‹ David SéchardChapitre 3 sur 5 · DU SALON DE FLORINE · texte numérisé non relu

DU SALON DE FLORINE

« Mon cher enfant ,

«^Le tailleur s'est très bien conduit; « mais, comme ton profond coup-d'œil » rétrospectif te le faisait pressentir, les «c cravates, le chapeau, les bas de soie « à trouver ont porté le trouble dans « nos cœurs, car il n'y avait rien à trou- € bler dans notre bourse.

* Nous le disions avec Blondet : il « y aurait une fortune à faire en éta- « blissant une maison où les jeunes * gens trouveraient ce qu'ils doivent « avoir. Car, nous finissons par payer < très cher tout ce que nous ne payons

9S DAYll» fcÉi.UARD.

« pas. D'ailleurs, le grand Napoléon, ar- « rêté dans sa course vers les Indes, faute « d'une pairede belles, l'adit : Lesaffaires «t faciles ne se font jamais ! Donc, tout al-

«r lait, excepté ta chaussure Je te

< voyais habillé sans chapeau ! gileté 0 sans souliers, et je pensais à l'envoyer € une paire de mocassins qu'un américain « a donnés par curiosité à Florine. Flo- « rine a offert une masse de quarante t francs à jouer pour loi. Nathan, Blon- « det et moi, nous avons été si heu- « reux en ne jouant plus pour notre « compte , que nous avons été assez « riches pour emmener la Torpille , « l'ancien rat de des Lupeauix, à souper. • Frascaii nous devait bien cela. Florine « s'est chargée des acquisitions, elle y « a joint trois belles chemises. Nalhan t'of- « fre une canne. Blondet , qui a gagné trois

DAYID SÉCHAKD. 9d

< cents fanes, t'envoie une chaîne d'or. Le « rat y a joint une montre en or, grande « comme une pièce de quarante francs , « qu'un imbécile lui a donnée et qui ne « va pas. — « C'est de la pacotille, comme f ce qu'ila eu ! p nous a-t-elledit. Bixiou, « qui nous est venu retrouver au Rocher c de Cancale, a voulu mettre un flacon « d'eau de Portugal dans l'envoi que te « fait Paris. Notre premier comique a dit : c Si cela peut faire son bonheur, qu'il le « soit!... avec cet accent de basse-taille « et cette importance bourgeoise qu'il « peint si bien.

« Tout cela, mon cher enfant, le prouve « combien l'on aime ses amis dans le « malheur. Florine, à qui j'ai eu la fai-

< blesse de pardonner, te prie de nous « envoyer un article sur le dernier ou- « vragedeNathan. Adieu, mon fils! Je ne

100 DAVID 8ÉCHARD.

« puis que te plaindre d'être retourné « dans le bocal d'où lu sortais, quand tu € l'es fait un vieux camarade de

« Tonjami.

« Etienne L. »

— Pauvres garçons ! ils ont joué pour moi ! se dit-il tout ému.

Il vient des pays mal sains, ou de ceux où l'on a le plus souffert, des bouffées qui ressemblent aux senteurs du Paradis. Dans une vie liède, le souvenir des souffrances est comme une jouissance indéfinissable. Eve fut stupéfaite quand son frère descendit dans ses vêtements neufs : elle ne le connaissait pas.

— Je puis maintenant m'aller promener à Beaulieu, s'écria-t-il, on ne dira pas de moi : il est revenu en haillons !

Tiens, voilà une montre que je te rendrai, car elle est bien à moi ; puis, elle me ressemble, elle est détraquée.

— Quel enfant tu es !... dit Eve. On ne peut t'en vouloir de rien.

— Croirais - tu donc, ma chère tîile, que j'aie demandé tout cela dans la pensée assez niaise de briller aux yeux d'Angoulêmedont je me souciecomme décela!

dit-il en fouettant l'air avec sa canne à pomme d'or ciselée. Je veux réparer le mal que j'ai fait, et je me suis mis sous les armes.

Le succès de Lucien comme élégant fut le seul triomphe réel qu'il obtint, mais il fut immense. L'envie délie autant de langues que l'admiration en glace : les femmes raffolèrent de lui, les hommes en médirent, et il put s'écrier comme le chansonnier : oh! monliahit, que je vous re-

102 DAVin SÉCHARD.

mercie ! Il alla mettre deux cartes à la Préfecture , et fit également une visite à Peiit-Claud qu'il ne trouva pas.

Le lendemain , jour du banquet, les journaux de Paris contenaient tous, à la rubrique d'Angoulême, les lignes suivantes :

« Angoulême. — Le retour d'un jeune « poète dont les débuts ont été si « brillants, de l'auleur de l'Archer de « Char/es IX, Tunique roman historique « fait en France sans imitation du genre « de Wal ter-Scott et dont la préface est « un événement littéraire, a été signa- « lé par une ovation aussi flatteuse pour « la ville que pour monsieur Lucien de « Rubempré. La ville s'est empressée de <r lui offrir un banquet patriotique.

« Le nouveau préfet, à peine installé,

DAVID SÉCnARD. 103

« s'est associé à la mauifestalioii publi- « que en fêtant l'auteur des Marguerites tf dont le talent fut si vivement encoura- « gé à ses débuts par la comtesse Châte-

« Jet. »

Une fois l'élan donné, personne ne peut plus l'arrêter. Le colonel du régiment en garnison offrit sa musique. Le maîlred'hôtel de la Cloche, dont les expéditions de dindes truffées vont jusqu'en Chine et s'envoient dans les plus magnifiques porcelaines, le fameux aubergiste del'Houmeau, chargé du repas , avait décoré sa grande salie avec des draps, sur lesquels des couronnes de laurier entremêlées de bouquets faisaient un effet superbe.

A cinq heures , quarante personnes étaient réunis là , toutes en habit de ce-

rémonie. Une foule de cent et quelques habitants attirés principalement par la présence des musiciens dans la cour , représentait les concitoyens .

— Tout Angoulême est là ! dit Petit- Claud en se mettant à la fenêtre.

— Je n'y comprends rien, disait Postel à sa femme, qui vint pour écouter la musique. Comment, le Préfet, le Receveur Général, le Colonel, le directeur de la Poudrerie, notre Député, le Maire, le proviseur, le directeur de la fonderie de Ruelle, le Président, le Procureur du Roi, monsieur Milaud , toutes les autorités viennent d'arriver !...

Quand on se mit à table, l'orchestre militaire commença par des variations sur l'air de Vive le Roi, vive la France! qui n'a pu devenir populaire. Il était cinq heures du soir. A huit heures, un

dessert de soixante-cinq plats , remarquable par un Olympe en sucreries surmonté de la France en chocolat, donna le signal des toasts.

— Messieurs, dit le préfet en se levant, au Roi !.. à la Légitimité ! N'est-ce pas à la paix que les Bourbons nous ont ramenée que nous devons la génération de poètes et de penseurs qui maintiennent dans les mains de la France le sceptre de la littérature?...

— Vive le Roi ! crièrent les convives parmi lesquels les ministériels étaient en force.

Le vénérable proviseur se leva.

— Au jeune poète, dit-il, au héros du jour, qui a su allier à la grâce et à la poésie de Pétrarque, dans un genre que Boileau déclarait si difficile, le talent du prosateur !

106 DAVID SÉCIIARD.

— Bravo ! bravo ; . . .

Le colonel se leva.

— Messieurs, au Royaliste! car le héros de cette fête a eu le courage de défendre les bons principes !

— Bravo ! dit le préfet qui donna le ton aux applaudissements.

Petit-Claudse leva.

— Tous les camarades de Lucien à la gloire du collège d'Angoulême, au vénérable proviseur qui nous est si cher, et à qui nous devons reporter tout ce qui lui appartient dans nos succès !.. .

Le vieux proviseur, qui ne s'attendait pas à ce toast, s'essuya les yeux.

Lucien se leva, le plus profond silence s'établit, et le poète devint blanc. En ce moment, le vieux proviseur, qui se trouvait à sa gauche, lui posa sur la tête une couronne de laurier. On battit des mains.

Lucien eut des larmes dans les yeux et dans la voix.

— Il est gris , dit à Petil-Claud le futur procureur du lloi de Ne vers.

— Ce n'est pas le vin qui l'a grisé, répondit l'avoué.

— Mes chers compatriotes, mes chers camarades, dit enfin Lucien, je voudrais avoir la France entière pour témoin de cette scène. C'est ainsi qu'on élève les hommes, et qu'on obtient dans notre pays les grandes œuvres et les grandes actions. Mais, voyant le peu que j'ai fait et le grand honneur que j'en reçois, je ne puis que me trouver confus, et m'en remettre à l'avenir du soin de justifier l'accueil d'aujourd'hui. Le souvenir de ce moment me rendra des forces au milieu de luîtes nouvelles. Permettez-moi de signaler à vos hommages celle qui fut et

ma première muse et ma protectrice, et de boire aussi à ma ville natale : donc à la belle comtesse Sixte du Chûtelet et à la noble ville d'Angoulême.

— 11 ne s'en est pas mal tiré, dit le Procureur du Roi qui hocha la tête en signe d'approbation , car nos toasts étaient préparés , et le sien est improvisé.

A dix heures, les convives s'en allèrent par groupes. David Séchard, entendant cette musique extraordinaire, dit , à Bazine : — Que se passe-t-il donc à l'Houmeau?

— L'on donne, répondit-elle, une l'été à votre beau-frère Lucien...

— Je suis sûr, dit-il, qu'il aura dû regretter de ne pas m'y voir!

A minuit, Petit Claud reconduisit Lucien jusque sur la place du Mûrier. Là ,

DAVID SÉCIIAHD. 109

Lucien 4^i à l'avoué : — Mon cher, entre nous, c'est à la vie, à la mort.

— Demain, dit l'avoué, l'on signe mon contrat de mariage, chez madame de Sénonches, avec mademoiselle Françoise de la Haye, sa pupille; fais-moi le plaisir d'y venir, madame de Sénonches m'a prié de t'y amener, et tu y verras la préfète, qui sera très flattée de ton toast dont on va sans doute lui parler.

— J'avais bien mes idées, dit Lucien.

— Oh ! tu sauveras David !

— J'en suis sûr, répondit le poète.

En ce moment, David se montra comme

par enchantement! Voici pourquoi.

©trt (C^étizei 90U» rï»frb<r.

David Séchard se trouvait dans une position assez difficile : sa femme lui défendait absolument et de revoir Lucien et de lui faire savoir le lieu de sa retraite , tandis que Lucien lui écrivait les lettres les plus affectueuses en lui disant que sous peu de jours il aurait

1 12 D4YID SÉCriARD. ^

réparé le mal. Eve remettait à Bazine en secret ses lettres et celles de Lucien. Or, mademoiselle Clerget avait remis à David ces deux lettres en lui disant le motif de la fête dont la musique arrivait à son oreille.

<r Mon ami, lais comme si Lucien n'é- <r lait pas ici, ne t'inquiète de rien, et « grave dans ta chère tête cette propo- « sition :

« Notre sécurité vient tout entière de t l'impossibilité où sont tes ennemis de € savoir OÙ lu es.

« Tel est mon malheur, que j'ai plus « de confiance en Kolb , en Marion , « en Bazine qu'en mon frère. Hélas!

»( mon pauvre Lucien n'est plus le can- « dide et tendre poète que nous avons « connu. C'est précisément parce qu'il « veut se mêler de tes affaires , et

DAVID SÉCIIARD. 113

« qu'il a la présomption de faire payer « nos dettes ( par orgueil , mon Da- « vidl... ) que je le crains. Il a reçu « de Paris de beaux habits et cinq « pièces d'or dans une belle bourse, il « les a mises à ma disposition , et nous « vivons de cet argent. Nous avons, « enfin, un ennemi de moins : ton « père nous a quittés, et nous devons « son départ à Petit-Claud qui a dé- « mêlé les intentions du père Séchard et « qui les a sur-le-champ annihilées, en « lui disant que tu ne ferais plus rien « sans lui ; que lui , Pelit-Claud , ne «r te laisserait rien céder de ta décou- <r verte sans une indemnité préalable « de trente mille francs : d'abord, quinze <r mille pour te liquider, quinze mille « que tu toucherais dans tous les cas , « succès ou insuccès. Petit - Claud est

<r inexplicable pour moi. Je t'embrasse

« comme une femme embrasse son mari

« malheureux. Notre petit Lucien va

« bien. Quel spectacle que celui de cette

« fleur qui se colore et grandit au milieu

« de nos tempêtes domestiques! Ma mère,

« comme toujours , prie Dieu, et t'em-

« brasse presqu'aussi tendrement que

« Ton ÈvE.

Petit-Claud et les Cointet, effrayés de la ruse paysanne du vieux Séchard , s'en étaient, comme on voit, d'autant mieux débarrassés, que ses vendanges le rappelaient à ses vignes de Marsac.

La lettre de Lucien, incluse dans celle d'Eve, était ainsi conçue :

« Mon cher David , « Tout va bien, je suis armé de pied

DAVID SKCIlARb. 1 1 5

« en cap, j'entre en campagne aujour- < d'hui; dans deux jours, j'aurai fait bien « du chemin. Avec quel plaisir je l'em- «r brasserai quand lu seras libre, et quille <r de mes dettes! Mais je suis blessé, pour « la vie et au cœur , de la défiance que « ma sœur et ma mère continuent à me « témoigner. Ne sais-je pas déjà que lu « te caches chez Bazine ? Toutes les fois « que Bazine vient à la maison, j'ai de « tes nouvelles et la réponse à mes^ <r lettres. Il est d'ailleurs évident que ma « sœur ne pouvait compter que sur son « amie d'atelier. Aujourd'hui.je serai bien « près de toi , et cruellement marri « de ne pas te faire assister h la fête « que l'on me donne. L'amour-propre <t d'Angoulême m'a valu un petit triom- «: phe qui, dans quelques jours, sera en- «r tièrement oublié, mais où la joie aurait

i 10 DAVID sÉr.nAnn.

« été la seule de sincère. Enfin , encore

(T quelques jours et tu pardonneras tout à

« celui qui compte pour plus que toutes

« les gloires du monde d'être,

'< Ton frère,

<r Lucien.

David eut le cœur vivement tiraillé par ces deux forces quoiqu'elles fussent inégales; car il adorait sa femme, et son amitié pour Lucien s'était diminuée d'un peu d'estime; mais, dans la solitude, la force des sentiments change entièrement. L'homme seul, et en proie à des préoccupations comme celles qui dévoraient David, cède à des pensées contre lesquelles il trouverait des points d'appui dans le milieu ordinaire de la vie. Ainsi, en lisant la lettre de Lucien au milieu des fanfares de ce triomphe

DAYID SÉCHARD. 117

inattendu, il fut profondément ému d'y voir exprimé le regret sur lequel il comptait. Les âmes tendres ne résistent pas à ces petits effets du sentiment, qu'ils estiment aussi puissants chez les autres que chez eux : n'est-ce pas la goutte d'eau qui tombe de la coupe pleine?... Aussi, vers minuit , toutes les supplications de Bazine ne purent-elles empêcher David d'aller voir Lucien.

— Personne, lui dit-il, ne se promène à cette heure dans les rues d'Angoulême, on ne me verra pas , l'on ne peut pas m'arrêter la nuit ; et, dans le cas où je serais rencontré, je puis me servir du moyen inventé par Kolb pour revenir dans ma cachette. Il y a d'ailleurs trop longtemps que je n'ai embrassé ma femme et mon enfant.

Bazine céda devant toutes ces raisons

assez plausibles, et laissa sortir David qui criait :— Lucien ! au moment où Petit- Claud et Lucien se disaient bonsoir. Et les deux frères se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en pleurant. Il n'y a pas beaucoup de moments semblables dans la vie : Lucien sentait l'effusion d'une de ces amitiés quand même , avec lesquelles on ne compte jamais et qu'on se reproche d'avoir trompées ! David éprouvait le besoin de pardonner. Ce généreux et noble inventeur voulait surtout sermonner Lucien et dissiper les nuages qui voilaient l'affection de la sœur et du frère. Devant ces considérations de sentiment, tous les dangers engendrés par le défaut d'argent avaient disparu.

Petit-Claud dit à son client : — Allez chez vous, profitez au moins de votre imprudence , embrassez votre femme et

DAYIO SàeHÀRD. Il9

votre enfant! et qu'on ne vous voie pas l

— Quel malheur, se dit Petit-Claud qui resta seul sur la place du Mûrier. Ah ! si j'avais là Cérizet...

Au moment où l'avoué se parlait à luimême le long de l'enceinte en planches faite autourde la place où s élève orgueilleusement aujourd'.hui le Palais-de-Justice, il entendit cogner derrière lui sur une planche , comme quand quelqu'un cogne du doigt à une porte.

— J'y suis, dit Cérizet dont la voix passait entre la fente de deux planches mal jointes. J'ai vu David sortant de l'Houmeau , je commençais à soupçonner le lieu de sa retraite, maintenant j'en suis sûr, et sais où le pincer; mais, pour lui tendre un piège , il est nécessaire que je sache quelque chose des projets de Lucien, et voilà que vous les faites rentre r.

Au moins, restez là sous un prétexte quelconque. Quand David et Lucien sortiront, amenez-les près de moi, ils se croi' ront seuls, et j'entendrai les derniers mots de leur .adieu. /

— Tu es un maître diable! dit tout basPetit-Claud.

— Nom d'un petit bonhomme!... s'écria eérizet, que ne terait-on pas pour avoir ce que vous m'avez promis !

Petit- Claud quitta les planches et se promena sur la place du Mûrier, en regardant les fenêtres de la chambre où la famille était réunie, et pensant à son avenir comme pour se donner du courage , car l'adresse de Cérizet lui permettait de frapper le dernier coup.

Petit-Claud était un de ces hommes pro« fondement retors et traîtreusement doubles, qui ne se laissent jamais prendre aux

amorces du présent ni aux leurres d'aucun attachement,après avoir observé les changements du cœur humain et la stratégie des intérêts. Aussi, avait-il d'abord peu compté sur Cointet. Dans le cas où l'œuvre de son' mariage [aurait manqué sans qu'il eût le droit d'accuser le grand Cointet de traîtrise , il s'était mis en mesure de le chagriner; mais, depuis son succès à l'hôtel de Bargeton, Petit-CIaud jouait franc jeu. Son arrière -trame, devenue inutile, était dangereuse|pour la situation politique à laquelle il aspirait. Voici les bases sur lesquelles il voulait asseoir son importance future.

Gannerac et quelques gros [négociants commençaient ;à former dansl'Houmeau un comité libéral qui se rattachait parles relations du commerce aux Chefs de l'Opposition. L'avénementJ du ministère

Villèle, accepté par Louis XVIII mourant, était le signal d'un changement de conduite dans l'Opposition qui , depuis la mort de Napoléon, renonçait au moyen dangereux des conspirations. Le parti libéral organisait au fond des provinces son système de résistance légale, il tendit à se rendre maître de la matière électorale, afin d'arriver à son but par la conviction des masses. Enragé libéral et fils de l'Houmeau, Petit-Claud fut le promoteur, rame et le conseil secret de l'Opposition de la basse-ville, opprimée par l'aristocratie de la ville haute. Le premier, il fit apercevoir le danger de laisser les Cointet disposer, à eux seuls, de la presse dans le département de la Charente, où l'Opposition devait avoir un organe afin de ne pas rester en arrière des autres villes.

— Que chacun de nous donne un billet de cinq cents francs à Gannerac, il aura vingt et quelques mille francs pour acheter l'imprimerie Séchard, dont nous serons alors les maîtres en en tenant le propriétaire par un prêt, dit Petit-Claud.

L'avoué fit adopter cette idée, en vue de corroborer ainsi sa double position vis à vis de Cointet et de Séchard, et il jeta naturellement les yeux sur un drôle de Tencolure de Cérizet pour en faire l'homme dévoué du parti.

— Si tu peux découvrir ton ancien bourgeois et le mettre entre mes mains, dit-il à l'ancien prote de Séchard, on te prêtera vingt mille francs pour acheter son imprimerie, et probablement tu seras à la tète d'un journal. Ainsi, marche.

Plus sûr de l'activité d'un homme comme Cérizet que de celle de tous les

Doublon du inonde, Petit -Claud avait alors promis au grand Cointet l'arrestation de Séchard. Mais depuis que Petit- Claud caressait l'espérance d'entrer dans la magistrature, il prévoyait la nécessité de tourner le dos aux libéraux, et il avait si bien monté les esprits à l'Houmeau que les fonds nécessaires à l'acquisition de l'imprimerie étaient réalisés.

Petit-Claud résolut de laisser aller les choses à leur cours naturel.

— Bahl se dit-il, Cérizet commettra quelque délit de presse, et j'en profiterai pour montrer mes talents. ..

Il alla vers la porte de l'imprimerie et dit à Kolb qui faisait sentinelle : — Monte avertir David de proûter de l'heure, pour s'en aller, et prenez bien vos précautions, je m'en vais, il est une heure...

Lorsque Kolb quitta le pas de la porte,

Marion vint prendre sa place. Lucien et David descendirent, Kolb les précéda de cent pas en avant et Marion les suivit de cent pas en arrière. Quand les deux frères passèrent le long des planches, Lucien parlait avec chaleur à David.

— Mon ami, lui dit-il, mon plan est d'une excessive simplicité, mais comment en parler devant Eve qui n'en comprendrait jamais les moyens? Je suis sûr que Louise a dans le fond du cœur un désir que jesaurai réveiller, je la veux uniquement pour me venger de cet imbécile de Préfet. Si nous nous aimons, ne fût-ce qu'une semaine , je lui ferai demander au Ministère un encouragement de vingt mille francs pour toi. Demain je reverrai cette créature dans ce petit boudoir où nos amours ont commencé, et où, selon Petit- Claud, il n'y a rien de changé : j'y joue-

rai la comédie. Aussi, après demain matin, te ferai-je remettre par Bazine un

petit mot pour te dire si j'ai été sifflé

Qui sait, peut-être, seras-tu libre... Comprends-lu maintenant pourquoi j'ai voulu des habits de Paris? On ne joue pas l'amour en haillons,

A six heures du matin , Cérizet vint voir Petit-Claud.

— Demain, à midi, Doublon peut préparer son coup, il prendra notre homme, j'en réponds, lui dit le Parisien, je dispose de Tune des ouvrières de mademoiselle Clerget, comprenez-vous ?. . .

Après avoir écouté le plan de Cérizet, Petit-Claud courut chez Cointet.

— Faites en sorte que ce soir, monsieur du Hautoy se soit décidé à donner à Françoise la nu-propriété de ses biens, voussignerez dans deux jours un acte de

société avec Séchard. Je ne me marierai que huit jours après le contrat, ainsi nous serons bien dans les termes de nos petites conventions : donnant donnant. Mais épions bien ce soir ce qui se passera chez madame de Sénonches entre Lucien et madame la comtesse du Châtelet, car tout est là... Si Lucien espère réussir par la préfète, je tiens David.

— Vous serez , je crois , Garde-des- Sceaux, dit Cointet.

— Et pourquoi pas? monsieur de Peyronnet l'est bien ? dit Petit-Claud qui n'avait pas encore tout à fait dépouillé la peau du libéral.

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L'état douteux de mademoiselle de La Haye lui valut la présence de la plupart des nobles d'Angoulême à la signature de son contrat. La pauvreté de ce futur ménage marié sans corbeille avivait

rintérêtque le monde aime à témoigner j car il en est de la bienfaisance comme des triomphes : on aime une chanté qui satisfait r amour-propre. Aussi la marquise de Pimentel, la comtesse du Châtelet, monsieur de Sénonches et deux ou trois habitués de la maison firent-ils à Françoise quelques cadeaux dont on parlait beaucoup en ville. Ces jolies bagatelles réunies au trousseau préparé depuis un an par Zéphirine, aux bijoux du parrain, et aux présents d'usage du marié, consolèrent Françoise et piquèrent la curiosité de plusieurs mères qui amenèrent leurs filles.

Petit-Claud et Cointet avaient déjà remarqué que les nobles d'Angoulême les toléraient l'un et l'autre dans leur Olympe comme une nécessité : l'un était le régisseur de la fortune, le subrogé-

tuteur de Françoise; l'autre était indispensable à la signature du contrat comme le pendu à une exécution; mais, le lendemain de son mariage, si madame Petit-Claud conservait le droit de venir chez sa marraine, le mari s'y voyait difflcilement admis, et il se promettait bien de s imposer à ce monde orgueilleux.

Rougissant de ses obscurs parents, l'avoué fit rester sa mère à Mansle où elle s'était retirée, il la pria de se direma* lade et de lui donner son consentement par écrit. Assez humilié de se voir sans parents, sans prolecteurs, sans signature de son côté, Petit-Claud se trouvait donc très heureux de présenter dans l'homme célèbre un ami acceptable, et que ta comtesse désirait revoir. Aussi vint-il prendre Lucien en voiture.

Pour cette mémorable soirée, le poète

avait fait une toilette qui devait lui donner, sans contestation, une supériorité sur tous les hommes. Madame de Sénonches avait d'ailleurs annoncé le héros du moment, et l'entrevue des deux amants brouillés était une de ces scènes dont on est particulièrement friand en province. Lucien était passé à l'état de Lion : on le disait si beau, si changé, si merveilleux, que les femmes de l'Angoulême noble avaient toutes une velléité de le revoir. Suivant la mode de cette époque, à laquelle on doit la transition de l'ancienne culotte de bal aux ignobles pantalons actuels, il avait mis un pantalon noir collant. Les hommes dessinaient encore leurs formes au grand désespoir des gens maigres ou mal faits, et celles de Lucien étaient apolloniennes. Ses bas de soie gris à jour, ses petits souliers, son gilet de

satin noir, sa cravate, tout tut scrupuleusement tiré , collé pour ainsi dire sur lui. Sa blonde et abondante chevelure frisée faisait valoir son front blanc, autour duquel les boucles se relevaient avec une grâce cherchée. Ses yeux, pleins d'orgueil, étincelaient. Ses petites mains de femme, belles sous le gant, ne devaient pas se laisser voir dégantées.

Il copia son maintien sur celui de de Marsay , le fameux dandy parisien , en tenant d'une main sa canne et son chapeau qu'il ne quitta pas, et il se servit de l'autre pour faire des gestes rares à l'aide desquels il commenta ses phrases. Lucien aurait bien voulu se glisser dans le salon, à la manière de ces gens célèbres qui, par une fausse modestie, se baisseraient sous la porte Saint-Denis. Mais Petit-Claud, qui n'avait qu'un

ami , en abusa, (^e tut presque pompeusement qu'il amena Lucien jusqu'à madame tle Sénonches nu milieu de la soirée. A son passage , le poète entendit des murmures qui jadis lui eussent tait perdre la tête, et qui le trouvèrent froid : il était sûr de valoir, à lui seul, tout rolyujpe d'Angoulème.

— Madame, dit-il à madame de Sénonches, j'ai déjà télicité mon ami Petit-Claud , qui est de l'étofle dont on fait les gardesdes-sceaux, d'avoir le honheur de vous appartenir, quelque faibles que soient les liens entre une marraine et sa filleule (ce fut dit d'un air épigrammatique très bien senti [)ar toutes les femmes qui écoutaient sans en avoir l'air.) Mais, pour mon compte, je bénis une circonstance qui me permet de vous offrir mes hommages.

DAVID SKCHMU). i 35

Ce fut dit sans embarras et dans une pose de grand seigneur en visite chez de petites gens. Lucien écouta la réponse entortillée que lui Gt Zéphirine, en jetant un regaid de circumnavigation dans le salon, aflnd'y préparer ses effets. Aussi,put-il saluer, avec grâce et en nuançant ses sourires, Francis du Hautoy et le préfet qui le saluèrent; puis, il vint enfln à madame du Châtelet en feignant de l'apercevoir.

Celte rencontre était si bien l'événement de la soirée, que le contrat de mariage où les gens marquants allaient mettre leur signature, conduits dans la chambre à coucher, soit par le notaire, soit par Françoise, fut oublié. Lucien fit quelques pas vers Louise de Nègrepelisse; et, avec cette grâce parisienne , pour elle à letat de souvenir depuis son

136 UAVID SÉCHAP.D

arrivée, il lui dit assez haut : — Est-ce à vous, madame, que je dois l'invitation qui me procure le plaisir de dîner aprèsdemain à la Préfecture?...

— Vous ne la devez, monsieur, qu'à votre gloire , répliqua sèchement Louise un peu choquée de la tournure agressive de la phrase méditée par Lucien pour blesser l'orgueil de son ancienne protectrice.

— Ah ! madame la comtesse, dit Lucien d'un air à la lois fin et fat, il m'est impossible de vous amener l'homme s'il est dans votre disgrâce.

Et, sans attendre de réponse, il tourna sur lui-même en apercevant l'évêque qu'il salua très noblement.

— Votre Grandeur a été presque prophète , dit-ild'une voix charmante, et je lâcherai qu'ell le soit tout à fait. Je m'es-

DAVID SÉCHA KD, 137

lime heureux d'être venu ce soir, ici, puisque je puis vous présenter mes respects.

Lucien entraîna Monseigneur dans une conversation qui dura dix minutes.

Toutes les femmes regardaient Lucien comme un phénomène. Son impertinence inattendue avait laissé madame du Châteletsans voix, ni réponse. En voyant Lucien l'objet de l'admiration de toutes les femmes; en suivant, dégroupe en groupe, le récit que chacune se faisait à l'oreille des phrases échangées où Lucien l'avait comme aplatie en ayant l'air de la dédaigner , elle fut pincée au cœur j)ar une contraction d'amour-propre.

— S'il ne venait pas demain, après cette phrase, quel scandale ?pensa-t-elle. D'où lui vient cette fierté? Mademoiselle des Touches serait-elle éprise de lui?... — Il est si beau '• — On dit qu'elle a cou-

138 DAVID Sf'CHARD.

ru chez li.i, h Paris, le lendemain de la mort de l'actrice!... Peut être est-il venu sauver son beau-frère, et s'est-il trouvé derrière notre calèche à Mansle, pur un accident de voyage. Ce malin-là, Lucien nous a singulièrement toisés, Sixte et moi.

Ce lut une myriade de pensées, et, malheureusement poui Louise, elle s'y laissait aller en regardant Lucien qui causait avec 1 évêque comme s'il eût été le roi du salon : il ne saluait personne et attendait (^u'on vînt à lui , promenant son regard avec une variété d'expression, avec une aisance digne de Marsay, son modèle. Ilnequiltapasle prélat pour aller saluer monsieur de Sénonches, qui se fit voir à peu de distance.

Au bout de dix minutes, Louise n'y tint plus, tlle seieva, marcha jusqu'à l'évêque

et lui dit : —De quoi pou vez-vous donc tant rire, Monseigneur?. . .

Lucien se recula de quelques pas pour laisser discrètement madame du Châtelet avecle prélat.

— Ah î madame la comtesse, ce jeune homme a bien de l'esprit!... il m'expliquait comment il vous devait toute sa

force...

— Jene suis pas ingrat, moi, madame!...

dit Lucien en lançant un regard de reproche qui charma la comtesse.

— Entendons-nous, dit-elle en ramenant à elle Lucien par un geste d'éventail, venez avec Monseigneur, par ici!... Sa grandeur sera notre juge.

Et elle montra le boudoir en y entraînant l'évêque.

— Elle fait faire un drôle de métier à Monseigneur, dit une femme du camp

140 DAVID SKCHARD.

Chandour assez haut pour être entendue.

— Notre juge !.. .dit Lucien en regardant tour à tour le prélat et la préfète, il y aura donc un coupable ?

Louise de Nègrepelisse s'assit sur le canapé de son ancien boudoir. Après y avoir fait asseoir Lucien à côté d'elle et Monseigneur de l'autre côté, elle se mit à parler.

Lucien fit à son ancienne amie l'honneur, la surprise et le bonheur de ne pas écouler. Il eut l'attitude, les gestes de la Pasta dans Tancredi quand elle va dire : Opatria!... Il chanta sur sa physionomie la fameuse cavatine delRizzo. Enfin, l'élève de Coralie trouva moyen de se faire venir un peu de larmes dans les yeux.

— Ah! Louise, comme je t'aimais!

lui dit-il à l'oreille sans se soucier du prélat ni de la conversation au moment

DAVID SKGHAKD. 141

OÙ il vit que ses larmes avaient été vues par la comtesse.

— Essuyez vos yeux, ou vous me perdriez, ici, encore une fois, dit-elle en se retournant vers lui par un à-parte qui choqua l'évêque.

— Et c'est assez d'une, reprit vivement Lucien. Ce mot de la cousine de madame d'Espard sécherait toutes les lar mesd'une Madelaine. Mon Dieul... j'ai retrouvé pour un moment mes souvenirs, mes illusions, mes vingt ans, et vous me les

Monseigneur rentra brusquement au salon, en comprenant que sa dignité pouvait être compromise entre ces deux anciens amants. Chacun affecta de laisserla préfète et Lucien seuls dans le boudoir. Mais un quart d'heure après, Sixte, à qui les discours, les rires et les prome-

nades au seuil du boudoir déplurent, y vint d'un air plus que soucieux et trouva Lucien et Louise très animés.

— Madame, dit Sixte à l'oreille de sa femme, vousqui connaissez mieux quemoi Angoulême, ne devriez-vous pas songer à madame la prétète et au gouvernement.

— Mon cher, dit Louise en toisant son éditeur responsable d'un air de hauteur qui le fit trembler, je cause avec monsieur de Rubempré de choses importantes pour vous. Il s'agit de sauver un inventeur sur le point d'être victime des manœuvres les plus basses, et vous nous y aiderez... Quant à ce que ces dames peuvent penser de moi, vous allez voir comment je vais me conduire pour glacer le venin sur leurs langues.

Elle sortit du boudoir appuyée sur le bras de Lucien, elle mena signer le con-

DAV(D SÉCHARD, 143

trat en s'affichant avec une audace de grande dame.

— Signons ensemble?... dit-elle entendant la plume à Lucien.

Lucien se laissa montrer par elle la place où elle venait de signer, afin que leurs signatures fussent l'une auprès de l'autre.

— Monsieur de Sénonches, auriez- vous reconnu monsieur de Rubempré? dit la comtesse en forçant l'impertinent chasseur à saluer Lucien.

Elle ramena Lucien au salon, elle le mit entre elle et Zéphirlne sur le redoutable canapé du milieu. Puis, comme une reine sur son trône, elle commença, d'abord à voix basse, une conversation évidemment épigrammalique à laquelle se joignirent quelques-uns de ses anciens amis et plusieurs femmes qui hn faisaient

la cour. Bientôt Lucien, devenu le héros d'un cercle, fut mis par la comtesse sur la vie de Paris dont la satire tut improvisée avec une verve incroyable et semée d'anecdotes sur les gens célèbres, véritajjles friandises de conversation dont sont excessivement avides les provinciaux.

On admira l'esprit comme on avait admiré l'homme. Madame la comtesse Sixte triomphait si patemmentde Lucien, elle en jouait si bien en femme enchantée de son choix, elle lui fournissait la réplique avec tant d'à-propos, elle quêtait pour lui des approbations par des regards si compromettants, que plusieurs femmes commencèrent à voir dans la coïncidence du retour de Louise et de Lucien un profond amour, victime de quelque double méprise. Un dépit avait peut-être amené le

DAVID SÉCHAKD. 145

malencontreux mariage de Châtelet contre lequel il se faisait alors une réaction.

— Eh ! bien , dit Louise à une heure du matin et à voix basse à Lucien avant de se lever, après-demain , faites-moi le plaisir d'être exact.. .

La préfète laissa Lucien en lui mimant une petite inclination de tête excessivement amicale , et alla dire quelques mots au comte Sixte qui chercha son chapeau.

— Si ce que madame du Châtelet vient de me dire est vrai , mon cher Lucien, comptez sur moi, dit le préfet en se mettant à la poursuite de sa femme qui partait sans lui, comme à Paris. Dès ce soir, voire beau- frère peut se regarder comme hors d'affaire.

— Monsieur le comte me doit bien cela, répondit Lucien en souriant.

— Eh! bien, nous sommes fumés., dit

146 DAVID SÉCHAHD.

Cointet à l'oreille de Petit-Claiid témoin de cet adieu.

Petit-CIaud, (budioyé par le succès de Lucien , stupéfait par les éclats de son esprit et par le jeu de sa grâce , regardait Françoise de La Haye dont la physionomie , pleine d'admiration pour Lucien, semblait dire à son prétendu :

Soyez comme votre ami.

Un éclair de joie passa sur la figure de Petit-Claud.

— Le diner du préfet n'est que pour après-demain , nous avons encore une journée à nous, dit-il, je réponds de tout.

— Eh! bien, mon cher, dit Lucien à Petit-Claud à deux heures du matin en revenant à pied : je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu ! Dans quelques heures , Séchard sera bien heureux.

— Voilà tout ce que je voulais savoir,

pensa Pelit-Claud. — Je ne te croyais que poète et tu es aussi Lauzun , c'est être deux fois poète, répondit-il en lui donnant une poignée de main qui devait être la dernière.

xxviir.

■€t tcmhU Ittg la Ibtsoltiiiotx.

— Ma chère Eve, dit Lucien en réveillant sa sœur, une bonne nouvelle ! Dans un mois, David n'aura plus de dettes !...

— Et comment ?

— Eh! bien, madame du Châtelet ca-

chait sous sa jupe mon ancienne Louise , elle m'aime plus que jamais, et va faire faire un rapport au ministère de l'Intérieur par son mari, en faveur de notre découverte!... Ainsi, nous n'avons pas plus d'un mois à souffrir, le temps de me venger du préfet et de le rendre le plus heureux des époux.

Eve crut continuer un rêve en écoulant son frère.

— En revoyant le petit salon gris où je tremblais comme un enfant, il y a deux ans ; en examinant ces meubles, les peintures et les figures, il me tombait une taie des yeux ! comme Paris vous change les idées.

— Est-ce un bonheur?... dit Eve en comprenant enfin son frère.

— Allons, tu dors, à demain, nous causerons après déjeûner, dit Lucien.

Le plan de Cérizet était d'une excessive simplicité .Quoiqu'il appartienne aux ruses dont se servent les huissiers de province pour arrêter leurs débiteurs, et dont le succès est hypothétique, il devait réussir; car il reposait autant sur la connaissance des caractères de Lucien et de David que sur leurs espérances.

Parmi les petites ouvrières dont il était le Don Juan et qu'il gouvernait en les opposant les unes aux autres, le prote des Cointet, pour le moment en service extraordinaire, avait distingué l'une des repasseuses de Bazine Clerget , une fille presqu aussi belle que madame Séchard, appelée Henriette Mignon et dont les parents étaient de petits vignerons vivant dans leur bien à deux lieues d'Angoulême, sur la route de Sainies. Les Mignon, comme tous les gens de la

152 DAVID SÉCKARD.

campagne , ne se trouvaient pas assez riches pour garder leur unique enfant avec eux, et ils l'avaient destinée à entrer en maison , c'est-à-dire à devenir femme de chambre. En province, une femme de chambre doit savoir blanchir et repasser le linge fin. La réputation de madame Prieur, à qui Bazine succédait, était telle, que les Mignon y mirent leur fille en apprentissage en y payant pension pour la nourriture et le logement. MadamePrieur appartenait à cette race de vieilles maîtresses qui , dans les provinces , se croient substituées aux parents. Elle vivait en famille avec ses apprenties, elle les menait à l'Église et les surveillait consciencieusement.

Henriette Mignon, belle brune bien découplée, à l'œil hardi, à la chevelure forte et longue, était blanche comme sont blan-

DAVID SÉCHAUD. 153

ches les filles du Midi , de la blancheur d'une fleur de magnolia. Aussi Henrielie tut-elle une des premières grisettes que visaCérizet; mais comme elle appartenait à d'honnêtes cultivateurs, elle ne céda que vaincue par la jalousie, par le mauvais exemple et par cette phrase séduisante : — Je t'épouserai ! que lui ditCérizet, une fois qu'il se vit second prote chez messieurs Cointet. En apprenant que les Mignon possédaient pour quelque dix ou douze mille francs de vignes et une petite maison assez logeable , le Parisien se hâta démettre Henrielte dans l'impossibilité d'être la femme d'un autre. Les amours de la belle Henrielte et du petit Cérizeten étaient là, quand Petit-Claud lui parla de le rendre propriétaire de l'imprimerie Séchard, en lui montrant une* espèce de commandite de vingt mille

francs qui devait êlre un licou. Cet avenir éblouit le prote , la tête lui tourna, mademoiselle Mignon lui parut un obstacle à ses ambitions, et il négligea la pauvre fille. Henrielie, au désespoir, s'attacha d'autant plus au petit prote des Cointet qu'il semblait la vouloir quitter. En découvrant que David se cachait chez mademoiselle Clerget, le Parisien changea d'idées à l'égard d'Henriette, mais sans changer de conduite; car il se proposait de faire servir à sa fortune l'espèce de folie qui travaille une. fille, quand, pour cachei" son déshonneur, elle doit épouser son séducteur. Pendant la matinée du jour où Lucien devait reconquérir sa Louise , Cérizet apprit à Henriette le secret de Bazine, et lui dit que leur fortune et leur mariage dépendaient de la découverte de l'endroit où se cachait

David. Une fois instruite, HenrieUe n'eut pas de peine à reconnaître que l'imprimeur ne pouvait être que dans le cabinet de toilette de mademoiselle Clergei, elle ne crut pas avoir tait le moindre mal en se livrant à cet espionnage; mais Cérizet l'avait engagée déjà dans sa trahison par ce commencement de participation.

Lucien dormait encore lorsque Cérizet, qui vint savoir le résultat de la soirée , écoutait dans le cabinet de Petit-Claud le récit des grands petits événements qui devaient soulever Angoulême.

— Lucien vous a bien écrit un petit mot depuis son retour? demanda le Parisien après avoir hoché la tête en signe de satislaction quand Petit- Claud eut lini.

— Voilà le seul que j'aie, dit l'avoué

qui tendit une lettre où Lucien avait écrit quelques lignes sur le papier à lettre dont S3 servait sa sœur.

— Ehî bien, dit Cérizet, dix minutes avant le coucher du soleil , que Doublon s'embusque à la Porte Palet, qu'il cache ses gendarmes et dispose son monde, vous aurez notre homme.

— Es-tu sûr de ton affaire, dit Petit- Claud en examinant Cérizet.

— Je m'adresse au hasard, dit l'exgamin de Paris, mais c'est un fier drôle , il n'aime pas les honnêtes gens.

— 11 faut réussir, dit l'avoué d'un ton sec.

— Je réussirai, dit Cérizet. C'est vous qui m'avez poussé dans ce las de boue, vous pouvez bien me donner quelques billets de banque pour m'essuyer. . . Mais, monsieur, dit le Parisien en surprenant

une expression qui lui déplut sur la Ogure del'avoué.sivous m'aviez trompé, si vous ne m'achetez pas Timprimerie sous huit jours. . Eh ! bien, vous laisserez une jeune veuve, dit tout bas le gamin de Paris en lançant la mort dans son regard.

— Si nous écrouons David à six heures, sois à neuf heures chez monsieur Gannerac , et nous y ferons ton affaire, répondit péremptoirement l'avoué.

— C'est entendu : vous serez servi, bourgeois! dit Cërizet.

Cérizet connaissait déjà l'industrie qui consiste à laver le papier et qui met aujourd'hui les intérêts du fisc en péril. Il lava les quatre lignes écrites par Lucien, et les remplaça par celles-ci, en imitant l'écriture avec une perfection désolante pour l'avenir social du prote.

« Mon cher David , tu peux venir

« sans crainte chez le préfet, ton affaire < est faite, et d'ailleurs, à cette heure- <r ci, tu peux sortir, je viens au devant « de toi, pour l'expliquer comment tu <r dois te conduire avec le Préfet.

« Ton frère, * Lucien. »

A midi, Lucien écrivit une lettre à David où il lui apprenait le succès de la soirée, il lui donnait l'assurance de la protection du préfet qui , dit-il, faisait aujourd'hui même un rapport au ministre sur la découverte dont il était enthousiaste.

Au moment où Marion apporta cette lettre à mademoiselle Bazine, sous prétexte de lui donner à blanchir les chemises de Lucien, Cérizet, instruit par Petii- Claud de la probabilité de cette lettre, emmena mademoiselle Mignon et alla

DAVID SÉCHAUD. 159

se promener avec elle sur le bord de la Charente. H y eut sans doute un combat où l'honnêteté d'Henriette se défendit pendant logtemps, car la promenade dura deux heures. Non seulement l'inlérêt d'un enfant était en jeu, mais encore tout un avenir de bonheur, une fortune; et ce que demandait Cérizet était une baga^^lle, il se garda bien, d'ailleurs, d'en dire les conséquences. Seulement le prix exorbitant de ces bagatelles effrayait Henriette. Néanmoins, Cérizet finit par obtenir de sa maîtresse de se prêter à son stratagème. A cinq heures, Henriette dut sortir et rentrer en disant à mademoiselle Clerget que madame Séchard la demandait sur-le-champ.

Puis , un quart d'heure après la sortie de Bazine, elle monterait, cognerait au cabinet et remettrait à David la fausse lettre

de Lucien. Après, Cérizet atleiidail tout du hasard.

Pour la première fois depuis plus d'un an, Eve sentit se desserrer l'étreinte de fer par laquelle la Nécessité la tenait. Elle eut de l'espoir enfin. Elle aussi! elle voulut jouir de son frère, se montrer au bras de l'homme fêté dans sa patrie, adoré des femmes, aimé de la jière comtesse Chàtelet. Elle se fit belle et se proposa de se promener à Beaulieu après le dîner au bras de son frère. A cette heure, tout Angoulême, au mois de septembre, se trouve à prendre le frais.

— Oh ! c'est la belle madame Séchard, dirent quelques voix en voyant Eve.

— Je n'aurais jamais cru cela d'elle, dit une femme.

— Le mari se cache, la femme se montre, dit madame Postel assez haut

pour que la pauvre femme l'entendit.

— Ohl rentrons, j'ai eu tort, dit Eve à son frère.

Quelques minutes avant le coucher du soleil, la rumeur que cause un rassemblement s'éleva de la rampe qui descend à l'Houmeau. Lucien et sa sœur, pris de curiosité, se dirigèrent de ce côté, car ils entendirent quelques personnes qui venaient de l'Houmeau parlant entr'eux , comme si quelque crime venait d'être commis.

— C'est probablement un voleur qu'on vient d'arrêter... Il est pâle comme un mort, dit un passant au frère et à la sœur en les voyant courir au devant de ce monde grossissant.

Ni Lucien ni sa sœur n'eurent la moindre appréhension. Ils regardèrent les trente et quelques enfants ou vieilles fem-

162 DAVID SÉCflARD.

mes , les ouvriers revenant de leur ouvrage qui précédaient les gendarmes dont les chapeaux bordés brillaient au milieu du principal groupe. Ce groupe, suivi d'une tbule d'environ cent personnes, marchait comme un nuage d'orage.

— Ah ! dit Eve, c'est mon mari!

— David! cria Lucien.

— C'est sa femme ! dit la foule en s'écartant.

— Qui donc t'a pu faire sortir, demanda Lucien.

— C'est ta lettre , répondit David pâle et blême.

— J'en étais sûre, dit Eve qui tomba raide évanouie.

Lucien releva sa sœur, que deux personnes l'aidèrent à transporter chez elle, où Marion la coucha. Kolb s élança pour aller chercher un médecin. A l'arrivée

du docteur, Eve n'avait pas encore repris connaissance. Lucien lut alors forcé d'avouer à sa mère qu'il était la cause de l'arrestation de David , car il ne pouvait pas s'expliquer le quiproquo produit par la lettre fausse.

Lucien, foudroyé par un regard de sa mère qui y mit sa malédiction, monta dans sa chambre et s'y enferma.

C'«!bi»rt« eu:prèm«.

En lisant cette lettre écrite au milieu de la nuit et interrompue, de moments en moments, chacun devinera par les phrases, jetées comme une à une, toutes Ls

agitations de Lucien.

166 DAVID SKCIIARD.

« Ma sœur bien-aimée , nous nous

« sommes vus tout à Theure pour la

« dernière fois. Ma re'solution est sans

« appel. Voici pourquoi : Dans beaucoup

« de familles, il se rencontre un être fa-

t talqui, pour la famille, est une sorte

« de maladie. Je suis cet être-là pour

« vous. Cette observation n'est pas de

« moi, mais d'un homme qui a beaucoup

<f vu le monde. Nous soupions un soir

« entre amis, au Rocher de Cancale.

<■ Entre les mille plaisanteries qui s'é-

« changent alors , ce diplomate nous

« dit que telle jeune personne qu'on

a voyait avec étonnement rester fllle

« était malade de son père. Et alors,

« il nous développa sa théorie sur les

« maladies de famille. Il nous expliqua

« comment, sans telle mère, telle maison

'' eut prospérO ; conimen! tel lils avait

DAVID rtaUAUD. 167

a ruiné son père; comment tel père <r avait détruit Tavenir et la considé- « ration de ses enfants. Quoique sou- « tenue en riant, cette thèse sociale fut « en dix minutes appuyée de tant «r d'exemples que j'en restai frappé. « Celte vérité payait tous les paradoxes « insensés, mais spirituellement démon- « trés,par lesquels les journalistes s'amu- « sent entre eux, quand il ne se trouve là « personneà mystifier. Eh! bien, je suis «r l'être fatalde notre famille. Le cœur « plein de tendresse, j'agis comme un « ennemi. A tous vos dévouements , j'ai « répondu par des maux. Quoiqu'invo- <' lonlairement porté, le dernier coup « est de tous le plus cruel. Pendant que " je menais à Paris une vie sans dignité, « pleine de plaisirs et de misères, pre- '' nant la camaraderie pour l'amitié, lais-

iC8 [>AVir) sÉciiAiiD.

« sarit de véritables amis pour des gens « qui voulaient et devaient nrexpioiter, « vous oubliant et ne me souvenant de « vous que pour vous causer du mal, « vous suiviez l'humble sentier du tra- « vail, allant péniblement mais sûrement f à cette fortune que je tentais si folle- « ment de surprendre. Pendant que vous « deveniez meilleurs, moi je mettais dans ma vie un élément funeste. Oui, j'ai « des ambitions démesurées, qui m'em- « pèchent d'accepter une vie humble. J'ai « des goûts, des plaisirsdont la souvenan- « ce empoisonne les jouissances qui sont «ï à ma portée et qui m'eussent jadis saa tisfail. Oh ! ma chère Eve, je me juge « {)lus sévèrement que qui que ce soit, <t car je me condamne absolument et (( sans pitié pour moi-même. La lutte à « Paris exige une force constante, et mon

DATID SÉCHARD, 169

^ vouloir ne va que par accès : ma cervelle

<( est intermittente. L'avenir m'effraie

« tant, que je ne veux pas de l'avenir,

« et le présent m'est insupportable.

« J'ai voulu vous revoir, j'aurais mieux

« fait de m'expatrier à jamais. Mais

« l'expatriation, sans moyens d'existen-

« ce, serait une folie, et je ne l'ajouterai

« pas à toutes les autres. La mort me

« semble préférable à une vie incomplè-

« te; et, dans quelque position que je

« me suppose , mon excessive vanité

'( me ferait commettre des sottises.

« Certains êtres sont comme des zéros,

« il leur faut un chiffre qui les précède,

« et leur néant acquiert alors une valeur

« décuple. Je ne puis acquérir de valeur

<r que par un mariage avec une volonté

< forte , impitoyable. Madame de Bar-

gelon était bien ma femme, j'ai man-

« que ma vie en n'abandonnant pas Coï ralie pour elle. David et toi vous pour- « riez être d'excellents pilotes pour moi ; " mais vous n'êtes pas assez forts pour <r dompter ma faiblesse qui se dérobe «f en quelque sorte à la domination.

« J'aime une vie facile, sans ennuis; et, « pour me débarrasser d'une contrariété, « je suis d'une lâcheté qui peut memener « très loin. Je suis né prince. J'ai plus de « dextérité d'esprit qu'il n'en faut pour « parvenir, mais je n'en ai que pendant c un moment, et le prix dans une carrière « parcourue par tant d'ambitieux est à « celui qui n'en déploie que le néces- « saire et qui s'en trouve encore assez « au bout ^e la journée. Je ferais le mal « comme je viens de le faire ici, avec les « meilleures intentions du monde, il y a « des hommes-chêne, je ne suis peut-être

« qu'un arbuste élégant, et j'ai la préteu- « tion d'être un cèdre. Voilà mon bilan « écrit. Ce désaccord entre mes moyens « et mes désirs, ce défaut d'équilibre an- « nullera toujours mes efforts. Il y a « beaucoup de ces caractères dans la « classe lettrée à cause des dispropor- « tions continuelles entre l'intelligence « et le caractère, entre le vouloir et le « désir. Quel serait mon destin ? je puis « le voir par avance en me souvenant de « quelques vieilles gloires parisiennes « que j'ai vues oubliées. Au seuil de ff la vieillesse, je serai plus vieux que « mon âge, sans fortune et sans considé- « ration. Tout mon être actuel repousse « une pareille vieillesse : je ne veux pas « être un haillon social.

« Chère sœur, adorée autant pour tes « dernières rigueurs (juc pour tes pre-

« mières tendresses , si nous avons payé « cher le plaisir que j'ai eu à le revoir, « toi et David, plus tard vous penserez 0 peut-être que nul prix n'était trop élevé « pour les dernières lélicités d'un pauvre « être qui vous aimait! ... Ne faites aucune « recherche ni de moi, ni de ma destinée : a au moins mon esprit m'aura-t-il servi 9 dans l'exécution de mes volontés. La 9 résignation, mon ange, est un suicide « quotidien, moi je n'ai de résignation « que pour un jour, je vais en profiter « aujourd'hui.

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