‹ David SéchardChapitre 2 sur 5 · L KTRE FATAL DE LA FAMILLE · texte numérisé non relu

L KTRE FATAL DE LA FAMILLE

xxr.

^tt0ViX hn (rète ^xoXtigue,

La curiosité du curé de Marsac était entièremeni satisfaite, ce qui, dans toutes les provinces de France, est le principal but de l'excessif intérêtqu'ons'y témoigne. Dans la soirée, il mit le poète au courant

(le tout ce qui se passait chez les Séchard, en lui donnanj son voyage comme une mission dictée par la charité la plus pure. — Vous avez endetté votre sœur et votre beau- frère de dix à douze mille francs, dit-il en terminant; et personne, mon cher monsieur, n'a cette bagatelle à prêter au voisin. En Angoumois, nous ne sommes pas riches. Je croyais qu'il s'agissait de beaucoup moins, quand vous me parliez de billets.

Après avoir remercié le vieillard de ses bontés, le poète lui dit ; — La parole dé pardon, que vous m'apportez, est pour moi le vrai trésor.

Le lendemain, Lucien partit de très grand matin de Marsac pour Ângou-

lême, où il entra vers neuf heures, une canne à la main, vêtu d'une petite redingote assez endommagée par le

voyage et d'un pantalon noir à teintes blanches. Ses bottes usées disaient, d'ailleurs assez, qu'il appartenait à la classe inforlunce des piétons. Aussi ne se dissimulait-il pas l'effet que devait produire sur ses compatriotes le contraste de son retour et de son départ. Mais, le cœur encore pantelant sous l'étreinte des remords que lui causait le récit du vieux prêtre, il acceptait pour le moment cette punition , décidé d'affronter les regards des personnes de sa connaissance. Il se disait en lui-même : ■— Je suis héroïque! Toutes ces natures de poète commencent par se duper ellesmêmes.

A mesure qu'il marcha dans l'Houmeau, son âme luttait entre la honte de ce retour et laTpoésie de ses souvenirs. Son cœur battit en passant devant la

porte de Postel, où, fort heureusement pour lui , Léonie Marron se trouva seule dans la boutique avec son enfant. Il vit avec plaisir ( tant sa vanité con« servait de force!) le nom de son père effacé. Depuis son mariage, Postel avait fait repeindre sa boutique, et mis au dessus, comme à Paris : Pharmacie.

En gravissant la rampe de la Porte- Palet, Lucien éprouva l'influence de l'air natal, il ne sentit plus le poids de ses infortunes, et se dit avec délices : — Je vais donc les revoir !

Il atteignit la place du Mûrier sans avoir rencontré personne : un bonheur qu'il espérait à peine, lui qui jadis se promenait en triomphateur dans sa ville ! Marion et Kolb, en sentinelle sur la porte, se précipitèrent dans l'escalier en criant : Le voilà !

DAVID SliCHAKD.

Lucien revit le vieil atelier et la vieille cour, il trouva clans l'escalier sa sœur et sa mère, et ils s'embrassèrent en oubliant pour un instant tous leurs malheurs dans cette étreinte. En famille, on compose presque toujours avec le malheur; on s'y fait un lit, et l'espérance en fait accepter la dureté. Si Lucien offrait l'image du désespoir, il en offrait aussi la poésie : le soleil des grands chemins lui avait bruni le teint ; une profonde mélancolie, empreinte dans ses traits, jetait ses ombres sur son front de poète. Ce changement annonçait tant de souffrances, qu'à l'aspect des traces laissées par la misère sur sa physionomie, le seul sentiment possible était la pitié. L'Imagination partie du sein de la famille y trouvait au retour de tristes réalités. Eve eut au milieu de sa joie le sourire des saintes

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au milieu de leur martyre. Le chagrin rend sublime le visage d'une jeune femme 1res belle. La gravité qui remplaçait dans la figure de sa sœur la complète innocence qu'il y avait vue à son départ pour Paris, parlait trop éloquemment à Lucien pour qu'il n'en reçût pas une impression douloureuse. Aussi la première effusion des sentiments, si vive, si naturelle, futelle suivie, de part et d'autre, d'une réaction : chacun craignit de parler.

Lucien ne put cependant s'empêcher de chercher par un regard celui qui manquait à cette réunion. Ce regard bien compris fit fondre en larmes Eve, et par contre-coup Lucien. Quant à madame Chardon, elle resta blême, et en apparence impassible.

Eve se leva, descendit pour épargner à son frère un mot dur, et alla dire à Ma-

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lion : — Mon enfant, Lucien aime les fraises, il faut en trouver !....

— Oh 1 j'ai bien pensé que vous vouliez fêter monsieur Lucien. Soyez tranquille, vous aurez un joli petit déjeuner, et un bon dîner aussi.

— Lucien, dit madame Chardon h son fils, tu as beaucoup à réparer ici. Parti pour être un sujet d'orgueil pour ta famille, tu nous as plongés dans la misère. Tu as presque brisé dans les mains de ton frère l'instrument de la fortune à laquelle il n'a songé que pour sa nouvelle famille. Tu n'as pas brisé que cela... dit la mère.

11 se flt une pause effrayante. Le silence de Lucien impliquait l'acceptation de ces reproches maternels.

— Entre dans une voie de travail, reprit doucement madame Chardon. Je ne

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le blâme pas d'avoir tenté de faire revivre la noble famille d'où je suis sortie; mais, à de telles entreprises, il faut avant tout une fortune, et des sentiments fiers : tu n'as rien eu de tout cela. A la croyance, tu as fait succéder en nous la défiance. Tu as détruit la paix de cette famille travailleuse et résignée, qui cheminait ici dans une voie difficile... Aux premières fautes, un premier pardon est dû. Ne recommence pas. Nous nous trouvons ici dans des circonstances difficiles, sois prudent, écoute ta sœur : le malheur est un maître dont les leçons, bien durement données , ont porté leur fruit chez elle : elle est devenue sérieuse, elle est mère , elle porte tout le fardeau du ménage par dévouement pour notre cher David ; enfin, elle est devenue, par ta auto, mon unique consolation.

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— Vous pouviez être plus sévère, dit Lucien en embrassant sa mère. J'accepte votre pardon, parce que ce sera le seul que j'aurai jamais à recevoir.

Eve revint : à la pose humiliée de son frère, elle comprit que madame Chardon avait parlé. Sa bonté lui mit un sourire sur les lèvres, auquel Lucien répondit par des larmes réprimées.

La présence a comme un charme , elle change les dispositions les plus hostiles, entre amants comme au sein des familles, quelque forts que soient les motifs de mécontentement. Est-ce que l'affection trace dans le cœur des chemins où l'on aime à retomber? Ce phénomène appartient-il à la science du magnétisme?

La raison dit-elle qu'il faut ou ne jamais se revoir, ou se pardonner ? Que ce soit au raisonnement, à une cause physique

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OU à l'àme que cet effet appartienne, chacun doit avoir éprouvé que les regards, le geste, l'action d'un être aimé retrouvent chez ceux qu'il a le plus offensés, chagrinés ou maltraités, des vestiges de tendresse. Si l'esprit oublie difficilement, si l'intérêt souffre encore; le cœur, malgré tout , reprend sa servitude.

Aussi, la pauvre sœur, en écoulant jusqu'à l'heure du déjeuner les confidences du IVère, ne fut-elle pas maîtresse de ses. yeux quand elle le regarda, ni de son accent quand elle laissa parler son cœur. En comprenant les éléments de la vie littéraire à Paris, elle comprit comment Lucien avait pu succomber dans la lutte.

La joie du poète en caressant l'enfant de sa sœur, ses enfantillages, le bonr

heur de revoir son pays et les siens, mêlé au profond chagrin de savoir David caché , les mots de mélancolie qui échappèrent à Lucien , son attendrissement en voyant qu'au milieu de sa détresse, sa sœur s'était souvenu de son goût quand Marion servit les fraises; tout, jusqu'à l'obligation de loger le frère prodigue et de s'occuper de lui, fit de celle journée une fête. Ce fut comme une halte dans la misère.

Le père Séchard lui-même fit rebrousser aux deux femmes le cours de leurs sentiments, en disant : — Vous le fêtez, comme s'il vous apportait des mille et des cent!...

— Mais qu'a donc fait mon frère pour ne pas être fêté?... s'écria madame Séchard jalouse de cacher la honte de Lucien,

Néanmoins, les premières tendresses passées, les nuances du vrai percèrent.

Lucien aperçut bientôt chez Eve la différence de l'affection actuelle et de celle qu'elle lui portait jadis. David était profondément honoré, tandis que Lucien était aimé quand même, et comme on aime une maîtresse malgré les désastres qu'elle cause. L'estime, fonds nécessaire à nos sentiments, est la solide étoffe qui leur donne je ne sais quelle certitude, quelle sécurité dont on vit, et qui manquait entre mad.ame Chardon et son lils, entre le frère et la sœur. Lucien se sentit privé de cette entière confiance qu'on aurait eue en lui, s'il n'avait pas failli à l'honneur. L'opinion écrite par d'Arthez sur lui, devenue celle de sa sœur, se laissa deviner dans les gestes, dans les regards, dans l'accent. Lucien était plaint! mais,

quant à être la gloire, la noblesse de la famille, le héros du foyer domestique, toutes ces belles espérances avaient fui sans retour. On craignit assez sa légèreté pour lui cacher l'asile où vivait David. Eve, insensible aux caresses dont fut accompagnée la curiosité de Lucien qui voulait voir son frère, n'était plus l'Eve de l'Houmeau pour qui, jadis, un seul regard de Lucien était un ordre irrésistible. Lu- ' cien parla de réparer ses torts, en se vantant de pouvoir sauver David.

Eve lui répondit : - Ne t'en mêle pas, nous avons pour adversaires les gens les plusperfides et les plus habiles.

Lucien hocha la lête, comme s'il eût dit r—J'ai combattu des Parisiens...

Sa sœur lui répliqua par un regard qui signifiait : — Tu as été vaincu.

— Je ne suis plus aimé, pensa Ly-

cien. Pour la famille comme pour le monde, il faut donc réussir.

Dès le second jour, en s'endormant , le poète fut pris d'une pensée non pas haineuse , mais chagrine, en essayant de s'expliquer le peu de confiance de sa mère et de sa sœur. Il appliqua la mesure de la vieparisienne à celte chaste vie de province, en oubliant que la médiocrité patiente de cet intérieur, sublime de résignation, était son ouvrage.

— Elles sont bourgeoises , elles ne peuvent pas me comprendre, se dit-il en se séparant ainsi de sa sœur, de sa mère et de Séchard qu'il ne pouvait plus trom» per, ni surson caractère, ni sur son avenir.

Eve et madame Chardon, chez qui le sens divinatoire était éveillé par tant de chocs et tant de malheurs, épiait les plus

secrètes pensées de Lucien, elles se sentirent, mal jugées et le virent s'isolant d'elles.

— Paris nous l'a bien changé ! se dirent-elles.

Elles recueillaient enfin le fruit de régoisme qu'elles avaient elles-mêmes cultivé. De part et d'autre, ce léger levain devait fermenter, et il fermenta ; mais principalement chez Lucien qui se trouvait si reprochable. Quant à Eve, elle était bien de ces sœurs qui savent dire à un frère en faute : — Pardonne-moi tes torts?...

Lorsque l'union des âmes a été parfaite comme elle le fut au début de la vie entre Eve et Lucien , toute atteinte à ce beau idéal du sentiment est mortelle. Là où des scélérats se raccommodent après des coups de poignard , les amoureux se

T. Il» 3

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brouillent irrévocablement pour un regard, pour un mol. Dans ce souvenir de la quasi perfection de la vie du cœur, se trouve le secret de séparations souvent inexplicables. On peut vivre avec une défiance au coeur, quand le passé n'offre pas le tableau d'une affection pure et sans nuages ; mais, pour deux êtres autrefois parfaitement unis, une vie où le regard, la parole exigent des précautions , devient insupportable. Aussi les grands poètes font-ils mourir leurs Paul et Virginie au sortir de l'adolescence. Comprendriez-vous Paul et Virginie brouillés?...

Remarquons, à la gloire d'Eve et de Lucien, que les intérêts, si fortement blessés, n'avivaient point ces blessures : chez la sœur irréprochable, comme chez le poète de qui venaient les coups, tout

était sentiment ; aussi le moindre malentendu, la plus petite querelle, un nouveau mécompte dû à Lucien pouvait-il les désunir, ou inspirer une de ces querelles qui brouillent irrévocablement. En fait d'argent, tout s'arrange ; mais les sentiments sont impitoyables.

CUn ttiom^Ue inxiien'bu.

Le lendemain, Lucien reçut un numéro du journal d'Angoulême et pâlit de plaisir en se voyant le sujet d'un des premiers Premier S' Angoulême que se permit cette estimable feuille qui, semblable aux Aca-

démies de province, en fille bien élevée, selon le mot de Voltaire, ne faisait jamais parler d'elle.

« Quela Franche-Comtés'enorgueillisse « d'avoir donné le jour à Victor Hugo, 0 à Charles Nodier et à Cuvier ; la Bre- « tagne , à Chateaubriand et à Lamme- « nais ; la Normandie, à Casimir Delavi- « gne ; la Touraine , à l'auteur d'Eloa ; « aujourd'hui, l'Angoumois, où déjà sous « Louis XIII l'illustre Guez, plus connu t sous le nom de Balzac, s'est fait notre c compatriote, n'a plus rien à envier ni à « ces provinces, ni au Limousin quia pro- « duitDupuytrcn, ni à l'Auvergne, patrie « de Monllosier, ni à Bordeaux, qui a eu « le bonheur de voir naître tant de grands € hommes ; nous aussi, nous avons un « poète ! l'auteur des beaux sonnets in- « titulés les Marguerites joint à la gloire

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«r du poète celle du prosateur, car on lui « doit également le magnifique roman «r de l' Archer de Charles IX. Un jour nos a neveux seront fiers d'avoir pour com- <r patriote Lucien Chardon, un rival de « Pétrarque!.!..!...

Dans les journaux de province de ce temps , les points d'admiration ressemblaient aux hurra par lesquels on accueille les speech des meeting en Angleterre.

« Malgré ses éclatans succès à Paris, no- « trejeune poète s'est souvenu que l'hôtel c de Bargeton avait été le berceau de « ses triomphes , que l'aristocratie an- « goumoisine avait applaudi , la pre- « mière , à ses poésies ; que l'épouse de « monsieur le comte du Châtelet , préfet « de notre déparlement, avait encouragé « ses premiers pas dans la carrière des

« Muses , et il est revenu parmi nous!... <r L'Hoiimeau " tout entier s'est ému <r quand, hier, notre Lucien de Rubem- « pré s'est présenté. La nouvelle de son <r retour a produit partout la plus vive « sensation. Il est certain que la ville « d'Angouiême ne se laissera pas de- « vancer par l'Houmeau dans les honneurs « qu'on parle de décerner à celui qui , < soit dans la Presse, soit dans laLitté- <r rature , a représenté si glorieusement <r notre ville à Paris. Lucien, à la fois « poète religieux et royaliste , a bravé «r la fureur des partis ; il est venu, dit- « on, se reposer des fatigues d'une lutte <t qui fatiguerait des athlètes plus forts <t encore que des hommes de poésie et « de rêverie.

« Par une pensée éminemment poli- « tique, à laquelle nous applaudissons, et

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« que madame la comtesse du Châtelet a ï eue,dit-on,la première, il est queslionde < rendre à notre grand poète le titre et le « nom de l'illustre t'amille des Rubempré, * dont l'unique héritière est madame « Chardon, sa mère. Rajeunir ainsi, par c des talents etpar des gloires nouvelles, c les vieilles familles près de s'éteindre « est,chez l'immortel auteur de laCharte, « unenouvelle preuve de son constant dé- •« sir exprimé par ces mots : union et oubli.

€ Notre poète est descendu chez sa « sœur, madame Séchard. »

A la rubrique d'Angoulème se trouvaient les nouvelles suivantes.

« Notre préfet, monsieur le comte du « Châtelet, déjà nommé Gentilhomme or- « dinaire de la Chambre de S. M., vient « d'être fait Conseiller d'Etat en service i< extraordinaire.

« Hier toutes les autorités se sont pré- « sentéeschez M. leprél'et.

« Madame la comtesse Sixte du Châte- « let recevra tous les jeudis.

flc Le maire de l'Escarbas, monsieur de « Nègrepelisse, représentant de la branche c cadette des d'Espard , père de madame « du Châtelet, récemment nommé comte, « Pair de France , et Commandeur de « Tordre royal de Saint-Louis, est, dit-on^ « désigné pour présider le grand collège c< électoral d'Angoulême aux prochaines c élections. »

— Tiens, dit Lucien à sa sœur en lui apportant le journal.

Après avoir lu l'article attentivement, Eve rendit la feuille à Lucien d'un air pensif.

— Que dis-tu de cela ?. . . lui deman-

da Lucien étonné d'une prudence qui ressemblait à de la froideur.

— Mon ami, répondit-elle, ce journal appartientauxCointet, ilssontabsolument les maîtres d'y insérer des articles, et ne peuvent avoir la main forcée que par la Préfecture ou par l'Evêché. Supposes-tu ton ancien rival, aujourd'hui préfet, assez généreux pour chanter ainsi tes louanges? Oublies-tu que les Cointet nous poursuivent sous le nom de Métivier et veulent sans doute amener David à les faire profiler de ses découvertes?... De quelque part que vienne cet article , je le trouve inquiétant. Tu n'excitais ici que des haines, des jalousies ; on t'y calomniait, en vertu du proverbe: nul n'est prophète en son pays , et voilà que tout change en un clin d'œil ! . . .

— Tu ne connais pas ramour-propre

des villes de province! répondit Lucien. On est allé dans une petite ville du Midi recevoir en triomphe, aux portes de la ville, un jeune homme qui avait remporté le prix d'honneur au Grand-Concours , en voyant en lui un grand homme en herbe !

— Écoute-moi, mon cher Lucien, je nf3 veux pas te sermonner, je le dirai tout dans un seul mot : ici délie-toi des plus petites choses.

— Tu as raison, répondit Lucien surpris de trouver sa sœur si peu enthousiaste.

Le poète était au comble de la joie de voir changer en un triomphe sa mesquine et honteuse rentrée à Angoulême.

— Vous ne croyez pas au peu de gloire qui nous coûte si cher! s'écria Lucien après une heure de silence pendant la-

quelle il s'amassa comme un orage dans son cœur.

Pour toute réponse , Eve regarda Lucien , et ce regard le rendit honteux de son accusation.

Quelques instants avant le dîner, un garçon de bureau de la Préfecture apporta une lettre adressée à monsieur Lucien Chardon et qui parut donner gain de cause à la vanité du poète que le monde disputait à la famille.

Cette lettre était l'invitation suivante :

Monsieur le comte Sixte du Châtelet et madame la comtesse du Châtelet prient monsieur Liicien Chardon de leur faire l'honneur de dîner avec eux , le quinze septembre prochain,

A cette lettre était jointe cette carte de visite :

€e comie Bïxie îru €l)atflet ,

Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi , préfet de la Charente , et conseiller d'Etal.

— Vous êtes en faveur, dit le père Séchard, on parle de vous en ville comme d'un grand personnage... On se dispute entre Angoulême et l'Houmeau à qui vous tortillera des couronnes...

— Ma chère Eve, dit Lucien à l'oreille de sa sœur, je me retrouve absolument comme j'étais à l'Houmeau , le jour où je, devais aller chez madame de Bargeton :

je suis sans habit pour le dîner du Prétet.

— Tu comptes donc accepter cette invitation! s'écria madame Séchard effrayée.

Il s'engagea, sur la question d'aller ou de ne pas aller à la Préfecture, une polé-

mique entre le frère et la sœur. Le bon sens de la femme de province disait à Eve qu'on ne doit se montrer au monde qu'avec un visage riant, en costume complet, et en tenue irréprochable, mais elle cachait sa vraie pensée : — Où le dîner du préfet mènera-t-il Lucien? Que peut pour lui le grand monde d'Angoulême?

Ne machine-t-on pas quelque chose contre lui.

Lucien finit par dire à sa sœur avant d'aller se coucher : — Tu ne sais pas quelle eàt mon influence : la femme du préfet a peur du journaliste; et d'ailleurs, dans la comtesse du Châtelet, il y a toujours Louise deNégrepelisse ! Une femme qui vient d'obtenir tant de faveurs peut sauver David 1 Je lui dirai la découverte que mon frère vient de faire, et ce ne sera rien pour elle que d'obtenir un se-

cours de dix mille francs au ministère. A onze heures du soir, Lucien, sa sœur , sa mère et le père Séchard , Marion et Kolb furent réveillés par la musique de la ville à laquelle s'était réunie celle delà garnison et trouvèrent la place du Mûrier pleine démon de. Une sérénade fut donnée à Lucien Chardon de Rubempré, par les jeunes gens d'Angoulême.

Lucien se mit à la fenêtre de sa sœur, et dit au milieu du plus profond silence , après le dernier morceau :

— Je remercie mes compatriotes de l'honneur qu'ils me font, je tâcherai de m'en rendre digne, ils me pardonneront de ne pas en dire davantage : mon émotion est si vive que je ne saurais continuer.

— Vive l'auteur de l'Archer de Charles IX !.„

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— Vive l'auteur des Marguerites!

— Vive Lucien de Rnbemprô !

Après ces trois salves, criées par quelques voix , trois couronnes et des bouquets lurent adroitement jetés par la croisée dans l'apparteinent.

Dix minutes après, la place du Mûrier était vide, le silence y régnait.

— J'aimerais mieux dix mille francs, dit Te vieux Séchard qui tourna, retourna les couronnes et les bouquets d'un air profondément narquois. Mais vous leur avez donné des Marguerites, ils vous rendent des bouquets, vous faites dans les fleurs.

— Voilà ce que vous estimez les hommages que me décernent mes concitoyens ! s eci'ia Lucien dont la physionomie offrit une expression entièrement dénuée de mélancolie et qui véritable-

ment rayonna de satisfaction. Si vous connaissiez les hommes , papa Séchard, vous verriez qu'il ne se renconlre pas deux moments semblables dans la vie.

Il n'y a qu'un enthousiasme véritable à qui l'on puisse devoir de semblables triomphes!... Ceci, ma chère mère et ma bonne sœur, efface bien des chagrins.

Lucien embrassa sa sœur et sa mère comme l'on s'embrasse dans ces moments où la joie déborde à flots si larges qu'il l'aul la jeter dans le cœur d'un ami.

— Faute d un ami , disait un jour Bixiou, un auteur embrasse son portier.

— Eh! bien, ma chère entant, dit-il à Eve, pourquoi pleures-tu?... Ah! c'est de joie...

— Hélas! dit Eve à. sa mère avant de se recoucher et quand elles furent

DAVID 9ÉCHARD. 55

seules, dans un poète, il y a, je crois, une jolie femme de la pire espèce...

— Tu as raison , répondit la mère en hochant la tête , Lucien a déjà tout oublié, non seulement de ses malheurs, mais des nôtres.

La mère et la fille se séparèrent sans oser se dire toutes leurs pensées.

XXIIÏ.

iP*s ttiifjcUittf e ï»tt ijfiomplic.

Surtout dans les pays dévorés par le sentiment d'insubordination sociale caché sous le mot Égalité, tout triomphe est un de ces miracles qui ne va pas, comme certains miracles d'ailleurs, sans la coo-

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péralion d'adroits machinistes. Sur dix ovations obtenues par des hommes vivants et décernées au sein delà patrie, il y en aneuf dont les causes sont étrangères à l'homme. Le triomphe de Voltaire sur les planchesduïhéâtre Français n'était-il pas celui de la philosophie de son siècle ? En France, on ne peut triompher que quand tout le monde se couronne sur la tète du triomphateur. Aussi les deux femmes avaient-elles raison dans leurs pressentiments.Le succès du grand homme de province était trop antipathique aux mœurs immobilesd'Angoulème.pournepas avoir été mis en scène par des intérêts, ou par un machiniste passionné, collaborations également perfides. Eve, comme la plupart des femmes d'ailleurs, se défiait par sentiment et sans pouvoir se justifier à elle-même sa défiance. Elle se dit en

DAVID SÉCIIARn. 59^

s'endormant : — Qui donc aime assez ici mon trère pour avoir excilé le pays?... Les Marguerites ne sont d'ailleurs pas encore publiées , comment peut-on le féliciter d'un succès à venir ? . . .

Ce triomphe était eu effet l'œuvre de Petit-Claud. Le jour où le curé de Marsac lui annonça le retour de Lucien, l'avoué dînait pour la première fois chez madame de Sénonches qui devait recevoir officiellement h\ demande de la main de sa pupille. Ce fut un de ces diners de familledontla solennité se trahitplus parles toilettes que par le nombre des convives. Quoiqu'en famille, on se sait en représentation, elles intentions percent dans toutes les contenances. Françoise était mise, comme en étalage. Madame de Sénonches avait arboré les {)avillons de ses toilettes les plus recherchées. Monsieur du Hautoy

était en habit noir. Monsieur de Sénonches, à qui sa femme avait écrit 1 arrivée de madame du Châtelet qui devait se montrer pour la première fois chez elle et la présentation officielle d'un prétendu pour Françoise, était revenu de chez monsieur de Pimenlel. Cointet . vêtu de son plus bel habit marron à coupe ecclésiastique, offrit aux regards un diamant de^ six mille francs sur son jabot, la vengeance du riche commerçant sur T aristocratie pauvre.

Petit-Claud, épilé, peigné , savonné n'avait pu se défaire de son petit air sec. Il était impossible de ne pas comparer cet avoué maigrelet, serré dans ses habits, à une vipère gelée ; mais l'espoir augmentait si bien la vivacité de ses yeux de pic, il mit tant de glace sur sa figure, il se gourma si bien, qu'il arriva juste à

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la dignité d'un petit procureur du roi ambitieux.

Madame de Sénonches avait prié ses intimes de ne pas dire un mot de la première entrevue de sa pupille avec un prétendu, ni de l'apparition de la préfète, en sorte qu'elle s'attendit à voir ses salons pleins. En effet, monsieur le préfet et sa femme avaient fait leurs visites officielles par cartes , en réservant l'honneur des visites personnelles , comme un moyen d'action. Aussi l'aristocratie d'Angoulême était - elle travaillée d'une si énorme curiosité, que plusieurs personnes du camp Cliandour se proposèrent de venir à l'hôtel Bargeton, car on s'obstinait à ne pas appeler cette maison l'hôtel de Sénonches. Les preuves du crédit de la comtesse Chàtelet avaient réveille bien des ambitions; et dailleurs on la disait

C2 DAVID SH'CHARD.

tellement changée à son avantage que chacun voulait en juger par soimême.

En apprenant de Cointet, pendant le chemin, la grande nouvelle de la faveur que Zéphirine avait obtenue de la préfète pour pouvoir lui présenter le futur de la chère Françoise, Petii-Claud se flatta de tirer parti de la fausse position où le retour de Lucien mettait Louise de Nègrepelisse.

Monsieur et madame de Sénonches avaient pris des engagements si lourds en achetant leur maison , qu'en gens de province, ils ne s'avisèrent pas d'y faire le moindre changement. Aussi, le premier mot de Zéphirine à Louise fut^il en allant à sa rencontre, quand on l'annonça : — Ma chère Louise voyez?. . . vous êtes encore ici chez vous!.. .

en lui montrant le petit lustre à pendeloques, les boiseries et le aiobilier qui, jadis, avaient fasciné Lucien.

— C'est, ma chère, ce que je veux le moins me rappeler, dit gracieusement madame la préfète en jetant un regard autour d'elle pour examiner l'assemblée.

Chacun s'avoua que Louise de Nègrelisse ne se ressemblait pas à ellemême. Le monde parisien où elle était restée pendant dix-huit mois, les premiers bonheurs de son mariage qui transformaient aussi bien la femme que Paris avait transformé la provinciale , l'espèce de dignité que donne le pouvoir, tout faisait de la comtesse Chàtelet, une femme qui ressemblait à madame de Bargeton, comme une fille de vingt ans ressemble à sa mère. Elle portait un

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charmant bonnel de dentelles et de fleurs négligemment attaché par une épingle à tète de diamant. Ses cheveux à l'anglaise lui accompagnaient bien la (igure et la rajeunissaient en en cachant les contours. Elle avait une robe en foulard, à corsage en pointe, délicieusement frangée et dont la façon due à la célèbre Victorine faisait bien valoir sa taille. Ses épaules, couvertes d'un fichu de blonde, étaient à peine visibles sous une écharpe de gaze adroitement mise autour de son cou trop long.^ Enfin , elle jouait avec ces jolies bagatelles dont le maniement est l'écueii des femmes de province : une jolie cassolette pendait à son bracelet par une chaîne , elle tenait dans une main son éventail et son mouchoir roulé sans en être embarrassées Le goût exquis des moindres détails, la

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pose et les raaiiières copiées de madame d'Espard révélaient en Louise une belle étude du faubourg Saint-Germain.

Quant au vieux Beau de l'Empire, le mariage l'avait avancé comme ces melons qui, de verts encore la veille, deviennent jaunes dans une seule nuit. En retrouvant surle visage épanoui desal'eni' mêla verdeur que Sixte avait perdue, on se fit, d'oreille à oreille, des plaisanteries deprovince,eld'autantplusvolontiersque toutes les femmes enrageaient de la nouvelle supériorité de l'ancienne reine d'Angoulême ; et le tenace intrus paya pour sa femme.

Excepté monsieur de Chandour et sa femme, feu Bargeton, monsieur de Piraentel et les Rasiignac, le salon se trouvait à peu près aussi nombreux que le jour où Lucien y lit sa lecture, car Mon-

seigneur l'Évêque arriva suivi de ses grands vicaires. Petit-Claud, saisi par le spectacle de l'aristocratie angoumoisine, au cœur de laquelle il désespérait de se voir jamais quatre mois auparavant , sentit sa haine contre les classes supérieures se calmer. Il trouva la comtesse Châtelet ravissante en se disant : — Voilà pourtant la femme qui peut me faire nommer substitut !

Vers le milieu de la soirée , après avoir causé pendant le même temps avec chacune des femmes en variant le ton de son entretien selon l'importance de la personne et la conduite qu'elle avait tenue à propos de sa fuite avec Lucien, Louise se retira dans le boudoir avec Monseigneur. Zéphirine prit alors le bras de Pelit-Claud, à qui le cœur battit, et l'amena vers ce boudoir où les malheurs

de Lucit^n avaient commencé , et où ils allaient se consommer.

— Voici monsieur Petit -Claud, ma chère, je te le recommande d'autant plus vivement que toui ce que tu feras pour lui profitera sans doute à ma pupille.

— Vous êtes avoué , monsieur , dit l'auguste fille des Négrepelisse en loisatit Petit-Claud.

— Hélas ! oui, madame la comtesse.

Jamais le fils du tailleur de THoumeau

n'avait eu, dans toute sa vie, une seule fois, l'occasion de se servir de ces trois mots ; aussi, sa bouche en fut-elle comme pleine.

— Mais, reprit-il , il dépend de madame la comtesse de me faire tenir debout au parquet. Monsieur Milaud va, dit-on, à Nevers...

— Mais, reprit la comtesse, n'est-on pas second , puis premier substitut ? je vou-

6« BAYID SÉGBAUB.

drais vous voir sur-le champ premier substitut... Pour m'occuper de vous et vous obtenir cette faveur, je veux quelque certitude de votre dévouement à la Légitimité , à la Religion , et surtout à M. deVillèle.

— Ahl madame, dit Petit-Claud en s'approchantde son oreille, je suis homme à obéir absolument au pouvoir.

— C'est ce qu'il nous taut aujourd'hui, répliqua-elle en se reculant pour lui i'aire comprendre qu'elle ne voulait plus rteo s'entendre dire à l'oreille. Si vous convenez toujours à madame de Sénonches , comptez sur moi , ajouta - 1 - elle en faisant un geste royal avec son éventail.

— Madame, dit Petit-Claud à qui Cointet se montra en arrivant à la porte du boudoir, Lucien est ici.

— Eh! bien, monsieur?... répondit la comtesse d'un ton qui eût arrêté toute espèce de parole dans le gosier d'un homme ordinaire.

— Madame la comtesse ne me comprend pas, reprit Pelit-Claud en se servant de la formule la plus respectueuse , je veux lui donner une preuve de mo»

dévouement à sa personne. Comment ma^ dame la comtesse veut-elle que le grand homme qu'elle a l'ait, soit reçu dans Angoulême? Il n'y a pas de milieu: il doit y être un objet ou de mépris ou de gloire.

Louise de Nègrepelisse n'avait pas pensé à ce dilemme, auquel elle était évidemment intéressée, plus à cause du passé que du présent. Or, des sentiments que la comtesse portait actuellement à Lucien dépendait la réussite du plan conçu

par l'avoué pour mener à bien l'arrestation de Séchard.

^Monsieur Petit-Claud, dit-elle en prenant une attitude de hauteur et de dignité, vous voulez appartenir au Gouvernement, sachez que son premier principe doit être de ne jamais avoir eu tort, et que les femmes ont encore mieux que les gouvernements l'instinct du pouvoir et Je sentiment de leur dignité.

— C'est bien là ce que je pensais , madame, répondit-il vivement en observant la comtesse avec une attention aussi profonde que peu visible. Lucien arrive ici dans la plus grande misère. Mais, s'il doit y recevoir une ovation, je puis aussi le contraindre, à cause de l'ovation même, à quitter Angoulême où sa sœur et son beau-frère David Séchard sont sous le coup de poursuites ardentes...

Louise de Nègrepelisse laissa voir sur son visage altier un léger mouvement produit par la répression même de son plaisir. Surprise d'être si bien devinée, elle regarda Petit-Claud en dépliant son éventail, car Françoise de La Haye entrait, ce qui lui donna le temps de trouver une réponse.

— Monsieur, dit-elle avec un sourire signiGcatif, vous serez promplement procureur du Roi....

N'était-ce pas tout dire sans se compromettre ?

-- Oh! madame, s'écria Françoise en venant remercier la préfète, je vous devrai donc le bonheur de ma vie. Elle lui dit à l'oreille en se penchant vers sa protectrice par un petit geste de jeune fille : — Je serais morte à petit feu d'être la femme d'un avoué de province,,.

72 PAVID SÉr.HARI).

si Zéphiriiie s'était ainsi jetée sur Louise, elle y avait été poussée par Francis, qui ne manquait pas d'une certaine connaissance du monde bureaucratique.

— Dans les premiers jours de tout avènement, que ce soit celui d'un préfet, d'une dynastie ou d'une exploitation , dit l'ancien consul-général h son amie , on trouve les gens tout feu pour rendre service ; mais ils ont l>i( ntùt reconnu Irs inconvénients de la protection, et deviennent de glace. Aujourd'hui Louise fera pour Petit-Claud des démarches que, dans trois mois, elle ne voudrait plus faire pour votre mari.

— Madame la comtesse pense-l-elle, dit Petit-Claud, à toutes les obligations du triomphe de notre poète? Elle devra recevoir Lucien pendant les dix jours que dmera noire engouemen(.

ftÀVID SICCHAKI». 73

La préfète flt un signe de tête afin de congédier Petit-Claud, et se leva pour aller causer avec madame de Pimentel qui montra sa tête à la porte du boudoir. Saisie par là nouvelle de l'élévation du bonhomme de Négrepelisse à la Pairie, la marquise avait jugé nécessaire de venir caresser une femme assez habile pour avoir augmenté son influence en faisant une faute.

— Dites-moi donc, ma chère, pourquoi vous vous êtes donné la peine de mettre votre père à la Chambre haute, dit la marquise au milieu d'une conversation confidentielle où elle pliait le genou devant la supériorité de sa chère Louise;

— Ma chère, on m'a d'autant mieux accordé celte faveur que mon père n'a pas d'enfants, et votera toujours pour la couronne ; mais , si j'ai des gar<;'Ons , je

74 DAVID SÉCHAUD.

compte bien que mon aîné sera substitué au litre, aux armes et à la pairie de son grand-père...

Madame de Pimentel vit avec chagrin qu'elle ne pourrait pas employer, à réaliser son désir de faire élever monsieur de Pimentel à la pairie, une mère dont l'ambition s'étendait sur les entants à venir.

— Je tiens la préfète, disait Petit- Claud à Cointet en sortant, et je vous promets votre acte de société.... Je serai dans un mois premier substitut , et vous, vous serez maître de Séchard. Tâchez maintenant de me trouver un successeur pour mon Étude, j'en ai fait en cinq mois la première d'Angoulême....

-^11 ne fallait que vous mettre à cheval, clit Cointet presque jaloux de son œuvre.

Chacun peut maintenant comprendre

la cause du triomphe de Lucien dans son pays^. A la manière de ce roi de France qui ne vengeait pas le duc d'Orléans , Louise ne voulait pas se souvenir des injures reçues à Paris par madame de Bargeton. Elle voulait patroner Lucien , l'écraser de sa protection et s'en débarrasser honnêtement. Mis au fait de toute l'intrigue de Paris par les commérages , Petit-Claud avait bien deviné la haine vivace que les femmes portent à l'homme qui n'a pas su les aimer à l'heure où elles ont eu l'envie d'être aimées.

Wn Wt»0u*wjrrtt tomme un en xentonixe ^ûeU tfueio'ts t>«n6 It rtiurs b« lit me.

Le lendemain (le l'ovation qui justifiait îe passé de Louise de Nègrepelisse, Petit- Claud,pour achever de griser Lucien et s'en rendre maître, se présenta chez madame Séchard à la tête de six jeunes gens delà ville, tous anciens camarades de Lucien au collège d'Angoulème.

7S DAVID SÉCHAUD.

Cette députalion était envoyée à l' auteur des Marguerites et de VArclier de Charles IX i^ar ses condisciples, pour le prier d'assister au banquetqu'ils voulaientdonner au grand homme sorti de leurs

rangs.

— Tiens, c'est toi, Petit-Claud ! s'écria Lucien.

— Ta rentrée ici, lui dit Petit-Claud, a stimulé notre amour-propre, nous nous sommes piqués d'honneur , nous nous sommes cotisés, et nous te préparons un magnifique repas. Notre proviseur et nos professeurs y assisteront; et, à la manière dont vont les choses, nous aurons sans doute les autorités.

— Et pour quel jour ? dit Lucien.

— Dimanche prochain.

— Cela me serait impossible, répondit le poète, je ne puis accepter que pour

DAVID SÉCHABD. 79

dans dix jours d'ici... Mais alors ce sera volontiers...

— Eh ! bien , nous sommes à tes ordres, dit Petit-Claud; soit, dans dix jours.

Lucien fut charmant avec ses anciens camarades qui lui témoignèrent une admiration presque respectueuse. Il causa pendant environ une demi-heure avec beaucoup d'esprit, car il se trouvait sur un piédestal et voulait justifier l'opinion du pays : il se mit les mains dans les goussets, il parla tout à fait en homme qui voit les choses de la hauteur où ses concitoyens l'ont mis. Il fut modeste, et bon enfant, comme un génie en déshabillé. Ce fut les plaintes d'un athlète fatigué des luttes à Paris, désenchanté surtout, il félicita ses camarades de ne pas avoir quitté leur bonne province, etc. Il les laissa tous enchantés de lui.

80 »AVID SÉfHARI).

Puis, il prit Peiit-Claiid à part et lui demanda la vérité sur les aiïaires de David, en lui reprochant l'état de séquestration où se trouvait son beaufrère. Lucien voulait ruser avec Petit- Claud. Petit-Claud s'eflbrça de donner à son ancien camaradecette opinion que lui, Petil-Claud,étaitun pauvre petitavoué de province, sans aucune espèce de tinesse.

La constitution actuelle des sociétés, infiniment plus compliquée dans ses rouages que celle des sociétés antiques, a eu pour effet de subdiviser les facultés chez l'homme. Autrefois , les gens éminents, forcés d'être universels, apparaissaient en petit nombre et comme des flambeaux au milieu des nations antiques. Plus tard, si les facultés se spécialisèrent, la qualité s^adressait encore à l'ensemble des choses. Ainsi un homme

Divin SÉCHA[\D. 81

riche eu caulè/e , comme on Va dit de Louis XI , pouvait appliquer sa ruse à tout ; mais aujourd'hui , la qualité s'est elle-même subdivisée. Par exemple , autant de professions autant de ruses différentes. Un rusé diplomate sera très bien joué, dans une affaire, au fond d'une province, par un avoué, médiocre ou par un paysan. Le plus rusé journaliste peut se trouver tort niais en matière d'intérêts commerciaux , et Lucien devait être et fui le jouet de Pelit-Claud. Le malicieux avocat avait naturellement écritlui-même l'article où la ville d'Angoulême, compromise avec son faubourg de l'Houmeau , se trouvait obligée de fêler Lucien. Les conciloyens de Lucien venus sur la place du Mûrier étaient les ouvriers de l'imprimerie et de la papeterie des Cointet, accompagnés des clercs de Petit-Claud, de

Sa DAVID SÉCHARD.

Cachan, et de quelques camarades de collège. Redevenu pour le poète leco/;m du collège, l'avoué pensait avec raison que son camarade laisserait échapper, dans un temps donné, le secret de la retraite de David. Et si David périssait par la faute de Lucien, Angoulême n'était pas tenable pour le poète. Aussi, pour mieux assurer son influence, se posa-t-il comme l'inférieur de Lucien.

— Comment n'aurais-je pas fait potfr le mieux? dit Petit-Claud à Lucien. Il s'agissait de la sœur de mon copin; mais, au Palais , il y a des positions où l'on doit périr. David m'a demandé, le premier juin, de lui garantir sa tranquillité pendant trois mois , il n'est en danger qu'en septembre, et encore ai-je su soustraire tout son avoir à ses créanciers ; car je gagnerai le procès en Cour royale : j'y

ferai juger que le privilège de la femme est a-bsolu , que , dans l'espèce, il ne couvre aucune fraude... Quant à toi, tu reviens malheureux, mais tu es un homme de génie...

Lucien lit un geste comme à un homme à qui l'encensoir arrive trop près du nez.

— Oui, mon cher, reprit Petit-Claud, j'ai lu V Archer de Charles IX, et c'est plus qu'un ouvrage, c'est un livre! La préface n'a pu être écrite que par deux hommes : Châteaubriant ou toiî...

Lucien accepta cet éloge, sans dire que cette préface était de d'Arthez. Sur cent auteurs français, quatre-vingt-dix-neuf eussent agi comme lui.

— Eh! bien, ici l'on n'avait pas l'air de te connaître, reprit Petit-Claud en jouant l'indignation. Quand j'ai vu l'indifférence générale, je me suis mis en tête

de révolutionner tout ce monde. J'ai fait l'article que tu as lu...

— Comment, c'est toi qui!... s'écria Lucien.

— Moi-même ! .. . Angoulême et l'Houmeau se sont trouvés en rivalité, j'ai rassemblé des jeunes gens , tes anciens camarades de collège, et j'ai organisé la sérénade d'hier ; puis , une fois lancés dans l'enthousiasme, nous avons lâché la souscription pour le dîner. — « Si David se cache, au moins Lucien sera couronné! » mesuis-jedit. J'ai fait mieux, reprit Petit-Claud,j'ai Yu la comtesse Châielel, et je lui ai fait comprendre qu'elle se devait à elle-même de tirer David de sa position , elle le peu t , elle le doit . Si David a bien réellement trouvé le secret dont il m'a parlé, le gouvernement ne se minera pas en le soutenani, et quel genre

DAYID SÉCHARD. S5

pour un préfet d'avoir l'air d'être pour moitié dans une si grande découverte par l'heureuse protection qu'il accorde à l'inventeur? On fait parler de soi comme d'un administrateur éclairé... Ta sœur s'est effrayée du jeu de notre mousqueterie judiciaire, elle a eu peur de la fumée... La guerre au Palais coûte aussi cher que sur les champs de bataille ; mais David a maintenu sa position , il est maître de son secret : on ne peut pas l'arrêter, on ne Tarrêtera pas 1

— Je te remercie, mon cher, et je vois que je puis te confler mon plan, tu m'aideras à le réaliser.

Petit-Claud regarda Lucien en donnant à son nez en vrille l'air d'un point d'interrogation.

— Je veux sauver Séchard dit Lucien avec une sorte d'importance, je suis la

S6 DAVID SÉCHÀRO.

cause de son malheur, je réparerai tout... J'ai plus d'empire sur Louise

— Qui, Louise?...

— La comtesse Châtelell..' Petit-Claud fit un mouvement.

— J'ai sur elle plus d'empire qu'elle ne le croit elle-même , reprit Lucien ; seulement, mon cher, si j'ai du pouvoir sur votre gouvernement, je n'ai pas d'habit...

Petit-Claud fît un autre mouvement comme pour offrir sa bourse.

— Merci, dit Lucien en serrant la main de Petit-Claud. Dans dix jours d'ici, j'irai faire une visite à madame la prètete, et je te rendrai la tienne.

Et ils se séparèrent en se donnant des poignées de main do camarades.

— Il doit être poète , se dit en lui-même Petit-Claud, car il est fou.

DATID SÉCUARD. 87

— On a beau dire, pensait Lucien en revenant chez sa sœur ; en fait d'amis, il n'y a que les amis de collège.

— Mou Lucien, dit Eve, que t'a donc promis Petil-Claud pour lui témoigner tant d'amitié ? Prends garde à lui !

— A lui ? s'écria Lucien. Écoute, Eve, reprit-il en paraissant obéir à une réflexion, tu ne crois plus en moi, tu te défies de moi, tu peux bien te défier de Petit-CIaud ; mais, dans douze ou quinze jours, tu changeras d'opinion, ajouta-t-il d'un petit air fat...

Lucien remonta dans sa chanabre, et y écrivit la lettre suivante à Lousteau.

Amgoulêmê, 5 septembre.

<r Mon ami, de nous deux, moi seul « puis me souvenir du billet de mille «r francs que je t'ai prêté ; mais je con-

ÔO DAVID SÉCHARD.

«r nais trop bien, hélas, la situation où tu « seras en ouvrant ma lettre, pour ne pas « ajouter aussitôt que je ne te les rede- « mande pas en espèces d'or ou d'ar- « gent; non, je te les demande en crédit, « comme on les demanderait à Florine * « en plaisir.

« Nous avons le même tailleur, il s*a- « girait de me faire confectionner sous le « plusbrefdélai un habillement complet.

« Sans être précisément dans le costume « d'Adam, je ne puis me montrer. Ici , « les honneurs départementaux dus aux « illustrations parisiennes m'attendaient, « à mon grand étonnement. Je suis le « héros d'un banquet, ni pins ni moins « qu'un député de la Gauche; com- « prends-tu maintenant la nécessité d'un ♦ habit noir ? Promets le paiement , « charge-t'en , fais jouer la réclame ,

« enfln trouve une scène inédite de Don « Juan avec monsieur Dimanche , car il « faut m'endimancher à tout prix. Je « n'ai rien que des haillons : pars de là! « Nous sommes en septembre , il fait un « temps magnifique; ergo, veille à ce que « je reçoive, à la fin de cette semaine, « un charmant habillement du matin :

« petite redingote vert-bronze foncé^trois « gilets, l'un couleur soufre, l'autre de « fantaisie, genre écossais, le troisième «d'une entière blancheur; plus, trois (c pantalons à /a/re des femmes, Vim blanc « étoffe anglaise, l'autre nankin, le troi- « sième en léger Casimir noir; enfin un a habit noiretun gilet de satin noir pour (T soirée.

« Si tu as retrouvé une Florine queî^ a conque, je me recommande à elle pour *. deux cravates de fantaisie. Ceci n'est

92 T>AVID SÉCHARD

« rien , je compte sur toi , sur ton « adresse : le tailleur m'inquiète peu. .

« Mon cher ami, nous l'avons maintes « lois déploré ! l'intelligence de la mi- « sére qui, certes^ est le plus actif poi- « son dont soit travaillé l'homme par « excellence, le Parisien! celte intelli- <r gence dont l'activité surprendrait Sa- « tan , n'a pas encore trouvé le moyen « d'avoir à crédit un chapeau! Quand « nous aurons mis àla mode des chapeaux a qui vaudront mille francs, leschapeaux « seront possibles; mais jusque-là, « nous devrons toujours avoir assez d'or « dans nos poches pour payer un cha- « peau. Ah! quel mal la Comédie Fran- " çaise nous a fait avec ce : — La fleur, tu (( mettras de Cor dans mes poches .'Je sens

« donc profondément toutes les difficul- « tés de J'exécution de cette demande ;

« joins une paire de bottes, une paire « d'escarpins, un chapeau, six paires de « gants, à l'envoi du tailleur ! C'est de- « mander l'impossible, je le sais. Mais « la vie littéraire n'est-elle pas l'im- « possible mis en coupe réglée?... Je « ne te dis qu'une seule chose : opère ce « prodige en faisant un grand article ou « quelque petite infamie , je te quitte et <t décharge de ta dette. Et c'est une « dette d'honneur , mon cher , elle a « douze mois de carnet ; tu en rougirais, « si tu pouvais rougir.

« Mon cher Lousteau, plaisanterie à « part , je suis dans des circonstances « graves. Juges-en par ce seul mot : la « Seiche est engraissée, elle est devenu « la femme du Héron, et le Héron est pré- « fet d'Angoulême. Cet affreux couple « peut beaucoup pour mon beau-frère

« que j'ai misdans une situation affreuse, « il est poursuivi , caché, sous le poids de • la lettre de change!... Il s'agit de repa- « raître aux yeux de madame la préfète « et de reprendre sur elle quelqu'empire, « à tout prix. N'est-ce pas effrayant à

< penser que la fortune de David Séchard « dépende d'une jolie paire de bottes, de « bas de soie gris à jour (ne vas pas les

a oublier) et d'un chapeau neuf!

« Je vais me dire malade et souffrant, « me mettre au lit comme fit Duvicquet, « pour me dispenser de répondre à l'em- « pressement de mes concitoyens. Mes « concitoyens m'ont donné, mon cher,

< une très belle sérénade. Je commence « à me demander combien il faut de K sots pour composer ce mot : mes conci- « toyens!... depuis que j'ai su que Ten- « thousiasrae de la capitale de l'Angou-

DAYID SÉCHARD. %

n mois avait eu quelques-uns de mes ca- « marades de collège pour boute-en-train. « Si tu pouvais mettre aux Faits-Paris « quelqueslignes sur ma réception, tu me « grandirais ici de 'plusieurs talons de « bottes. Je ferais d'ailleurs sentir à la « Seiche que j'ai, sinon des amis, du moins <T quelque crédit dans la Presse pari- « sienne. Comme je ne renonce à rien de « mes espérances, je te revaudrai cela. « S'il te fallait pour un bel article de fond ï à un recueil quelconque , j'ai le temps « d'en méditer un à.loisir. Je ne te dis plus « qu'un mot, mon cher ami : je compte « sur toi, com.me lu peux compter sur « celui qui est

« Tout à toi,

t LUCIUN DE R. I

P. S. <T Adresse-moi le tout par les diligences, bureau restant. »

96 DAYl^D SÉCHÀRD.

Cette lettre, où Lucien reprenait 1« ton de supériorité que son succès lui donnait intérieurement, lui rappela Paris.

Pris depuis six jours par le calme absolu de la province , sa pensée se reporta vers ses bonnes misères, il eut des regrets vagues, il resta pendant toute une semaine préoccupé de la comtesse Châtelet ; enfin, il attacha tant d'importance à sa réapparition que, quand il descendit, à la nuit tombante, à l'Houmeau chercher au bureau des diligences les paquets qu'il attendait de Paris, il éprouvait toutes les angoisses de l'incertitude, . comme une femme qui a mis ses dernières espérances sur une toilette et qui désespère de l'avoir.

— Ah! Lousteau! je te pardonne tes trahisons, se dit-il en remarquant par la forme des paquets que l'envoi de-

vait contenir tout ce qu'il avait demandé.

n trouva ia lettre suivante dans le carton à chapeau.

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