livre d'après dom Cal met et d'autres critiques autorisés
L'Ecclésiastique fut primitivement composé enhébreu; saint Jérôme en a vu le texte original. Le petit-fils de l'auteur, comme il nous l'apprend lui-même dans la préface, en a fait une traduction grecque en suivant rigoureusement l'hébreu.
La traduction latine que nous avons dans nos Bibles est fort ancienne : elle est citée par tous les anciens Pères. L'auteur en est inconnu. Saint Jérôme n'y a fait aucun changement. Quand on la compare à la traduction grecque du petit-fils de l'auteur, on voit qu'elle s'en écarte en beaucoup d'endroits par des additions considérables. La raison de ces changements est multiple. Dans certains endroits, le traducteur donne deux versions d'une même sentence, dans la crainte sans doute de n'avoir pas entièrement exprimé le sens de l'auteur dans une première version. Ailleurs, le traducteur semble avoir eu dessein de joindre au texte qu'il traduisait des gloses et des explications. Enfin, le plus grand nombre de ces additions paraissent être des notes marginales soit du traducteur, soit de lecteurs inconnus, transportées avec le temps dans le texte par les copistes.
Par contre, un assez grand nombre de passages qui se trouvent dans le grec n'ont pas été reproduits par le latin.
Pour ces raisons, saint Jérôme regardait de son temps l'Ecclésiastique comme un simple livre d'édification ; il ne voulait pas qu'on s'en servît pour prouver les dogmes de la veVigion:. Ad œdificationemplebiSy non adauc-
xLvi LNTRODUCTION.
toritatem ecclesiasticoriim dogmaliim confirmandam (1).
Ces faits , s'ils sont admis, peuvent jeter quelque lumière sur l'économie divine de l'inspiration.
Nous le répétons, nous ne croyons ni à la légitimité de la méthode employée par l'école négative, ni à la valeur de ses résultats. Mais l'hypothèse de textes plus récents mêlés à des textes plus anciens, ou même la date de la rédaction définitive d'un livre, n'entame sérieusement, que nos lecteurs en soient persuadés, ni la véracité ni l'inspiration de nos saintes Écritures.
Le père Brucker le pense aussi, ce Les critiques démolisseurs s'efforcent, dit-il, de reculer les origines des saints livres le plus loin possible des événements qu'ils rapportent. Ce n'est pas que l'autorité ou la vérité de l'histoire biblique dépende essentiellement des questions d'auteurs et de dates, qui constituent le problème de l'authenticité. La certitude de la vérité historique de la Bible est donnée par le fait de l'inspiration des saints livres, que garantit le témoignage infaillible de la tradition... De plus, du fond des tombeaux de l'Egypte et des ruines de l'Assyrie sortent d'innombrables témoins qui viennent déposer en leur faveur (2} . »
Nous reconnaissons avec le père Brucker que l'argument qui s'appuie sur la rédaction substantielle de la Bible par les auteurs que la tradition lui donne est le plus persuasif et le plus fort pour prouver la véracité des saintes Écritures. Nous ne l'abandonnons point. Nous
(1) Frœf. in Ubros Salomonis. Saint Jérôme a été ici trop rigoureux. L'Église a déclaré que l'Ecclésiastique est inspiré.
(2) Études religieuses, décembre 1888.
LNTRODUCTIOiN. xlvii
le maintenons. Nous croyons toujours fondées et vraies les paroles suivantes de Hanneberg :
(( Dans plusieurs passages secondaires du Pentateuque, les anciens exégètes catholiques eux-mêmes n'hésitaient pas à reconnaître une main différente de celle de Moïse, passages qu'ils regardaient comme ajoutés à la rédaction primitive par quelque éditeur juif. Ces additions , très peu nombreuses , et qui ne sont que des éclaircissements au texte mosaïque, n'arrivent ni par leur étendue , ni par leur contenu , à former une partie tant soit peu considérable du livre sacré : elles ne sauraient faire aucun tort sérieux à son authenticité. Ce sont de petites phrases, relatives à des détails accessoires, sans lien nécessaire avec l'ensemble du livre, ressemblant à des gloses ou à des notes marginales (1). »
Les ennemis de la Bible sont loin d'avoir triomphé dans leurs conclusions illogiques et forcées.
Que le lecteur ne s'y trompe pas : nous ne battons pas en retraite devant nos adversaires. Nous leur montrons seulement que pour défendre la Bible nous possédons des réserves. Nous repoussons non seulement les conclusions de la critique négative, nous repoussons aussi ses principes et sa méthode, inconciliable avec la vérité catholique et les règles de l'interprétation traditionnelle de l'Église.
(1) Hanneberg, Histoire de la révélation biblique, traduit par Gosch- 1er, 1. 1, p. 222.
INTRODUCTION
xr.
La critique négative suppose gratuitement un travail scripturaire énorme accompli dans la Bible, vers le huitième siècle avant Jésus-Christ. Dans le silence de l'histoire, nous croyons l'hypothèse sans fondement. Mais l'histoire témoigne qu'au retour de la captivité, la Bible a été réellement soumise à un travail de revision et de restauration très considérable (1). Il convient de rappeler ce grand événement. Nous verrons par ce que la Providence a fait au temps d'Esdras, ce qu'elle n'aurait pas manqué de faire au temps de Josias et d'Ézéchias si les circonstances l'eussent demandé. Notre foi en la Bible doit reposer beaucoup moins sur les moyens humains, si rassurants qu'ils soient, employés pour perpétuer ce monument de l'Esprit-Saint, que sur le fait d'une providence spéciale de Dieu, et sur la réalité d'un double miracle, l'inspiration et la conservation de la Bible : ni cette inspiration ni cette conservation ne sont des faits purement humains.
Quel était l'état où se trouvaient les divers manuscrits de l'Ancien Testament au temps d'Esdras? En quoi con-
(1) Après les persécutions d'Antiochus, il fallut de nouveau rechercher et retrouver une partie de la Bible; mais il est à croire que les manuscrits étaient demeurés en bon état. « Judas Machabée (ou Judas l'Essénien , suivant d'autres auteurs) recueillit tout ce qui s'était égaré pendant la guerre et la persécution d'Antiochus, » persécution pendant laquelle « on déchirait les livres saints, et l'on mettait à mort ceux chez lesquels on trouvait des exemplaires. » (I Mach., ir, 39; 11,11, 13 et ikl
INTRODUCTION. xlix
sista ce que, d'après saint Jérôme , on peut appeler leur restauration?
S'il fallait prendre à la lettre les paroles des saints Pères, les divers livres de la Bible, à la fin de la captivité, se trouvaient dispersés : il fallait en chercher les exemplaires entre les mains des vieillards et des prêtres. Personne ne possédait peut-être le trésor complet de l'Ancien Testament. Les archives d'Israël avaient été disséminées comme les feuilles des arbres par un vent d'orage : on n'en possédait, semble-t-il, aucun exemplaire complet. Le temple se rebâtissait; comment ferait-on pour restaurer dans leur ensemble les livres de Moïse et ceux des prophètes , le psautier, les livres historiques, dogmatiques, liturgiques, civils et moraux, et reconstituer la bibliothèque sacrée du temple? La dispersion des textes sacrés avait commencé de longues années peut-être avant la transportation du peuple de Juda à Babylone. Saint Jean Chrysostome peint ainsi la situation : « Beaucoup de nos Livres saints avaient été perdus au temps de la première captivité; que dis-je? bien avant cette époque, comme en témoigne la fin du quatrième livre des Rois, puisque ce ne fut qu'à grand'peine qu'on trouva alors au milieu d'immondices un exemplaire du Deutéronome (1)... 11 s'éleva des guerres... les livres furent brûlés. Alors Dieu inspira Esdras pour en recueillir les restes (2j. »
Les commentateurs et les historiens ecclésiastiques
(1) lu Epist. I adCorinth., homil. Vil, n« 3.
(2) In Epist. ad Hebr., homil. VIII.
L LNTRODUCTION.
depuis Bellarmin n'acceptent pas, sans faire de justes réserves, ce témoignage de saint Chrysostome, ni celui des autres Pères que nous allons citer. Ils supposent qu'ils ont généralement été influencés par le quatrième livre du faux Esdras , livre que l'Église a depuis eux déclaré apocryphe en ne l'insérant pas au canon des saintes Écritures, et qui contient beaucoup de fables juives.
Cependant il ne faudrait pas exagérer cette manière de voir. Nous ne croyons pas que tous les Pères se soient inspirés du faux Esdras. Ils n'admettent pas tous que l'illustre et saint restaurateur de la Bible ait accompli son œuvre à l'aide seule de la mémoire. Nous allons nous en convaincre par leurs propres paroles. Citons d'abord les Pères qui semblent attribuer la restauration de la Bible uniquement à la mémoire inspirée d'Esdras. Nous n'en avons trouvé que quelques-uns.
(( Les saintes Écritures ayant été corrompues durant la captivité, dit saint Irénée, au retour Dieu donna son esprit à Esdras, et il put se rappeler toutes les paroles des prophètes et rendre au peuple la loi de Moïse (1). ))
L'un des plus savants docteurs de l'Orient, Eusèbe de Césarée, cite le passage de saint Irénée, et il ajoute : (( L'exemplaire même de la Loi avait disparu : Esdras, très versé dans les saintes Écritures, le renouvela de méînoire (2). »
Clément d'Alexandrie croyait que nos livres sacrés avaient entièrement péri dans la captivité de Babylone.
(1) Contra hœres., lib. III, c. xxv.
(2) Hist., V, c. viTi.
INTRODUCTION. i
Il ajoute : « Esdras , inspiré de Dieu , prophétisa et lee renouvela (1). »
Cependant ce n'était là qu'une opinion. Même quand rÉglise n'avait pas encore décidément rejeté le quatrième livre d'Esdras, cette opinion n'était pas partagée de tous. Il y avait des Juifs et des chrétiens qui l'admettaient; mais Origène laisse supposer que d'autres ne lui donnaient pas crédit.
« // est des Israélites, dit-il, qui soutiennent qu'Esdras et les anciens de son temps avaient fait le recueil des Psaumes et des autres Écritures, suivant que leur mémoire le leur fournissait. Chacun y contribua de ce qu'il en avait autrefois appris par cœur : il sortit de leur travail une édition de nos livres sacrés plus claire et plus correcte qu'elle n'était auparavant (2). »
On peut distinguer un double courant d'opinion. Si, d'un côté, saint Basile assure que de son temps on montrait en Judée une plaine où Esdras se retira pour dicter toutes les saintes Écritures à l'utilité du monde entier (3) ; d'un autre côté, Tertullien se borne à parler seulement d'une restauration (4). Esdras, suivant Théodoret, ne dicte point de mémoire les saintes Écritures : il rétablit les livres saints qui avaient été corrompus et gâtés par la négligence des Juifs et l'impiété des Babyloniens (5). Toutefois ce Père, généralement
(1) Strom., I.
(2) Ex commentariis in psalm. PftTf. in finem.
(3) Epist. ad Chilonem.
(4) De habit, mnl., l, c. viii.
(5) Prœf. in psalm.
Li£ INTRODUCTION.
bien informé à l'égard des saintes Écritures, nous semble exagérer la rareté des manuscrits au temps d'Esdras : ce Les livres saints, dit-il, ayant été entièrement perdus, ttocvtsT^w;, par Timpiété de Manassé et les malheurs de la captivité, le divin Esdras les rétablit plusieurs années après, au retour de Texil. Il rétablit non seulement Moïse, maisJosué, les Juges, les Rois, Job, les Psaumes, les XVI Prophètes, les Proverbes, FEcclésiaste et le Cantique des cantiques, sans le secours d'aucun exemplaire (1). »
Il est regrettable que saint Jérôme ne joigne pas son témoignage à celui des Pères qui Pont précédé. Il y a cependant une parole dans les écrits de ce grand docteur qui fait une allusion manifeste à l'œuvre d'Esdras : Sive Mosem volueris auctorem Pentateuchi , sive Esdram ejusdem restauratorem , non zecuso (2). Saint Jérôme semblerait n'avoir pas voulu prendre part au débat.
Au sixième siècle, Procope de Gaza, dont les commentaires résument si parfaitement la doctrine des Pères, écrivait dans son Explication de la Genèse (3) : (( On peut conclure de nombreux passages de la Bible qu'après Moïse, un prophète inspiré de l'Esprit-Saint a fait la collection des livres de l'Ancien Testament. On dit que ce fut Esdras. » Procope expose ensuite que c'est à ce collecteur qu'il faut attribuer les passages explicatifs et complétifs de l'Écriture.
Au siècle suivant , un docteur de l'Église , saint Isi-
(1) Prœf. inCantic. cant.
(2) Contra Helvidium.
(3) Cap. XI, V. 7.
INTRODUCTION. Liii
dore de Se vil le, a longuement parlé de Toeiivre d'Esdras, en plusieurs endroits de ses ouvrages. Voici son sentiment : « Esdras, prêtre de Dieu, est appelé par plusieurs Malachie, ange de Dieu. Cet écrivain sacré peut être nommé le second législateur après Moïse, car ce fut lui qui, après la captivité , renouvela la loi qui avait été brûlée par les Gentils. Il est Tinventeur des caractères hébraïques (1). » Ailleurs, le même docteur s'exprime plus clairement encore : « Bibliothecam Vêtelis Testamenti Esdras scriba post incensam legem a Chaldœis, dam Judâei regressi fuissent in Jérusalem, divino afflaius spirilu, reparavit, cunctaque legis et prophetarum volumina, quœ fuerant a gentihus corrupta, correxit, totumque Vêtus Testamentum in viginti duos libros constitiiil, ut lot esseni libri quoi habebantur et litterœ (2). »
On pourrait croire, par ces paroles : divino afflaius spiritu, que saint Isidore appuie son sentiment sur le quatrième livre d'Esdras. Mais cela n'est pas : le saint docteur a pris soin de nous avertir qu'il regarde comme apocryphe le quatrième livre d'Esdras : Inler apocryphos deputatur (3^.
Enfin, voici ce que dit le quatrième livre du faux Esdras.
Esdras dit au Seigneur : « Si j'ai trouvé grâce à vos yeuX;, en voyez- moi votre Esprit, afin que j'écrive
(1) De ortu et obitupatrum, c. lx; ElymoL, lib. V, c. xxxix ■ f'hronicon., an. 4774.
{2)Etymol., lib. YI, c. iv.
{2)Ety'mol., lib. VI, c. ii.
INTRODUCTION
ce qui s'est passé sur la terre depuis le commencement et ce que renfermait autrefois le livre de votre Loi. » Le Seigneur répondit : « Rassemble le peuple, dis-lui qu'il ne te cherche point durant quarante jours. Pour toi^ prends un grand nombre de tablettes (buxos)^ et adjoins-toi Saréa, Dabria, Salemia, Echanum et Abiel : ce sont cinq scribes prompts et habiles. J'allumerai dans ton cœur la lumière de l'intelligence, et cette lumière t'éclairera jusqu'au bout... » Et moi, Esdras, je dictai, sans m'arrêter ni jour ni nuit, pendant quarante jours, deux cent quatre livres (1). »
On a beaucoup disserté sur les textes que nous venons de citer. Voici les réflexions qu'ils nous suggèrent.
Les exagérations manifestes du faux Esdras, reproduites en partie par quelques-uns des saints Pères, n'auraient été adoptées par aucun d'eux si elles n'avaient nullement correspondu à des traditions chrétiennes du temps des apôtres. Gomment le livre apocryphe d'Esdras aurait-il été tenu pour inspiré par plusieurs évoques et docteurs de l'Église s'il n'avait contenu à l'égard de la restauration de la Bible que des fables juives? Comment jusqu'au seizième siècle la tradition chrétienne aurait-elle suivi ce guide trompeur? Les saints Pères ne reproduisent pas les paroles du faux Esdras et même ils s'en écartent. D'autres témoignages guidaient les écrivains ecclésiastiques, lorsqu'ils parlaient de l'état des manuscrits de la Bible après la captivité et faisaient dans sa restauration une part si large à la mémoire. Le véri-
(i) IV Esdr., XIV.
INTRODUCTION. lv
table Esdras, selon nous, a trouvé les manuscrits de la Bible rares, mêlés et confus. Il a restauré les saintes Écritures, avec le secours de l'inspiration de Dieu , d'abord; ensuite à l'aide des manuscrits et de la mémoire. La mémoire d'Esdras a joué le rôle de juge et d'arbitre. Un homme même très versé dans les saintes Écritures du Nouveau Testament ne pourrait sûrement dicter les quatre Évangiles et les Épîtres de saint Paul à l'aide de la seule mémoire; mais celle-ci pourrait suffire à faire juger si le texte d'un manuscrit est authentique ou non, et à déterminer par arbitrage entre plusieurs versions quelle est la meilleure et la plus certaine.
Ne pourrait-on pas dire que ce fut là le travail d'Esdras? Ne pourrait-on pas concilier ainsi les textes cités , en écartant bien entendu les exagérations du faux Esdras? Nous ne nous éloignons pas ici du sentiment de Bellarmin sur la question, sentiment qui nous paraît entre tous de beaucoup le plus sûr et le meilleur.
Après avoir longuement examiné les témoignages des Pères que nous venons de citer, il s'exprime ainsi : « Il n'y a que saint Basile qui fasse une allusion manifeste au quatrième livre d'Esdras. Son opinion ne nous parait pas probable, appuyée qu'elle est sur un livre apocryphe, rempli de fables juives. Mais (c'est toujours Bellarmin qui parle), mais il est une autre opinion qui a pour elle les auteurs du plus grand poids : gravi ssimi auctores. C'est celle des Chrysostome, des Hilaire, des Théodoret, des Irénée, des Tertullien, des Clément d'Alexandrie. Tous soutiennent qu'Esdras est le restaurateur de nos saints Livres. Il ne les a pas entièrement
LVi INTRODUCTION.
dictés sans doute, non omnia ilervm diclando; mais il les a recueillis, sed colligendo; il les a mis en ordre et il en a fait un seul tout, ordinando in unum corpus; ils étaient épars de côté et d'autre, morcelés; on n'en avait que des parties : parles variis in locis invenerat; Esdras les fit rechercher, et il corrigea les fautes et les altérations qui s'étaient glissées soit par la négligence des copistes, sedetiam emendando si quœ depravata eranl negligentia scribarum, soit par suite des malheurs des temps de la captivité pendant laquelle on avait traité la Bible avec tant d'insouciance : cum toto tempore captivitatis negligenter lex servata sit.
(( Esdras, dit en terminant l'illustre cardinal, n'a donc point diclé entièrement de nouveau toutes les Écritures; il n'a fait qu'en recueillir les parties éparses, mais authentiques. Autrement, toute la Bible serait, comme le livre qu'il a lui-même écrit, remplie de locutions syro-chaldaïques. Nous avons donc les livres de la Loi et des Prophètes écrits par Moïse et les anciens Prophètes (1) . »
{\) De Verbo Dei, lib. II, cap. i. — Causa cur uterentur Hebraei magis traditione quam scriptura videtur fuisse quia usque ad tempora Esdrœ, scripturœ non erant redactœ ad formam librorum, ut facile et commode haberi possent, sed erant dispersœ in variis annalibus et charlis, etinterdum ex negligentia sacerdotum non inveniebantur, ut patetex IV Reg., xxii, ubi narratur tanquam novum quid, quod in diebus Josiae fuerit inventum unum volumen legis Domini in templo. Esdras autem, post captivitatem omnia collegit, et simul in unum corpus redegit, addens in Deuteronomio ultimum caput, et quaedam alia bine inde ad historise continuationem... Esdras non reparavit libres perditos, sed emendavit^et collegit eos qui exstabant. ( De Vcrbo Dei non scripto^ 1. III, c. iv.)
Les catholiques de la plus stricte orthodoxie ont parle comme Bel-
IISTRODUCTION. lvii
L'Allemagne savante et catholique admet généralement aujourd'hui que le travail restaurateur qui suivit l'exil, n'appartient pas exclusivement à Esdras. Néhémie et les docteurs de la grande synagogue y concoururent, et leur œuvre ne fut terminée que vers la fin du royaume des Perses, un peu avant Alexandre, époque, disent-ils, où le premier canon, le canon de Jérusalem, fut définitivement clos ; peut-être même ne le fut-il qu'au temps des Machabées (1). L'exemple des hellénisants d'Alexandrie n'en put déterminer la réouverture. Les deutéro-canoniques, bien que vénérés à Jérusalem, en demeurèrent exclus. Les règles que non seulement les Juifs de Jérusalem, mais aussi ceux d'Alexandrie adoptèrent, furent de suivre les traditions et de s'y conformer rigoureusement. Malgré l'émulation qui régna entre eux, leurs reproches mutuels et l'aigreur de leurs
larmin. Géncbrard, qu'on ne peut assurément accuser d'une critique trop large, Pererius, Cornélius à Lapide, Bonfrère, etc., ont tous admis sans difficulté que les livres de Moïse et la Bible ont été soumis à un travail de restauration, où se montre la main des scribes inspirés et des prophètes. « Scripturas a Babyloniis incensas, dit Génébrard, Esdras scriba restituit, et in hune ordinem quem hodie Hebrrei servant, reduxit. » [Chronol. ad an. 3638.) Génébrard cite ensuite le sentiment de Raban Maur sur le même sujet. — « Placet mihi, dit à son tour Pcrerius^ sententia eorum qui existimaut Pentateuchum longo postMosen tempore, interjectis multifariam verborum et sententiarum clausulis, veluti sarcitum (raccommodé) et explicatius redditum, etadcontinuandam historiœ seriem melius esse dispositum. » {Comm. in Gènes. Prœf. ) — Cornélius à Lapide ne va pas moins loin : « Adverte, dit-il, Mosen Pentateuchum simpliciter conscripsisse per modum diarii vel annalium, Josue tamen, vel quem similem, eosdcm xMosis annales in ordinem digessisse, distinxisse, et sententias nonnullas addidisse et intexuisse. » {Argument, in Pcntateuch.) (1) V. Munk, la Palestine, p. 480.
Lviii INTRODUCTION.
rapports, jamais les Juifs de Jérusalem ne trouvèrent à reprendre dans le travail accompli par les Grecs, leurs émules. Si après la ruine de Jérusalem les rabbins réprouvèrent la version grecque au point d'instituer un jour déjeune pour en réparer le scandale (1) , ce fut par haine pour les chrétiens, qui puisaient dans cette version des arguments triomphants en faveur du christianisme. Josèphe et Philon se servent particulièrement du grec et quelquefois seulement de Thébreu.
Quoi qu'il en soit, l'état où se trouvaient les saintes Écritures, et la manière dont elles ont été restaurées, d'après les s.aints Pères et Bellarmin , au temps d'Esdras, doivent être présents à Fesprit dans un moment où l'on recherche avec tant de passion les conditions dans lesquelles les textes bibliques que nous possédons ont été édités. L'apologiste a besoin d'être exactement informé, pour défendre la vérité et n'en rien exagérer. Il serait imprudent, en ce moment surtout, de se laisser entraîner par le zèle au delà de ce qui est de foi. Les téméraires seraient ceux qui, sortant du rang, compromettraient la cause catholique. On sait qu'une opinion devenue très commune parmi les érudits d'Angleterre comme d'Allemagne, nous parlons de ceux qui se montrent respectueux des traditions, admet couramment la possibilité de la fusion de textes de provenances et d'époques diverses dans un même
(1) Keil, Einleitimg, etc., § 176.
INTRODUCTION. lix
livre sacré attribué communément à un seul auteur. Ces savants veulent expliquer par là ce qui leur paraît être, dans la Bible, des locutions, des mots, des idées, des faits, des récits correspondant, selon eux, à des époques et à des auteurs différents. Les documents, l'histoire d'Israël, ses annales, ses chants, ses poèmes, appartenaient, disent-ils, à la nation. On était loin, ainsi qu'il est arrivé plus tard, d'en faire une œuvre entièrement personnelle, à laquelle pas même un prophète n'aurait eu le droit d'ajouter. Le sacerdoce, sans y voir rien d'anormal, aurait placé sous le patronage et sous l'abri d'un nom célèbre ce qui pouvait compléter, honorer et faire valoir l'œuvre que ce nom désignait. Dans l'opinion populaire, toujours d'après eux, Moïse aurait été l'auteur de toutes les prescriptions légales; comme David l'auteur de tous les psaumes; comme Salomon l'auteur de tous les proverbes du livre qui porte ce nom; comme plus tard, Constantin et sainte Hélène, selon l'opinion qui régnait au moyen âge, restaurèrent et bâtirent tout ce qui se fit, avant les croisés, en Palestine. Celui qui avait un beau papyrus, un rouleau, un volume, le regardait et le traitait beaucoup trop comme son bien propre. Il y plaçait des notes marginales; il y intercalait ce qui lui paraissait utile. Au moyen âge on avait des livres de prières manuscrits dans lesquels on plaçait à peu près ce que l'on voulait. Le collecteur et le propriétaire ne se trompaient pas quant à la provenance des textes ; mais le copiste se trouvait quelque jour exposé à les confondre tous. Il suffisait alors que la piété et l'orthodoxie fussent satis-
Lx INÏRODLCTIOiX.
faites. Tels ont été souvent les manuscrits, surtout aux époques anciennes, disent les savants dont nous citons l'opinion. Il est certain que les variantes, les additions, les retranchements ont fait le tourment des éditeurs.
Dans le cas où, au temps d'Esdras, la Bible aurait été en quelques endroits reconstituée à Taide de la mémoire, et où l'on aurait, pour l'ensemble, coUationné. entre eux les divers manuscrits, comment, disent-ils encore, les a-t-on contrôlés? Que faut-il attribuer aux manuscrits? Quelle part faut-il faire aux savants restaurateurs delà grande synagogue, aux prophètes surveillant, dirigeant souvent les scribes et les prêtres dans leurs travaux respectifs? En corrigeant, en émendant, en complétant les manuscrits, n'a-t-on pas fait quelque mélange dans un même livre de sources différentes? Peut-on déterminer exactement à cet égard quelle a été l'économie de l'inspiration? Le Saint-Esprit a permis que le dernier chapitre du Deutéronome fut inséré dans un livre appartenant à Moïse : ii'a-t-il pas permis, quand la foi, les mœurs, l'histoire n'en avaient rien à souffrir, d'autres additions utiles ? Il en a été le juge, et non pas nous.
Esdras a substitué, dit-on, dans la Bible aux caractères phéniciens les caractères hébreux d'aujourd'hui, bien que la nation ne les ait pas complètement abandonnés, comme on le voit par des monnaies des Machabées, portant des caractères phéniciens. Mais la Bible, telle que nous la possédons, n'aurait-elle pas à cette époque ou antérieurement revêtu aussi cette uniformité de style et de langage que l'on y a si souvent
INTRODUCTION. lxi
remarquée? Les idiotismes, les locutions archaïques y sont assez rares. Kn Orient, dit-on, rien ne change. On cite des faits favorables à la perpétuité des langues; on en cite d'autres contraires à cette perpétuité. Tel est communément le langage que tiennent les exégètes protestants et même plusieurs savants catholiques de r Allemagne. Ainsi M. Kaulens a écrit : « Certainement le Pentateuque ne subsiste plus que sous une forme rajeunie du temps de David (i). » Une hypothèse de ce genre^ dit le P. Brucker, est parfaitement conciliable avec l'authenticité des écrits mosaïques, telle que l'Église l'entend. Cette authenticité ne présuppose et ne garantit que l'intégrité substantielle de l'œuvre du législateur hébreu, et pareille intégrité a pu sans peine subsister avec <les rajeunissements successifs plus ou moins étendus, quant à la langue (2).
(1) Kirchenlexicon de Fribourg (1886), t. IV, p. 08.
(2) Études religieuses, mai 1888. Le père Brucker, après avoir dit que Moïse a pu se servir de documents, dans le triage et la rectification desquels l'inspiration Ta guidé, après avoir affirmé que la part de son travail personnel est suffisante pour justifier son titre d'auteur, ajoute une sage observation qu'il importe de mentionner et de recommander aux jeunes exégètes: « Ce serait une forte illusion, dit-il, que de s'imaginer que, grâce à l'hypothèse des secrétaires dont Moïse a pu s'aider, on parviendra à concilier la foi et la critique rationaliste. Celle-ci regarde le Pentateuque comme un agrégat de fragments non seulement différents de style, mais représentant des idées, des traditions, des institutions opposées, contradictoires. » Ce que le père Brucker observe à l'égard de la critique rationaliste du Pentateuque, répréhensible à tant d'égards, s'applique à celle de presque tous les autres livres de la Bible. Nous avons voulu, quant à nous, enlever aux adversaires le bénéfice majeur de leur principale hypothèse, à savoir les conséquences qu'ils veulent tirer d'une rédaction tardive du Pentateuque, conséquences illogiques qu'ils opposent à la véracité
Lxir INTRODUCTION.
Quant à nous, nous ne serions pas loin de penser que l'exégète catholique trouvera, dans les conditions mieux connues de la rédaction et de la conservation de l'Ancien Testament, une réponse à faire aux attaques de l'école négative, qui voit, dans des faits faciles à expliquer, des faux et des supercheries. Il faut sans doute maintenir le caractère primordial des textes des saintes Écritures toutes les fois que l'on n'est pas contraint d'agir autrement, et il en est presque toujours ainsi : les retouches, les explications postérieures ne sont que des exceptions ; mais n'est-on pas coupable de quelque témérité quand, au nom de traditions qui ne sont pas explicites, on veut que tout, absolument tout dans un livre sacré, même le dernier chapitre du Deutéronome, émane de l'auteur dont il porte le nom (1)?
Peut-être s'engagerait-on beaucoup en allant trop loin dans cette voie qui n'est pas absolument sûre. Les assertions rigides mises autrefois en vogue par les protestants, pour qui la Bible est tout, ne renferment-elles rien de compromettant pour la vérité? Les positions qu'ils ont prises jadis ne deviendront-elles pas, alors
et à l'inspiration de la Bible. Le Pentateuque a pu subir quelques modifications, qui, parce qu'elles seraient sans importance réelle, n'empêcheraient pas les cinq livres d'être vraiment l'œuvre de Moïse : « Quinque Moysi... »
(1) La belle merveille, écrivait Bossuet dans un temps d'orthodoxie rigide et étroite, la belle merveille que ceux qui ont continué l'histoire de Moïse aient ajouté, non quelque loi nouvelle, quelque dogme, quelque miracle ou quelque prédiction; mais sa fin bienheureuse, une généalogie commencée, un nom de ville changé par le temps, une date, quatre ou cinq remarques de cette nature... (Hist. uiiiverselle, W partie, c. xxviii.)
INTRODUCTION. lxih
qu'ils les ont abandonnées , un poste de résistance difficile à garder et à défendre (1)?
Les Livres sacrés aujourd'hui sont comptés, fermés et scellés; mais avant Esdras en était-il ainsi? Et depuis Esdras jusqu'à saint Jérôme, que s'est-il passé pour les deutéro-canoniques? Saint Jérôme nous fera mieux comprendre, par ce qu'il a fait de son temps, ce que l'on fit peut-être au temps d'Esdras, ce que l'on a fait si, par suite des guerres, des incendies, de la négligence
(1) Il convient ici de rappeler les textes des conciles de Trente et du Vatican, norme de la foi catholique en ce qui touche l'Écriture ainsi que les traditions constantes et universelles.
L'Église n'a jamais défini que Moïse fût l'auteur du Pentateuque, mais c'est sa croyance : « Quinque Moysi, id est Genesis, » etc. (Trident., sess. IV). Le saint concile s'est basé sur l'interprétation traditionnelle des paroles de Jésus-Christ et des apôtres attribuant le Pentateuque à Moïse et a parlé comme eux.
« — Omnes libres tam V. quam N. Testament!, cum utriusque unus Deus sit auctor... suscipit (Synodus) et veneratur. Si quis autem hbros ipsos intègres cum omnibus suis partibus, prout in Ecclesia cathoHca legi consueverunt et in veteri Vulgata latina editione habentur, pro sacris et canonicis non susceperit, A. S. (Trid., sess. IV.) — Eos libres Ecclesia pro sacris et canonicis habet, non ideo quod sola humana industria concinnati , sua deinde auctoritate sint approbati, nec ideo duntaxatquodrevelationem sine errore contineant, sed propter quod Spiritu sancto inspirante conscripti, Deum habent auctorem, atque ut taies ipsi Ecclesiae traditi sint. — Si quis sacrœ Scripturœ libres intègres cum omnibus suis partibus, prout illos S. Trident. Synodus recensuit, pro sacris et canonicis non susceperit, A. S. » (Vatic, sess. III.)
Dieu est l'auteur des livres inspirés, des livres canoniques. Les livres sacrés contiennent la révélation sans erreur; Dieu est l'auteur des livres deutéro-canoniques, comme des livres proto-canoniques, des livres d'Esther, Judith, etc.; toutes les parties des livres insérés au canon (ce qui se peut appeler partie) sont inspirées, comme les parties deutéro-canoniques.
Lxiv INTRODUCTION.
OU même de l'impiété des temps, on a dû procéder à des restaurations bibliques devenues nécessaires. L'opinion des Pères est une quand il s'agit d'affirmer l'inspiration des saintes Écritures, mais ils ne s'accordent ni sur l'étendue ni sur le mode des restaurations de laBible.
(( Le chaldéen, dit- il dans sa préface sur Tobie, approchant beaucoup de l'hébreu, je me suis servi d'un homme qui entendait parfaitement les deux langues, et je fis écrire en latin tout ce que cet homme me dictait en hébreu; ce fut l'ouvrage d'un jour. » Le P. Houbigant prétend cependant que la traduction des Septante est supérieure à celle de saint Jérôme dont elle ne diffère d'ailleurs que sur des points accessoires. Le plus récent commentateur catholique de Tobie, M. Gutberlet, est porté à croire que saint Jérôme a résumé le texte original.
Voici ce que dit encore saint Jérôme dans sa préface sur Judith. « Les exemplaires de ce livre différaient entre eux et étaient très corrompus. J'ai mis de côté les leçons diverses et souvent fautives d'un grand nombre d'exemplaires, et me suis attaché à faire passer dans ma traduction uniquement ce qui m'a paru fondé sur le sens exact et vrai de l'original, et à rendre le sens plutôt que les mots du texte:, magis sensum e sensu quam ex verbo verbum transferens.
Le livre d'Esther indique un travail encore plus surprenant. Saint Jérôme s'est servi de deux textes différents. Pour les neuf premiers chapitres et les trois premiers versets du chapitre x, il s'est servi d'un exemplaire hébreu qu'il s'est attaché à rendre aussi littéralement
INTRODUCTION. lxv
que possible : Verbum e verbo pressius transtiili. Pour les six derniers chapitres, il s'est servi d'une édition de l'ancienne Vulgate très diffuse, où, dit-il, les copistes se sont donné de grandes libertés en faisant parler les personnages de l'histoire comme ils l'ont jugé à propos, suivant la méthode des écoles de rhétorique (1).