres des Bois, Palmé, 1878 (tome II des prophéties messianiques).
PRÉFACE. vu
bleaux dans lesquels ils s'encadrent, l'élément messianique. Nous montrons en David la figure du Christ méconnu, persécuté, fondateur de l'Église, auteur de la hiérarchie catholique, roi spirituel de tous les siècles et de toutes les nations.
Toutes les prophéties futures ont un point de départ dans les psaumes de David, quand elles ne s'y trouvent pas en germe ou formellement. C'est le plus riche et le plus abondant des prophètes.
Nous nous proposons, nous aussi, d'éclairer un problème que la critique négative aborde sans le résoudre et que nos contemporains posent en ces termes : comment et pourquoi le christianisme est-il sorti du judaïsme ? comment le monothéisme juif est-il devenu la religion de l'Évangile et l'un des grands facteurs moraux de la civilisation ?
Nous n'avons pu, dans ces volumes, épuiser l'élément messianique. Nous n'avons guère fait que montrer où le chrétien doit le chercher. Nous avons voulu l'initier aux études salutaires qui ont été la consolation de notre vie. Nous n'avons ici qu'un faible mérite; nos guides ont été nos pères dans la foi, les apôtres, les Pères de l'Église, et tous les commentateurs chrétiens. Nous n'avons point craint d'aller chercher jusque chez les protestants allemands ce qu'ils ont conservé de l'antique tradition catholique, chez les Hengstenberg, les Delitsch, et chez ceux qui comme M. Bôhl ont rédigé de précieux résumés. Nous n'avons fait qu'ajouter à leurs
viii PRÉFACE.
pensées et à leurs paroles ce qui, dans la phase que nous traversons, peut les faire comprendre et rendre leurs travaux plus utiles. Dans l'immense et inépuisable trésor du Père de famille, il y a, comme nous T apprend Jésus-Christ, ce que l'on peut toujours appeler l'Ancien et le Nouveau, nova et vêlera, des choses anciennes par le fond, nouvelles par les considérations et la forme; c'est pour cela que nous avons exposé la vie et les œuvres de David à plus d'un égard autrement qu'on ne l'a fait jusqu'ici : non nova, sed nove. C'est pour cela qu'aux témoignages des commentateurs les plus anciens, nous avons ajouté ceux des plus récents.
Puisse le Seigneur bénir, au déclin de notre vie, ce fruit tardif, mûri par la réflexion et les études ! Qu'il soit une nourriture pour le lecteur sincère et avide de vérité; qu'il soit, avec les volumes qui l'ont précédé, une œuvre de quelque poids dans la balance où sont pesées les œuvres, de manière à incHner en notre faveur les jugements définitifs de Dieu, qui ne peuvent plus tarder beaucoup pour nous.
INTRODUCTION
La Bible est en ce moment Pun des champs de bataille où l'apologétique livre ses plus importants combats.
Ils sont loin, les temps où, entre Protestants et Catholiques, dans une émulation de respect pour les saintes Écritures, le débat se bornait à discuter le degré d'autorité des livres deutéro-canoniques et de quelques Épîtres du Nouveau Testament. Dans le camp protestant comme dans le camp incrédule, on met aujourd'hui en question la valeur historique du Pentateuque et de presque tous les livres de la Bible. Moïse, d'après la critique négative, ne serait plus qu'un personnage indécis, comme un nuage insaisissable flottant aux frontières qui séparent la légende de l'histoire.
Bossuet l'avait prédit aux Luthériens et aux Calvinistes de son temps : aussi bien que les deutéro-canoniques, tous les livres de la Bible l'un après l'autre seraient atteints par les principes de la Réforme.
Cette prophétie qui mettait si fort en colère MM. Claude et Jurieu n'est que trop justifiée.
Dans cette Introduction à Tétude de David en-
X INTRODUCTION
visage comme roi, comme psalmiste et comme prophète, nous nous proposons de mettre sous les yeux du lecteur quelques considérations utiles. Il est vrai que la critique négative veut bien admettre que Saûl et David sont placés sur le terrain solide de l'histoire d'Israël, et qu'à ce titre ils échappent à la vaporisation du mythe et de la légende. Mais à beaucoup d'autres égards, la même critique touche les prophéties messianiques, question qui nous est chère et dont nous poursuivons l'étude en ce troisième volume. Les considérations qui vont suivre ne sont pas un horsd'œuvre, et le lecteur voudra bien les accueillir.
-Nous voulons l'entretenir des dernières évolutions de la 'critique, réduire ses prétentions, remettre à son vrai point la question biblique et dire les sentiments que nous inspirent les thèses allemandes transportées en France par M. Renan.
Ce n'est pas que nous soyons ému ou inquiet plus qu'il ne convient. La Providence a voulu asseoir la vraie Religion sur des bases inébranlables, et la placer au-dessus des attaques et des systèmes changeants de la critique négative. Quand nos apologistes descendent avec leurs adversaires dans le champ clos des hypothèses, des questions d'histoire, de philologie et d'archéologie, en un mot, dans celui où les appelle à cette heure M. Renan, la religion, par la plume de ses enfants, combat non pour l'existence mais pour l'honneur. Sur la pierre angulaire, Jésus-Christ, sur son autorité, sur sa vie, sa mort et sa résurrection, sur ses actes et sur ses enseignements^ sur les prophéties
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qui l'ont annoncé et sur les miracles qui les ont confirmées, sur les transformations immenses et divines qui ont suivi la résurrection du Christ, sur la fondation de l'Église, sur les bienfaits qu'elle a semés le long des siècles, sur sa vitalité prodigieuse et ses garanties d'éternelle durée, sur tant de faits certains arrivés jusqu'à nous par les apôtres et la tradition, les Pères et les docteurs de tous les siècles ont construit pour notre foi un rempart inexpugnable.
Armée par le Christ aux premiers jours, l'Église n'éprouve pas, comme les États modernes, le besoin de changer son système de défense. Mais il entre aussi dans sa tradition d'ajouter incessamment à sa puissance défensive. A cet égard, elle laisse à ses enfants le choix, suivant le cas, des armes opportunes : anciennes quand il suffît, nouvelles quand il convient. La foi est immuable comme la vérité; mais l'Église n'en suit pas moins avec intérêt les manifestations de la science et les directions de la pensée humaine, soit pour y applaudir, soit pour y reprendre.
La guerre faite à la Bible, menée aujourd'hui en Allemagne et en Hollande par MM. Wellhausen, Reuss et Kuenen, et en France par M. Renan, guerre qui moins par son principe que par sa tactique se distingue de celles des âges passés, a commencé à peu près avec le siècle. Les noms des chefs ont changé, les principes n'ont guère varié; seulement les audaces et les témérités sont allées
XII INTRODUCTION
plus loin. Elle a été engagée il y a plus de quatre-vingts ans par les Eichhorn, les de Wette, les Bohlen, les Hupfeld, et poursuivie par les Baur, les Ewald, les Knobel, les Hitzig, etc., prédécesseurs des critiques de nos jours qui l'ont continuée. C'est le même but cherché par les mêmes moyens. Le but est l'élimination du miracle; les moyens, l'hypothèse sous toutes ses formes. Les problèmes, à leurs yeux, semblent résolus quand, dans cette école, on croit avoir découvert d'ingénieuses combinaisons à l'aide desquelles on voudrait éliminer les faits surnaturels. Suivant eux, la rédaction du Pentateuque ne remonterait pas au temps de Moïse.
On affirme donc, sans preuves suffisantes assurément, que l'histoire d'Israël n'a été écrite qu'à des dates éloignées des événements par des siècles. Les livres historiques seraient des compilations hétérogènes et pleines de contradictions; les parties les plus anciennes appartiendraient aux temps qui se sont écoulés depuis Jéroboam jusqu'à la fin de la captivité.
Depuis quatre-vingts ans on s'attache à ce concept, on pivote autour de cette hypothèse, on travaille sans relâche à la faire prévaloir : la Bible, pensent-ils, doit s'y ajuster.
Ceux qui ont lu ou essayé de lire en entier V Histoire du peuple d^ Israël, de M. Renan, savent par quels liens étroits elle se rattache à cette hypothèse qui a donné lieu déjà à tant d'affirmations contradictoires. Quoiqu'on dise, et malgré le bruit tenté pour faire croire à une nouvelle méthode, à d'importants résultats, obtenus à l'aide de
LNTRODUCTION. xiii
coupures artificielles, d'analogies trompeuses, de mots et d'expressions caractéristiques, disent-ils, de locutions supposant deux ou trois rédacteurs différents, et ordinaires chez celui-ci, rares chez celui-là, il n'y a, en réalité, dans la plus récente école protestante et chez M. Renan, rien qui puisse réellement s'appeler nouveau. En se prolongeant, la guerre se fait toujours sur le même théâtre et toujours avec les mêmes engins. Ce qu'on en doit conclure, c'est qu'ayant épuisé ses moyens, elle touche à sa fin. Un peu plus tôt, un peu plus tard, elle finira au milieu de la lassitude et de l'ennui, comme toutes les guerres qui se prolongent trop, et on la jugera sans appel. Nous estimons qu'il y aura peu de gloire pour ceux qui s'y seront attardés. Les chefs d'école avaient promis de résoudre ce qu'ils appelaient le problème mosaïque et chrétien, en particulier celui de la rédaction et de la formation de la Bible. Celle-ci devait se révéler à nous dans des conditions toutes nouvelles et en dehors des données traditionnelles. Ils n'ont rien établi et, il faut bien qu'ils l'avouent, rien détruit de ce livre divin. Ils ont surtout réussi à jeter, dans les esprits prévenus et sans défense, des doutes, des ombres, et peut-être à y faire la nuit. Si nous pouvions nous désintéresser du sort des âmes, nous attendrions bien tranquillement le dernier jour de cette nouvelle guerre de cent ans.
Tant d'attaques auront du moins pour résultat d'avoir beaucoup fait étudier l'Ancien Testament, et mis en lumière la solidité, la grandeur, la majesté et les trésors de toute sorte renfermés dans la Bible, livre
XIV INTRODUCTION
que M. Renan a nommé « le grand consolateur de l'humanité (1) ».
II n'était pas rare, à la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre, de voir les adversaires de nos croyances comparer les livres de la Chine et de l'Islam, les Kings et le Coran, avec la Bible, et ce n'était pas toujours à l'avantage de celle-ci. On s'accorde aujourd'hui dans tous les camps à reconnaître la prodigieuse supériorité de ce livre divin sur les livres sacrés de tous les autres peuples : M. Renan en dit assez pour lui concilier l'admiration de tous les hommes de goût et de savoir. Il est bon de l'entendre.
(( Il n'y a vraiment dans le passé de l'humanité, ditil, que trois histoires de premier intérêt : l'histoire grecque, l'histoire d'Israël, et l'histoire romaine. L'histoire du peuple juif est la plus belle qu'il y ait, et je ne regrette pas d'y avoir consacré ma vie; elle est, avec la grecque, l'histoire maîtresse du monde. Elle doit être rangée parmi les unica de l'histoire de l'humanité. La Bible, en effet, raconte l'œuvre unique que le souffle de Dieu a réalisée par Israël, et la religion de ceux qui, supérieurs à tous les peuples de leur temps, occupent une place de premier ordre dans l'histoire de l'humanité. La belle page : « Au commencement. Dieu créa le ciel
(1) Histoire du peuple d'Israël^ t. I, vi.
INTRODUCTION. xv
et la terre », a été le froid mistral qui a épuré le ciel, comme le coup de balai qui a chassé de notre horizon les chimères qui l'obscurcissaient. C'est tantôt un style de bronze dont on chercherait vainement l'analogue dans la plus haute antiquité; tantôt un style plein de sentiments de douceur, de politesse, d'amour de la vie pacifique. Ce sont des idylles exquises, présentant des images toujours nobles, où l'horreur de la violence s'exprime sous toutes les formes. C'est la foi la plus forte qu'il y ait : deux fois elle a vaincu le monde (1). »
Tous les hommes d'un esprit élevé continueraient sur ce ton à célébrer les excellences de la Bible. Même dans les camps infidèles, on louerait les prophètes, les prêtres, les princes qui, avec l'autorité de Dieu et par son inspiration, ont contribué à la conservation et aux restaurations de la Bible, en améliorant les manuscrits, en rééditant ce qui allait se perdre , en corrigeant ce qui était fautif, en expliquant ce qui était devenu obscur. On se plairait à constater que tout a été fait de bonne foi, par amour de la vérité et des lettres sacrées^ pour la conservation des monuments historiques, et avec le sentiment du grand, du saint, du divin. De même qu'on a loué Alexandre le Grand, Aristarque, et les grammairiens grecs de tout ce qu'ils ont fait pour V Iliade et V Odyssée^ de même, sans assimiler plus qu'il ne faut les procédés des uns et des autres, on louerait Josias, Ézéchias, les Prophètes, Esdras, de leur sollicitude pour la Bible.
{{) Hist. du peuple d'Israël, t. I, i, v, x[, xir, xxix, 25, 43, 80; t. II, 239, 343, 403.
XVI INTRODUCTIOxN.
Mais la Bible est le livre divin d'une religion vivante, un livre sur lequel les chrétiens font reposer leur foi et leur culte; de plus, ce livre renferme une morale, un dogme et surtout des miracles, des miracles dont on ne veut plus à aucun prix.
On n'ose plus, comme Voltaire, railler et attaquer chaque miracle en particulier : le procédé n'a pas réussi. On préfère avoir recours à des motifs généraux de négation. On glisse sur eux en passant, quand on les invoque, parce qu'on en sent bien la faiblesse. « On n'a jamais, dit-on, découvert, comme facteur et agent, une intelligence supérieure à l'homme, soit dans les faits de l'histoire, soit dans l'observation de la nature. » M. Littré disait qu'il avait pour méthode d'éliminer résolument le miracle du champ de l'histoire et de l'observation; il ajoutait qu'il s'en était toujours bien trouvé. M. Renan, plus résolu, s'exprime ainsi dans son Marc-Aurèle : « La négation du surnaturel est devenue un dogme absolu pour tout esprit cultivé. »
Forts d'une méthode empirique, et trop confiants dans une expérience fort courte et bien bornée, ils jettent sans façon par-dessus bord, comme une marchandise avariée, les récits des faits prodigieux et le rôle historique de Jéhovah dans la Création et dans l'histoire d'Israël.
Mais pour agir de la sorte avec un semblant de raison. Moïse, auteur du Pentateuque et contemporain des événements où il intervient, est un témoin gênant. On n'accepte donc point que Moïse soit Tauteur du Pentateuque.
INTRODUCTION. xvi:
En réalité la critique biblique de nos jours relève de la philosophie beaucoup plus que de l'histoire. L'exégèse d'aujourd'hui est le corollaire logique, la conséquence d'un système de philosophie. Elle est fille des théories idéalistes ou matérialistes du dix-neuvième siècle. Elle correspond à l'état des esprits depuis Hegel jusqu'à Schopenhauer.
L'exégèse biblique se prétend indépendante, et néanmoins elle s'est montrée la suivante fidèle et soumise des systèmes philosophiques et dogmatiques depuis le seizième siècle jusqu'à nos jours (1). Au siècle dernier et au commencement du nôtre, elle tournait au déisme; aujourd'hui elle est au service de l'athéisme, qui se cache sous le darwinisme, le transformisme, etc. Nous savons bien que le transformisme n'exclut point nécessairement Dieu; mais par le fait, on s'en sert pour l'éliminer, et il est bien difficile de reconnaître un Dieu conscient et personnel dans le Dieu de l'école transformiste. De quelque manière qu'on définisse l'être indécis et fuyant des livres modernes, on est obligé d'avouer qu'il ne ressemble en rien au Dieu de la Bible, et qu'il faut que l'un des deux disparaisse pour que l'autre demeure.
Le panthéisme matérialiste ou spiritualiste, le posi-
{]) Voyez l'Évangile et la Critique au diœ-neuviéme siècle.
xviii INTRODUCTION.
tivisme, les théories socialistes, se sont infiltrés dans l'esprit des exégètes allemands, protestants ou autres, et semblent maintenant l'avoir presque entièrement envahi. En tout cas, MM. Kuenen, Reuss et Wellhausen parlent aujourd'hui de la Bible comme s'ils se fussent chargés de fournir des armes aux matérialistes.
Le principe générateur de la guerre faite à la Bible est donc, quelque nom qu'on lui donne, la philosophie athée de notre époque. Non, ce ne sont point les nécessités de la science qui ont imposé les systèmes destructeurs de l'histoire des premiers siècles d'Israël : c'est la passion d'irréligion qui en est le principe. Dans le livre de M. Renan, cette passion se découvre souvent ; dans l'école allemande, elle se cache.
Il est dans la nature de la religion de passionner les esprits. Nul sujet n'est capable de les élever plus haut et de les faire descendre plus bas. Un instinct profond et sûr révèle à tous ceux qui prennent le temps d'y penser les immenses intérêts qui s'y attachent. On a parlé d'un siècle indifférent en matière de religion , et sur ce sujet on a écrit des pages vraiment éloquentes. Il n'y a point, il n'y aura jamais de siècle indifférent à la religion. Il y a des classes d'hommes plus ou moins nombreux, préoccupés d'intérêts matériels qui les empêchent, pour un temps, de réfléchir sur cette grave question : le fait est malheureusement trop vrai. Mais
liNTRODUCTION. xix
la pensée humaine y revient toujours; elle y revient avec une passion qui ne peut étonner que les esprits légers : la religion, modératrice de la vie morale au foyer domestique, et dernier mot de notre destinée, ne peut être oubliée.
Les hommes les plus agités, livrés corps et âme aux distractions mondaines, dévorés par l'ambition, ou absorbés par la spéculation et l'agiotage, ont leurs heures de tristesse et d'infortune : aux affaires heureuses succède la déception; à la santé, des jours et des mois de souffrances et d'angoisses. Et dans ces heures, sous l'apparence du calme ou au milieu des signes d'une vive préoccupation, chacun apporte de l'émotion, soit qu'on s'enfonce avec effort dans le scepticisme, dans le préjugé et l'erreur, soit qu'on s'élève à la région des vérités éternelles. M. Renan affecte, dans ses écrits, de jouir d'un grand repos d'esprit; mais pourquoi l'affirme-t-il si souvent ?
Dans la vie des sociétés se révèlent aussi des phases, des états, où la religion s'impose, comme un intérêt supérieur et passionnant, aux législateurs et aux hommes politiques. Les nations alors offrent le spectacle des mêmes luttes et des mêmes combats qu'on observe individuellement dans tout homme qui pense.
Il ne faut jamais méconnaître ce fait consacré par l'expérience si l'on veut comprendre comment et pourquoi il y a dans les manifestations religieuses, dans les faits ou dans les livres, d'une part tant d'entraînement, tant d'enthousiasme dans la défense, et de l'autre taot de haine dans l'attaque, tant de fiel, tant de
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dénigrement, tant d'erreurs, tant de dénégations absurdes.
Telles sont les réflexions qui s'offrent incessamment à nous quand nous lisons l'histoire du christianisme, et particulièrement les pages où sont retracées les luttes les plus vives de cette Église terrestre qu'on appelle si justement l'Église militante.
L'époque contemporaine, ce siècle de prétendue indifférence religieuse, ne présente-t-il pas de nombreux témoignages d'une haine singulière contre Jésus et sa religion? Des lèvres d'un orateur homme d'État est tombé naguère avec calcul un mot : cléricalisme. Ce mot a suffi chez nous pour allumer des guerres ardentes, on dirait inextinguibles.
La passion égare manifestement les recherches de la critique négative, alors même qu'elle traite des questions d'apparences toutes scientifiques.
Pour être juste envers tous, il convient de faire la part à l'inquiétude, à la curiosité intempérante de l'homme, à l'amour du changement qu'il faut distinguer de l'amour du progrès, aux illusions quand il ne s'agit plus de sciences exactes et d'observations dont le contrôle est facile.
Mais à ces causes, pour expliquer les allures de la critique négative, il faut ajouter comme agent principal la passion contemporaine de l'irréligion.
liNTRODUCTION.
Pour ne citer qu'un exemple de la passion irréligieuse aujourd'hui, un témoignage de ses excès, une preuve du trouble qu'elle apporte dans un cœur et dans une intelligence, nous dirons : que l'on observe M. Renan. Toutes les fois que Dieu et son Christ ne se mêlent point au sujet qu'il traite (et cela est rare puisque cet esprit en subit l'obsession), il traitera ce qu'il connaît, une question d'archéologie, de philologie, d'art ou d'histoire avec intelligence, avec goût, et presque toujours avec succès.
Mais que la religion apparaisse, non seulement l'intelligence, mais même le goût subissent une éclipse. Son Histoire du peuple d^Israé'Len fournit la preuve, j'oserai dire, à chaque page. A la fin de sa vie, comme Charles- Quint, il se fait un tombeau. Il y ensevelira toutes les distinctions natives ou acquises qui ont frappé ses contemporains. Ce médiocre Voltaire du dix-neuvième siècle a fini par manquer absolument de logique, de critique, de tact et de goût; nous ne voulons point en chercher d'autres preuves que dans son dernier ouvrage. Retrouvera-t-on les qualités du littérateur délicat et de l'historien que nous connaissons, dans ce que nous allons citer?
11 en vient aux gros mots, à des mots qu'on ne trouverait pas sous sa plume assurément, s'il s'agissait des pires sujets de V Iliade et de V Odyssée. Ceux
DAVID. h
XXII INTRODUCTION
de fanatique, d'aveuglé et même de faussaire, ne sont que des euphémismes. C'est sous les noms de voleur^ d'assassin, de brigand, qu'il dépeint les héros israélites et jusqu'aux plus saints personnages. Non seulement les personnes, mais aussi les objets sacrés, l'agacent et mettent en exercice sa verve acrimonieuse.
L'éphod, cet ornement du grand prêtre dont il est difficile de savoir la nature, Vurim et le tumînim, devant lequel David aimait à prier et à interroger Jéhovah, ne peut être qu'un instrument grossier de superstition, ce une machine à divination, un outil, un tourniquet » auquel il conviendrait d'adapter « une manivelle (1) ».
Le temple est « une simple chapelle de palais où les prêtres vivent dans une bombance perpétuelle, un joujou de souverain que Salomon est presque seul à prendre au sérieux; un magasin de décors poudreux et de machines de théâtre, orné à la manière d'un sérail ; un édicule humide, qui devait terriblement sentir le renfermé, ce qui nécessitait de fréquentes fumigations. OEuvre de souverain profane, presque indifférent en religion, le temple rappelle un peu l'église de Ferney : Deo erexit Voltaire, lit-on sur le fronton d'un édifice devenu un grenier à foin. Le saint des saints est un sombre réduit qui ne pouvait guère être visité de nuit que par les chauves-souris (2) ».
(1) Histoire du peuple d*Israèlj 1. 1, p. 275 et suiv.
(2) Ibid.,\. II, p. 142, 145, 148, loi, 155, 161.
INTRODUCTION. xxiii
Qu'il traite Jephté de « bandit, de déclassé, de malandrin (1) » ; Samson de « héros burlesque, faible pour les drôlesses (2) » ; Saûl d'homme « de peu de tête qui a pris chez les prophètes des habitudes d'exaltation, et est devenu épileptique par suite de rapports prolongés avec eux (3) », nous y reprendrons sans doute plus d'une exagération. Mais qu'il prodigue les outrages aux plus saints personnages et les blasphèmes contre Dieu, dans le langage qu'on va lire, voilà ce qui ne s'explique que par la passion irréligieuse que nous avons dite.
Il traite les prophètes « d'espèces de corybantes qui, lorsqu'ils sont pris d'une ivresse orgiastique, parcourent le pays en monôme, comme on dirait dans l'argot parisien »; ce sont encore « des espèces d'enragés, des visionnaires, des utopistes, des démocrates inspirés, commandant les révolutions, souillés de haine, de barbarie, et d'abominables actes de vengeance et de cruauté (4), des aliénés, des énergumènes, que Baal met en de vraies rages ; ils ont des façons bizarres d'accrocher l'œil, et font des tours de prestidigitation et de passes magnétiques (5) ».
Moïse est a un sorcier, un chef à la manière d'Abdel-Kader, à la tête d'une bande de fuyards (6) » ; Josué
(1) Histoire du peuple d'Israël, t. l, p. 338. (2)16i(i.,t. I, p. 347.
(3) Ibid., t. I, p. 393.
(4) Ibid., t. n, p. 32o.
(5) Ibid., t. I, p. 379; t. II, p. 278.
XXIV INTRODUCTION
et son peuple ont des « mœurs de Peaux-Rouges (1) ».
Quant à David, « pas un mouvement de piété pure ne paraît s'être fait jour dans cette âme essentiellement égoïste; à la hardiesse de sa politique religieuse, il joint la scélératesse et l'art de s'entourer de bandits; il est lui-même un vrai bandit, un condottier sans scrupules, un brigand, bien que le roi des prêtres et le chef du parti clérical (2) ». Salomon est « un enfant adultérin (3) ».
Jéhovah est « une créature de l'esprit le plus borné, à cheval sur son droit jusqu'à l'absurde; il se plaît aux supplices immérités ; il se monte sans raison contre les gens, et ne s'apaise que si on lui fait humer la fumée d'un sacrifice, au-dessus duquel il dilate ses deux larges narines. Il tue, il ment, il trompe, il vole pour le plus grand bien d'Israël. Il est féroce, quand on le fraude de la quantité de sang qui lui est due. Une rancune profonde paraît être le sentiment de ce Dieu, trop capricieux pour être bon justicier (i) ». Enfin, M. Renan s'égaie aux dépens « du Dieu pleureur du christianisme, du Dieu à qui on fait de la peine, qu'on afflige en l'offensant, et qui attend en bon père le retour du pécheur (5) ».
(1) Histoire du peuple d'Israël, t. I, p. 235.
(2) Ibid., t. I, p. 334, 412, 416; II, p. 48, 66, 69, etc.
(3) Ibid., t. I, p. 338. Au t. II, M. Renan prend la défense de David justement quand il ne le faudrait pas, en traitant de légendaires les rapports coupables de ce roi avec Bethsabée. D'ailleurs Salomon, second fils de Belhsabce, était légitime.
(4) Ibid., t. I, p. 283, 284, 289; t. II, p. 49.
(5) Ibid., t. II, p. 504.
INTRODUCTION. xxv
Notre cœur saigne en pensant que ce qui émeut si profondément les âmes chrétiennes : le Dieu fait homme, le Christ pleurant avec nous, se réjouissant avec nous, le Christ avec ses miséricordes infinies se peignant sous les traits du père de l'enfant prodigue, enfin tout ce qui captive et ravit dans TÉvangile, ce qui captiva et ravit M. Renan dans d'autres jours, devient aujourd'hui pour lui une occasion et un objet d'ironie, de bonne humeur apparente et d'insulte à la piété.
YI.
L'exégèse biblique de M. Renan, telle qu'elle se montre dans son Histoire du peuple d'Israël, s'applique à justifier l'athéisme franc ou déguisé des incrédules de nos jours. Sa popularité est là presque tout entière. Voici le programme qu'il a accepté ou qu'il s'est tracé lui-même. « Dieu n'étant pas, détruire dans toutes ses parties l'histoire de la création biblique. » Puisqu'il c( est contraire à l'observation et à la science (1) qu'un être supérieur s'occupe, dans un but moral ou immoral, des choses de la nature ou des choses de l'humanité, et intervienne dans le mécanisme de l'univers (2) », effacer tous les miracles de la Bible, établir des hypothèses où disparaîtront, comme superfétations et inutilités, la vocation d'Abraham, les plaies d'Egypte, le
{{) Histoire du peuple d'Israël, t. I, p. 40. (2)76îYZ., t. II, p. 3 et271.
XXVI INTRODUCTION
passage de la mer Rouge, le Sinaï; enfin chercher par tous les moyens possibles à donner aux faits racontés dans le Pentateuque une couleur et des formes mythologiques; en somme, supprimer l'histoire merveilleuse d'Israël.
Que M. Renan se soit réellement tracé ce programme, ou qu'il l'ait accepté de l'Allemagne, nous n'avons nul intérêt à le savoir; il suffit qu'il s'y soit montré fidèle.
Dans son Histoire d^ Israël les faits historiques sont transformés en légendes, en chants populaires, en fables ingénieuses ou grossières. Ces légendes, ces chants, ces fables, n'ont pu être pris au sérieux qu'après les temps qui les ont vus naître ; ils n'ont pu trouver place dans les livres historiques que de longs siècles, dit-il, après les événements auxquels ils font allusion.
On place donc les premiers rédacteurs des livres historiques de la Bible soit au neuvième, soit au huitième, soit même au cinquième siècle avant Jésus-Christ. La Bible presque tout entière est transformée en une compilation d'écrits anonymes dont les plus récents sont mêlés aux plus anciens. On crée un enchevêtrement tel que MM. Kuenen, Reuss, Wellhausen et Renan seront seuls à s'y reconnaître. On sourit quand on voit le sérieux qu'ils mettent à opérer de fantastiques et prétendues restitutions de tel ou tel fragment du Pentateuque à un lévite de leur choix, à un prophète du temps d'Amos, aux lévites jéhovistes ou élohistes.
Ce n'est point dans une Introduction comme celle-ci qu'il s'agit d'exposer l'arbitraire, la déraison, et même le ridicule des procédés employés : nous aurons occa-
INTRODUCTION. xxvii
sion, dans le récit de la vie de David, d'en faire toucher quelques-uns du doigt. Il faudrait un grand courage pour accomplir le travail tout entier. L'apologétique chrétienne et biblique n'en sent pas le besoin. Ce qui ne veut pas dire qu'il serait tout à fait sans utilité de révéler plus largement qu'on ne Ta fait, à tous les yeux, les folies des critiques réputés de nos jours. L'histoire des hypothèses, des témérités, des audaces de certains philologues et érudits dégoûterait à jamais, nous n'en doutons pas, les esprits sérieux de ces puérilités, ne serait-ce que par la lassitude qu'engendre la fréquentation de ce monde où l'on s'ennuie.
« [1 ne s'agit pas, dit M. Renan, en de pareilles histoires, de savoir comment les choses se sont passées ; il s'agit de se figurer les diverses manières dont elles ont pu se passer. Ce qui n'a pas été vrai dans un cas l'a été dans un autre... Toute phrase doit être accompagnée d'un peut-être. Je crois faire un usage suffisant de cette particule. Si on n'en trouve pas assez, qu'on en suppose les marges semées à profusion. On aura alors la mesure exacte de ma pensée (1). »
C'est ainsi que M. Renan a écrit l'histoire d'Israël! Se moque-t-il de lui-même ou de ses lecteurs?
(1) Histoire dupeuple d'Israël, l. I, p. 15. — 11 y a un an, Wellhausen écrivait de M. Renan : « Dans la Dible, Renan accepte ce qui lui plaît. Ce qui ne lui plaît pas, il le ramène à ses vues, ou n'en tient pas compte. » Rien de plus exact; seulement, ajoute fort judicieusement M. de Broglie, Renan pourrait retourner contre Wellliausen exactement le même reproche.
XXVIII INTRODUCTIOiN.
L'histoire sainte se déroule dans la Bible comme les anneaux successifs d'une chaîne admirablement liée et soudée au Créateur lui-même. M. Renan rompt cette chaîne, se bornant à confesser qu'on y doit reconnaître des reliques archéologiques de très grande valeur. Il considère la Genèse comme une mythologie où se trouvent des fables puériles, mêlées à des légendes pleines de fraîcheur.
Nous avons exposé ailleurs (1) l'histoire des premiers jours de l'humanité, telle que Moïse la raconte, et nous y avons trouvé ce qu'on a justement appelé les véridiques archives du genre humain. Quant à l'histoire proprement dite du peuple d'Israël, elle se présente à nous avec tous les caractères d'un récit documenté.
On a sous les yeux, écrite et même vivante, la législation juive ; on en constate la physionomie originale, qui contraste singulièrement avec les institutions des autres peuples. Cette législation est commentée par des mœurs et des usages continués jusqu'à nous. D'où vient-elle? Quelle est la raison de son autorité? Quelle est la cause et le secret du monothéisme de cette nation, de sa religion, de ses infidélités répétées envers Jéhovah et des retours successifs et tout à fait extraordinaires à son culte? De même que sans un
(1) Autorité du Pentateuque, I" \o\ume des Prophéties messianiques.
INTRODUCTION. xxix
Dieu créateur, sans une puissance et une intelligence supérieures à l'homme, il est impossible d'expliquer le monde , comment serait-il possible aussi d'expliquer une législation sans législateur, c'est-à-dire sans un Moïse, un peuple envahissant la Palestine sans un Josué, le culte juif sans des prêtres comme Aaron et les lévites, le maintien de la foi sans des prophètes comme Élie et Elisée?
Deux choses nous ont toujours étonné et nous étonneront toujours : les sciences naturelles athées, et l'histoire d'Israël sans la Providence divine et sans miracles.
Nous n'avons jamais pu comprendre non plus que le monde, cette œuvre où une intelh'gence supérieure s'accuse dans l'ensemble comme dans les plus légers détails, pût être l'œuvre d'une force inconsciente, aveugle et fatale ; et la parole de Voltaire nous est souvent revenue : une montre suppose un horloger. L'histoire d'Israël à son tour nous apparaît inexplicable sans miracles.
La vitalité du peuple juif, par exemple, doit être rangée parmi les unica de l'histoire. Elle est merveilleuse.
C'est celle d'un peuple qui, composé d'abord de quelques familles, passe en Egypte, y devient une nation. Réduit en esclavage, il est assez heureux pour échapper à ses maîtres, traverser la mer Rouge, séjourner (( dans un désert, peut-être, dit M. Renan, le plus inhospitalier qui soit sous le ciel, où quelques cen-
XXX INTRODUCTION
taines de Bédouins ont peine à vivre dans la dernière misère (1) » ; s\ multiplier, s'y armer, s'y civiliser, et bientôt changer de rôle : de fugitif, devenir agresseur et conquérant.
Il triomphe des nombreux peuples guerriers retranchés dans leurs villes ou postés sur des points défensifs, choisis depuis longtemps. Il les soumet tous, qu'ils s'offrent à ses coups soit individuellement, soit en coalitions. Puis, divisé contre lui-même en deux partis, il s'affaiblit, il est vaincu, transporté dans un des plus puissants royaumes du monde ancien, dispersé partout sur un immense territoire. Nonobstant il conserve, avec son caractère distinctif, ses lois, sa religion et ses indomptables espérances.
Une seconde fois, les maîtres chez lesquels il sert, employé aux offices publics, lui rendent la liberté; il retourne en Palestine, s'y défend contre de grands empires : l'Egypte, la Syrie, et Rome elle-même; il est souvent victorieux. Enfin, brisé par le grand colosse romain, chassé, répandu partout, toujours homogène, conservant avec un succès incomparable et sans cesse progressif, ses lois, sa religion, son originalité native; partout maudit, décimé, persécuté pendant de longs siècles, il repousse sur sa tige, se multiplie, se répand toujours plus loin, augmente incessamment ses richesses, et il devient au dix-neuvième siècle, par ses banquiers les plus puissants de la terre, par son activité dans les affaires, son influence dans la presse, l'un des
(1) Histoire du peuple d'Israël, 1. 1, p. 171, 265.
INTRODUCTION
xxxr
grands ressorts de la vie moderne. C'est une puissance qu'on attaque partout et qui résiste partout; toujours vaincu, jamais abattu, plus que jamais il est loin d'a- A^oir dit son dernier mot, et le Nouveau Testament lui a donné un rendez-vous auquel il sera fidèle, un rôle mystérieux aux temps troublés qui précéderont le dernier jour du monde, à la veille des destructions eschatologiques, comme disent les Allemands.
Voilà, sous le rapport de la vitalité, un exemple qu'aucun autre peuple n'offrit jamais, une énigme dont la religion seule sait le secret.
La religion de ce peuple est aussi étonnante que sa durée. 11 est monothéiste au milieu de l'univers idolâtre et païen. Si l'on écarte les miracles, la vocation d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et la révélation de Dieu sur le Sinaï, il est impossible de dire pourquoi ce peuple unique a été et est demeuré monothéiste.
M. Renan s'est proposé de résoudre le problème des origines monothéistes d'Israël; il a échoué au milieu d'étonnantes contradictions et d'explications impuissantes et ridicules.
A cette question : Pourquoi Israël se montre-t-il seul monothéiste? il a répondu successivement par des mots, et non par des raisons. Encore faut-il dire que ces mots ont considérablement varié. Dans son Histoire des langues sémitiques ( T'' édition), M. Renan
xxxii INTRODUCTION.
plaçait Je principe générateur du monothéisme dans le désert, dans l'instinct de la race (1) , dans la langue (2) ; aujourd'hui, c'est dans la vie nomade et pastorale du patriarche. Parmi les raisons alléguées on trouve celle-ci :
(( La vie de la tente est celle qui laisse le plus de place à la réflexion et à la passion. Dans ce genre de vie austère et grandiose se créa un des esprits de l'humanité... C'étaient vraiment les pères de la foi que ces chefs de clans nomades... La tente du patriarche sémite a été le point de départ du progrès religieux de l'humanité... La vie nomade exclut l'attirail nécessaire à un culte idolâtrique; il faut que le panthéon puisse s'enlever avec le douar (comme si dans un coffre de voyage, on ne pouvait pas, à l'exemple de Rachel,
(1) CeUe « disposition df5 race » lui suffit pour affirmer que les peuples sémites croient à un Dieu unique. Sans doute la Bible laisse à entendre que les Ismaélites et les Édomites, issus d'Abraham, ont cru au vrai Dieu au moins d'une manière partielle. Mais les branches collatérales issues de Tharé apparaissent dans le texte biblique, quoi qu'en dise M. Renan, comme polythéistes. Les peuples sédentaires parlant les langues sémitiques, tels que les Assyriens et les Phéniciens, ne sont certainement «pas monothéistes : les découvertes modernes en font foi. Les nomades eux-mêmes avec leur adoration de rochers et de petites idoles , et leur pèlerinage à la Kaaba, véritable panthéon, avant Mahomet, donnent un formel démenti à la théorie de M. Renan. (Les Nouveaux Historiens d'îsracl, par M. l'abbé de Broglie, p. 76.)
(2) Les langues sémitiques comme les langues aryennes se prêtent également bien, chacune en leur manière, à la multiplication des noms de Dieu, les langues aryennes par leur tendance à personnifier les objets visibles, et les langues sémitiques par leur facilité à transformer en substantifs les épithètes destinées à exprimer les attributs divins. (Max Mûiler, cité par M. de Broglie.)
INTRODUCTION. yxxui
(Gen., XXXI, 19), loger autant d'idoles que de quilles dans un sac) . En fait d'images matérielles, le Sémite nomade ne connaissait guère que les cippes fichés en terre; quand la tribu décampait, elle laissait ces dieux derrière elle... Une sorte de déisme sans métaphysique, voilà ce que les pères du judaïsme et de Tislam inauguraient, dès cet âge reculé, avec un instinct juste et sûr (1). »
M. Renan oublie avoir déclaré que, dès le berceau , ce peuple avait été monothéiste ; et dans le courant de son Histoire i\ affirmeque l'exclusivisme des prophètes et des prêtres a fondé, au huitième siècle avant Jésus-Christ, le monothéisme au milieu des Juifs idolâtres. Il ne prend pas garde qu'il était plus facile à Moïse, le lendemain de la fuite d'Egypte, de fonder au nom de lahvé une religion monothéiste, que d'y rappeler un peuple qu'il suppose dès longtemps habitué aux pratiques sensuelles et passionnantes du culte païen.
On n'a jamais expliqué, on n'expliquera jamais le monothéisme sémitique sans les révélations faites à Abraham dès son arrivée en Palestine , et sans la promulgation qu'en fit Jéhovah sur le Sinaï au milieu des éclairs et de la foudre.
Il faut aller plus loin.
La religion de Jéhovah, avec son origine mosaïque, devient la base fondamentale de la religion chrétienne, et le législateur Jésus est comme le continuateur de Moïse. Le mosaïsme se couronne dans le christianisme, et l'Église est devenue la synagogue agrandie, l'Israël
(1) Hist. dupeuple d'Israèl, 1. 1, p. 13, 43, 40, 51, 59.
xxxiv INTRODUCTION.
universel, le facteur, pour nous servir de l'expression de M. Renan, le facteur de la religion universelle des peuples civilisés au dix-neuvième siècle.
Gomment M. Renan explique-t-il sans miracle les destinées du même monothéisme devenu chrétien?
A ces deux faits, la vitalité d'Israël et le monothéisme, inexplicables sans l'intervention divine racontée dans la Bible, les exégètes allemands et leurs vulgarisateurs, M. Renan et ses amis, ne trouvent, l'histoire sainte écartée, ni explication ni raison suftîsantes. Ce qu'ils disent révèle l'immense disproportion qui existe entre ces faits grandioses et l'explication mesquine qu'ils en donnent.
Si l'exégèse moderne prétend^ par les procédés médiocres dont elle use, suffire à la tâche entreprise, l'élimination du surnaturel et du miracle dans la Bible et dans l'histoire d'Israël, elle se trompe étrangement. Devant la tradition constante des Juifs et leurs monuments, la critique philologique, les mosaïques faites avec des textes ajustés, les hypothèses même ingénieuses, les peut-être et tous ces intéressants procédés des professeurs allemands à l'usage de leurs élèves, sont impuissants et stériles.
Et maintenant, que les tenants de la critique allemande nous entendent et nous comprennent.
Il est manifeste que les faits indéniables que nous venons de citer, en particulier la vitalité d'Israël et son
INTRODUCTION. xxxv
monothéisme, ne s'expliquent adéquatement que par l'histoire d'Israël racontée par la Bible.
Pour détruire cette histoire nécessaire, la méthode qu'emploie la critique négative est illusoire et les résultats obtenus sont sans valeur. Ils n'atteignent sérieusement ni la véracité delà Bible ni son inspiration.
Des hypothèses, des insinuations, des indices cherchés et trompeurs, le désossement, pour ainsi dire, de la Bible, sa dissection, puis sa recomposition arbitraire, sont des moyens violents inconnus à la critique sérieuse.
L'hypothèse que nos livres sacrés, tels qu'ils sont aujourd'hui, ont été définitivement rédigés au huitième siècle, est historiquement inadmissible et de fait mensongère (1). Mais, si elle était néanmoins acceptée, aurait-elle pour conséquence nécessaire que l'histoire, telle qu'elle s'offrirait dans un cas pareil, reposerait sur des titres insuffisants? Nous ne le pensons pas. Pour rédiger même à cette époque l'histoire vraie d'Israël, lesinformationssûres, les monumentsn'auraient pas fait défaut.
Il y aurait lieu de rappeler ici la puissance et les conditions de la tradition au sein du judaïsme.
Pour conserver la mémoire du passé , les peuples anciens d'Occident, ou d'Orient, et particulièrement les Hébreux avaient, avant l'invention de l'écriture et tant qu'elle fut rare, des moyens nombreux et souvent fort ingénieux. L'âge de pierre, qui semble avoir existé partout, a déjà fourni des exemples de mnémotechnie pri-
(1) V. Munk, Palestine,^. 137.— L'existence d'un livre, appelé la loi de Jéhovah, se'révcle, dit cet auteur, à toutes les époques de l'histoire des Hébreux depuis Moïse.
XXXVI IlNTRODUCTIOi\.
mitive, et quand on le comprendra mieux, il en fournira d'autres encore. Sur le coin de terre oii s'établissait une tribu, au bord des eaux , sur la lisière des forêts, on rencontre une foule d'éléments mnémotechniques. Le coin de terre était comme un immense papyrus dont les bétyles, les dolmens et les menhirs étaient l'écriture. Quand la pierre était rare, la terre elle-même élevée en tumulus venait la suppléer. Les noms des enfants aussi bien que celui des pères et mères , les usages particuliers et locaux, les rites sacrés, le langage, les chants, les poèmes plus ou moins longs , plus ou moins brefs , la dénomination de chaque grotte et de chaque cabane, son pauvre et sommaire ameublement, une multitude de moyens perdus aujourd'hui servaient à aider la mémoire. Nous avons traité cette question ailleurs (i), et nous ne pouvons y revenir.
Rappelons ce qui existait encore au temps des apôtres (2) ; rappelons que les évangélistes, les prêtres, les diacres, ne pouvaient être élevés à leur dignité sans fournir la preuve qu'ils savaient par cœur un grand nombre de formules, et comme un abrégé de religion. Tout porte à croire qu'il en était ainsi dans l'ancienne loi pour les divers grades de Tordre lévitique.
On a parlé d'infidélités au culte de Jéhovah. Il y en eut en effet de déplorables et de nombreuses; mais même alors, l'Israélite conservait ses habitudes de prier, de sacrifier et de raconter le passé. On voit par l'histoire des Israélites demi-païens du livre des Juges
(i) Prophéties messianiques du Pentateuque , deuxième partie, § lU. (2) Les Évangiles et la Critique rationaliste, 7™^ leçon.
liSTRODUCTION. xxxvii
combien le culte et la mémoire du passé se mêlaient aux emprunts faits au culte nouveau.
Le peuple hébreu s'est toujours distingué par la fixité et l'unité de ses traditions. Les Grecs, les Romains ont varié jusqu'à l'inextricable confusion dans l'histoire de leur culte, de leurs dieux, 'de leurs héros. Beaucoup d'autres peuples aussi ont connu les variations qui déconcertent la critique , et dépistent l'investigateur et le philosophe. Un phénomène surprenant est l'unité, la simplicité, la fixité des traditions en Israël (1).
Les anciens cultivaient beaucoup la faculté éminemment extensible de la mémoire. La rareté des manuscrits faisait qu'on se décidait à . apprendre mot à mot le contenu des ouvrages qu'on ne pouvait retenir chez soi. On en faisait son bien propre, ou du moins un bien à exploiter à son profit. Les rapsodes chçz les Grecs, les râouis chez les Arabes, faisaient métier de la récitation des poèmes; chez les ïndieiîs, c'était aussi une profession. Sans aller si loin, le P. Petau, au dix-septième siècle, selon ses contemporains, savait la Bible en entier. Saint Antoine de Padoue fut appelé de son temps Arca testamenti, et il aurait pu, dit-on, dans le
(1) Voyez M. l'abbé de Broglie, les Nouveaux Historiens d'Israël, p. 20 et 21.
Le savant abbé de Broglie, dans ses nombreuses publications, est l'un des critiques contemporains qui peuvent éclairer le mieux nos lecteurs dans les questions d'histoire ancienne et d'exégèse. Ses livres, avec ceux de W^ Bougaud, renferment de nouveaux et précieux éléments d'apologétique. Nous ne parlons pas des ouvrages de M. l'abbé Vigouroux : tous connaissent ses doctes et utiles travaux, et ceux de la savante et prudente Congrégation de Saint-Sulpice.
xxxviJi INTRODUCTION.
cas de la disparition de la Bible, la reconstituer tout entière de mémoire (1).
On comprend que les saints personnages israélites durent placer dans leur mémoire les prescriptions et les discours de Moïse comme dans un sanctuaire sûr et inviolable. La tradition, jusqu'au temps d'Esdras, fut plus souvent invoquée que les Écritures elles-mêmes. Bellarmin en donne la raison suivante qui n'exclut pas la nôtre; elle la suppose : ce Causa, dit-il, ciir uterentur Hebrœi magis traditione quam Scriptura videtur fuisse quia ad tempora Esdrœ, Scripturœ non erant redactae ad formam librorum, ut facile et commode haberi possent j sed eranl dispersœ in variis annalibus (2). »
Il est cependant inadmissible que tous les souvenirs nationaux, jusqu'au neuvième siècle, aient uniquement été confiés à la mémoire, et que les prophètes, les prêtres, les lévites qui auraient alors entrepris d'écrire l'histoire d'Israël , l'eussent fait s'ils n'avaient pu s'aider ni de manuscrits ni de documents anciens. Et en effet
(1) Il n'est point de siècle qui n'ait eu ses phénomènes de mémoire. Mithridate, qui comptait sous sa domination vingt-deux nations différentes, les haranguait. chacune dans sa langue et appelait tous ses soldats chacun par son nom. On dit la même chose de Cyrus, de Thémistocle et d'Hadrien. — Hortensius retenait mot pour mot non seulement les discours qu'il avait prononcés sans les écrire, mais aussi ceux de ses adversaires. — Lipse, si connu par son érudition, s'offrait de réciter l'histoire de Tacite mot pour mot, consentant qu'on se tînt près de lui avec un poignard à la main et qu'on l'en perçât s'il se trompait d'une syllabe. — J. Scaliger apprit en 21 jours l'Iliade et l'Odyssée. — On raconte enfin d'un grand nombre, entre autres de Sénèque et du P. Ménétrier, qu'ils pouvaient répéter sans aucune erreur jusqu'à 2,000 mots détachés, qu'on avait prononcés devant eux. — Voir les Évangiles et la Critique au dix-neuvième siècle, 8°*^ leçon.
(2) De Verbo Bei non scripto, 1. III, c. iv.
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des documents anciens sont invoqués et cités non seulement par ceux que la critique négative appelle les rédacteurs définitifs, mais dans d'autres textes que la même critique n'attribue pas à ces derniers.
On ne peut douter, dit le jésuite Sanchez , si versé dans la science des Écritures^ que les fonctions des scribes, presque telles qu'on les trouve sous les rois , n'aient été établies dès le temps de Moïse, à l'imitation des scribes employés aux archives des rois d'Egypte, à l'époque où il y vécut.
David avait installé dans son palais des archives, des secrétaires. Au témoignage de Hitzig, les deux livres de Samuel sont pleins de mémoires et de bulletins officiels concernant le règne de ce roi. Eh bien, il existait avant David d'autres documents historiques et, si l'on veut y prendre garde, on reconnaîtra dans le Pentateuque des notes, prises au moment et sur les lieux, concernant les campements et les stations au désert, les hommes, les faits moins importants, etc. Moïse très vraisemblablement avait à ses côtés des Israélites instruits, élevés tout près de la cour des Pharaons, peutêtre des secrétaires de personnages distingués en Egypte. Ainsi que l'assure Sanchez, il n'avait point négligé,, devenu chef d'un peuple, d'imiter ce qu'il avait vu se pratiquer dans les diverses administrations égyptiennes. Moïse et ses compatriotes les plus capables de l'aider, désignés à son choix par leur éducation et la situation qu'ils venaient de quitter en Egypte, avaient à leur disposition, comme les textes insérés dans la Genèse le doivent faire supposer, de vieux documents
XL INTRODUCTION
apportés de Clialdée (1). Il y a quarante ans, cette hypothèse était rejetée bien loin. Mais aujourd'hui elle s'offre à nous avec des caractères de vraisemblance, et presque de certitude. On a trouvé à Telia Mana des briques cunéiformes apportées d'Asie, dont quelquesunes paraissent avoir été écrites en Palestine antérieurement à Moïse (2).
On sait aujourd'hui par les fouilles de Mossoul, de Khorsabad et de Koyundjik, l'ancienne cité royale de Ninive, combien est ancien en Assyrie l'art d'écrire sur des briques, coctiles laterculi. On a extrait des bibliothèques royales de Koyundjik de véritables livres en briques ; les pages sont de toute dimension , et sont écrites en caractères quelquefois très fins et très serrés,
(1) Un savant jésuite a traite ces questions délicates. Il a élargi, avec une prudence et une discrétion qui n'ont rien de contraire à la foi, la notion que les Bergier et les de la Luzerne se sont faite de l'authenticité et de l'intégrité des Livres saints. En parlant du Pentateuque, voici la question que se pose le P. Brucker relativement à son auteur : tt Faut-il dire que Moïse a lui-même personnellement rédigé et écrit, ou dicté le Pentateuque? — La réponse doit être affirmative , sans exclure néanmoins toute possibilité de l'hypothèse contraire. Il resterait encore vrai de dire que Moïse est Z'aw^ettr des cinq livres qui lui sont attribués, même s'il s'était borné à les faire rédiger sous sa direction et sa responsabilité, se contentant de fournir les matériaux et les idées, et chargeant un ou plusieurs secrétaires d'y mettre la forme... Mais ce n'est pas le cas, croyons-nous... Si, malgré tout, l'apologie se trouvait quelque jour sérieusement embarrassée par des -difficultés de ce genre (différences de style), ni l'Écriture ni l'Église ne lui interdiraient l'usage modéré de cette hypothèse des secrétaires sur qui Moïse se serait déchargé d'une partie de son travail et qui par la diversité de leur manière aurait donné lieu à une variété de style. » {Études religieuses f mars 1888.)
(2) Revue des questions scientifiques, !«>' janvier 1887, l""^ octobre 1888, articles du P. Delattre.
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presque aussi fins que nos caractères d'imprimerie.
M. George Smith a découvert et publié deux séries de ces tablettes dans Tune desquelles se trouve l'histoire de la création, et dans l'autre, celle du déluge, semblables pour le fond et souvent pour la forme au récit biblique. Ces cunéiformes sont antérieurs à Moïse, peut-être contemporains d'Abraham. Ce dernier, les compatriotes qui l'ont rejoint, d'autres émigrants, ont bien pu en emporter de semblables avec eux. ce Les découvertes récentes rendent cette hypothèse à peu près certaine, » dit M. Vigouroux. Dès le dix-septième siècle Vitringa écrivait : Schedas et scrinia patrum apud Israelitas conservata, Mosen opinamur coUegisse, digessisse, ornasse, et, ubi de/îciebant, complevisse atque ex lis primum libronim suorum coiifecisse (1).
Nos textes bibliques ne seraient-ils, et nous ne le pensons pas, qu'une réédition , abrégée ou développée par un Nathan ou un autre prophète, une revision suivie, contenant les récits de Moïse lui-même, comme fond , comme texte général , avec les notes des secrétaires , notes commentées ou non commentées par des prophètes, manqueraient-ils pour cela d'autorité? Il serait absurde de supposer que des prêtres, au neuvième siècle, aient pu fabriquer une histoire fantastique. Les faits racontés ne pouvaient être que des faits admis par toute la nation. La Thora, la Loi, les divers livres qui la constituent, n'étaient point nouveaux et ne pouvaient l'être. Si l'on avait pu, au neuvième siècle et dans les
(1) Smith, Explorations and cUscoveries on the site of Nineveh during 1873 and 1874. — Vigouroux, Manuel biblique, t. I, P° partie.
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siècles suivants, écrire sans contradiction et dans le silence des contemporains les cinq livres du Pentateuque, c'est parce qu'on aurait réédité des lois, des faits, des événements vivant pour ainsi dire dans la conscience des peuples. Alors seulement les écrivains dont nous parlons auraient pu accomplir leur œuvre sans réclamation et avec l' acquiescement de tous les prophètes, de tous les prêtres et de tous ceux qui exerçaient quelque autorité en Israël.
Non, l'hypothèse d'une rédaction du Pentateuque et des autres livres historiques, 800 ans avant Jésus- Christ, si elle était admissible, ne détruirait point la véracité de la Bible. Une rédaction nouvelle au neuvième siècle supposerait au préalable et avant tout examen, que ses auteurs ont reproduit et les documents des archives d'Israël et les souvenirs les plus anciens et les plus avérés dans la nation. A cette condition seulement les prophètes et leurs écoles, le sacerdoce et ses lévites, la nation tout entière auraient pu recevoir des textes nouveaux sans protestation. A cette condition seulement une réédition , une restauration d'anciens textes, aurait eu quelque chance d'être acceptée.
Cette rédaction entièrement nouvelle n'a pas eu lieu : le silence de l'histoire et les traditions le démontrent ; au temps de David, Israël avait déjà depuis cinq à six cents ans son histoire dans le Pentateuque. Mais nous avons voulu montrer que les hypothèses des nouveaux critiques, fussent-elles acceptables, n'établiraient rien de contraire à la véracité de la Bible. Les témoins des faits étaient morts ; mais leurs écrits , ceux de Moïse , alors même
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qu'ils n'auraient pas été le Pentateuque dans sa forme actuelle, les notes, les bulletins de ses contemporains, les traditions demeuraient. La mémoire de la nation les confirmait, et les institutions en auraient prouvé la sincérité et la vérité. Rien d'important, au huitième siècle avant Jésus-Christ, ne pouvait être inventé ou innové.
S'il s'agissait de tout autre peuple que celui d'Israël, et si l'on découvrait une histoire documentée et suivie de Ninive ou de Babylone , racontant, huit cents ans avant Jésus-Christ, des événements qui remonteraient à 1 ,500, à 1,800, à 2,000 ans avant notre ère, la science historique la considérerait comme un trésor, et y chercherait des lumières; on aimerait à s'appuyer sur elle. On se garderait bien de la déchirer et de la détruire. Les papyrus égyptiens, les tables des dynasties des rois de Thèbes ou de Memphis , les briques de Ninive sont considérés à juste titre comme d'inappréciables reliques. La Bible ne serait-elle qu'un récit, refait avec suite et remis en ordre au huitième siècle, de toute l'histoire d'Israël, il faudrait la traiter avec un souverain respect, ne pas se livrer, sur les plus légers prétextes, à des suppositions absolument aventureuses, indignes de l'histoire, ni se permettre des remaniements absolument systématiques.
Ces observations ne visent que la véracité de la Bible. Mais on peut aussi, par des considérations fort simples, montrer que les hypothèses de M. Kuenen et de M. Re* nan n'en détruiraient pas davantage l'inspiration . Nos saintes traditions nous montrent les auteurs de la Bible peu nombreux : le Pentateuque et les livres de Josué, des
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Juges, de Samuel, etc., sont considérés comme n'ayant chacun qu'un seul auteur. Chacun d'eux et tous ensemble sont regardés comme inspirés. Eh bien, dans le cas où plusieurs des livres cités seraient, ainsi que la nouvelle critique le suppose, une œuvre collective, pourquoi l'inspiration serait-elle refusée aux prophètes , aux prêtres, aux auteurs vénérables associés pour coopérer à une même œuvre, à une même rédaction et à un même livre? Ou si l'on veut, comme ces livres se présentent à nous avec un caractère d'unité, pourquoi le pieux personnage inspiré par le Saint-Esprit, ayant le rcMe principal et dernier, rassemblant les témoignages d'auteurs aussi saints, aussi vénérables que lui, ne garantirait-il pas l'inspiration générale du livre? Il nous semble que si l'on a renfermé jusqu'ici l'inspiration dans un cercle restreint, c'est parce qu'on a attribué chacun des livres sacrés à un seul auteur. Dans le cas où les auteurs devraient être multipliés, on pourrait faire entrer en partage du don divin un nombre plus considérable d'auteurs sacrés. Toutefois, ne l'oublions jamais, le Pentateuque n'appartient, dans son ensemble , qu'à Moïse : la tradition juive et chrétienne est formelle à cet égard.
L'Ecclésiastique est inspiré, puisque le concile de Trente, confirmé par celui du Vatican, le range parmi les livres sacrés et canoniques. On peut voir, par l'histoire de ce livre, que l'inspiration consacre une œuvre à la rédaction de laquelle, dans sa forme définitive, ont concouru diversement, et à des époques éloignées les unes des autres, plusieurs auteurs. Voici l'histoire de ce
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