‹ David SéchardChapitre 4 sur 5 · DEUX HEURES · texte numérisé non relu

DEUX HEURES

« Oui, je l'ai bien résolu. Adieu donc

< pour toujours, ma chère Eve. J'éprouve

« quelque douceur à penser que je ne vi-

« vrai plus que dans vos cœurs. Là sera

« ma tombe,... je n'en veux pas d'autre. « Encore adieu!... C'est le dernier de

« Ton frère

« LUCIliN. »

Après avoir écrit cette lettre, Lucien descendit sans faire aucun bruit, il la posa sur le berceau de son neveu, déposa sur le front de sa sœur endormie un dernier baiser trempé de larmes, et sortit. Il éteignit son bougeoir au crépuscule, et, après avoir regardé cette vieille maison une dernière fois, il ouvrit tout doucement la porte de l'allée ; mais , malgré ses précautions , il éveilla Kolb qui couchait sur un matelas à terre dans l'atelier.

— Qui fa là!... s'écria Kolb.

— C'est moi, dit Lucien, je m'en vais, Kolb.

— Vus auriez mieux vait te ne chaînais fennir, se dit Kolb à lui-même mais assez haut pour que Lucien l'entendît.

— J'aurais bien fait de ne jamais venir au monde, répondit Lucien. Adieu, Kolb, je ne t'en veux pas d'une pensée que j'ai moi-même. Tu diras à David que ma dernière aspiration aura é té un regret de n'avoir pu l'embrasser.

Lorsque l'Alsacien fut debout et habillé, Lucien avait fermé la porte de la maison, et il descendait vers la Charente , p:;r la promenade de Beaulieu, mis comme s'il allait à une fête, car il s'était fait un linceul de ses habits parisiens et de son joli harnais de dandy.

Frappé de l'accent et des dernières paroles de Lucien , Kolb voulut aller savoir si sa maîtresse était instruite

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du départ de son frère et si elle en avait reçu les adieux ; mais, en trouvant la maison plongée en un profond silence, il pensa que ce départ était sans doute convenu, et il se recoucha.

xx\.

IDn '^a0«xit ht 0tant)e touie.

On a, relativement à la gravité du sujet, écrit très peu sur le suicide, on ne l'a pas observé. Peut-être celle maladie esl-elle inobservable.

Le suicide est l'effet d'un sentiment que

nous nommerons, si vous voulez, l'estime de soi même , pour ne pas le confondre avec le mot honneur. Le jour où l'homme se méprise, le jour oii il se voit méprisé, le moment où la réalité de la vie est en désaccord avec ses espérances, il se tue et rend ainsi hommage à la société devant laquelle il ne veut pas rester déshabillé de ses vertus ou de sa splendeur. Quoi qu'on en dise, parmi les athées (il faut excepter le chrétien dusuicide), les lâches seuls acceptent une vie déshonorée.

Le suicide est de trois natures : Il y a d'abord le suicide qui n'est que le dernier accès d'une longue maladie et qui certes appartient à la pathologie; puis le suicide par désespoir, enfin le suicide par raisonnement.

Lucien voulait se tuer par désespoir et par raisonnenieni, les deu\ suicides dont

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on peut revenir; car il n'y a d'irrévocable que le suicide pathologique ; mais souvent les trois causes se réunissent comme chez Jean- Jacques Rousseau.

Lucien, une fois sa résolution prise, tomba dans la délibération des moyens, et le poète voulut finir poétiquement. Il avait d'abord pensé tout bonnement à s'aller jeter dans la Charente ; mais, en descendant les rampes de Beaulieu pour la dernière fois, il entendit par avance le tapage que lerait son suicide, il vit l'affreux spectacle de son corps revenu sur leau, détormé , l'objet dune enquête judiciaire. 11 eut, comme quelques suicides, un amour-propre posthume.

Pendant la journée passée au moulin de Courtois, il s'était promené le long de la rivière et avait remarqué, non loin du moulin, une de ces nappes londes,

comme il s' en trouve dans les petits cours d'eau, dont l'excessive profondeur est accusée par la tranquillité de la surlace. L'eau n'est plusni verte, nibleue,niclaire, ni jaune, elle est comme un miroir d'acier poli. Les bords de cette coupe n'offraient plus ni glayeuls, ni fleurs bleues, ni les larges feuilles du nénuphar, l'herbe de la berge était courte et pressée, les saules pleuraient autour, assez pittoresquement placés tous. On devinait facilement un précipice plein d'eau. Celui qui pouvait avoir le courage d'emplir ses poches de cailloux devait y trouver une mort inévitable, et ne jamais être retrouvé.

— Voilà, s'était dit le poète en admirant ce joli petit paysage, un endroit qui vous met l'eau à la bouche d'une noyade.

Ce souvenir lui revint à la mémoire, au moment où il atteignit l'Houmeau. H

chemina donc vers Marsac, en proie à ses dernières et funèbres pensées, et dans la ferme intention de dérober ainsi le secret de sa mort, de ne pas être l'objet d une enquête, de ne pas êlre enterré, de ne pas êlre vu dans Thorrible état où sont les noyés quand ils reviennent à fleur d'eau.

Il parvint bientôt au pied d'une de ces côtes qui se rencontrent si fréquemment sur les routes de France, et surtout entre Angoulême et Poitiers. La diligence de Bordeaux à Paris venait avec rapidité, les voyageurs allaient sans doute en descendre pour monter cette longue côte à pied. Lucien, qui ne voulut pas se laisser voir, se jeta dans un petit chemin creux'et se mit à cueillir des fleurs dans une vigne. Quand il reprit la grande route, il tenait à la main un gros bouquet de

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sedum, une fleur jaune qui vient dans le caillou des vignobles , et il déboucha précisément derrière un voyageur vêtu tout en noir, les cheveux poudrés, chaussé de souliers en veau d'Orléans, à boucles d'argent, brun de visage, et couturé comme si, dans son enfance, il fût tombé dans le feu. Ce voyageur, à tournure si palemment ecclésiastique, allait lentement et fumait un cigare.

En entendant Lucien qui sauta de la vigne sur la route, l'inconnu se retourna, parut comme saisi de la beauté profondément mélancolique du poète, de son bouquet symbolique et de sa mise élégante. Ce voyageur ressemblait à un chasseur qui trouve une proie longtemps et inutilement cherchée. Il laissa, en style de marine, Lucien arriver, et retarda sa marche en ayant l'air de regarder le bas

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de la côle. Lucien, qui fit le même mouvement, y aperçut une petite calèche attelée de deux chevaux et un postillon à pied.

— Vous avez laissé courir la diligence, monsieur, vous perdrez votre place, à moins que vous ne vouliez monter dans ma calèche pour la rattraper, car la poste va plus vite que la voiture publique, dit le voyageur à Lucien en prononçant ces mots avec un accent très marqué d'espagnol et en mettant à son offre une exquise politesse. ^

Sans attendre la réponse de Lucien, l'Espagnol tira de sa poche un étui à cigares, elle présenta tout ouverte Lucien pour qu'il en prit un.

— Je ne suis pas un voyageur, répondit Lucien, et je suis trop près du terme

de ma course pour me donner le plaisir de fumer...

— Vous êtes bien sévère envers vousmême, repartit l'Espagnol. Quoique chanoine honoraire de la cathédrale de Tolède, je me passe de temps en temps un petit cigare. Dieu nous a donné le tabac pour endormir nos passions et nos douleurs... Vous mesemblez avoir du chagrin, vous en avez du moins l'enseign'^ à la main, comme letrisle dieu de l'hymen. Tenez?. . tous vos chagrins s'en iront avec la fum'ée...

Et le prêtre retendit sa boîte en paille avec une sorte de séduction, en jetant à Lucien des regards animés de charité.

— Pardon, mon père, répliqua sèchement Lucien, il n'y a pas de cigares qui puissent dissiper mes chagrins...

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En disant cela, les yeux de Lucien se mouillèrent de larmes.

— Oh ! jeune homme, est-ce donc la Providence divine qui m'a fait désirer de secouer par un peu d'exercice à pied le sommeil dont sont saisis au malin tous les voyageurs , atin que je pusse , en vous consolant, obéir à ma mission icibas?... Et quels grands chagrins pouvezvous avoir à votre âge ?

— Vos consolations, mon père, seraient bien inutiles : vous êtes Espagnol, je suis Français ; vous croyez aux commandements de l'Église, moi je suis athée...

— Santa Virgen del Pilar !. . . vous êtes athée, s'écria le prêtre en passant son bras sous celui de Lucien avec un empressement maternel. Eh ! voilà l'une des curiosités que je m' étais promis d'observer à Paris, En Espagne, nous ne croyons pas

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aux àllic'es... 11 n'y a qu'en France, où, à dix-neuf ans, on puisse avoir de pareilles opinions.

— Oh I je suis un athée au complet, je ne crois ni en Dieu, ni à la société, ni au bonheur. Regardez-moi donc bien, mon père ; car, dans quelques heures, je ne serai plus... Voilà mon dernier soleil!... dit Lucien avec une sorte d'emphase en montrant le ciel.

— Ah ! ça, qu'avez-vousiait pour mourir? qui vous a condamné à mort?

— Un tribunal souverain : moi-même !

— Enfant ! s'écria le prêtre. Avez-vous tué un homme? l'échafaud vous attendil? Raisonnons un peu? Si vous voulez rentrer, selon vous, dans le néant, tout vous est indifférent ici-bas.

Lucien inclinala tête en signe d'assentiment.

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— Eh! bien, VOUS pouvez alors me conter vos peines?... 11 s'agit sans doute de quelques amourettes qui vont mal?...

Lucien fit un geste d'épaules très significatif.

— Vous voulez vous tuer pour éviter le déshonneur, ou parce que vous désespérez de la vie ? eh ! bien , vous vous tuerez aussi bien à Poitiers qu'à Angoulême, à Tours aussi bien qu'à Poitiers. Les sables mouvants de la Loire ne rendent pas leur proie...

— Non, mon père, répondit Lucien, j'ai mon affaire. Il y avingt jours, j'ai vu la plus charmante rade où puisse aborder dans l'autre monde un homme dégoûté de celui-ci...

— Un autre monde !... vous n'êtes plus athée.

— Oh ! ce que j'entends par l'autre

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monde, c'esl ma future transformation en animal ou en plante. . .

— Avez -vous une maladie incurable?. . .

— Oui, mon père...

— Ah ! nous y voilà , dit le prêtre , et laquelle ?

— La pauvreté.

Le prêtre regarda Lucien en souriant et lui dit avec une grâce infinie et un sourire presque ironique : — Le diamant ignore sa valeur.

— Il n*y a qu'un prêtre qui puisse flatter un homme pauvre qui s'en va mourir!... s'écria Lucien.

— Vous ne mourrez pas, dit l'Espagnol avec autorité.

— J'ai bien entendu dire, reprit Lucien , qu'on dévalisait les gens sur la route, je ne savais pas qu'on les y enrichissait.

— Vous allez le savoir , dit le prêtre après avoir examiné si la distance à laquelle se trouvait la voiture leur permettait de taire seuls encore quelques pas.

'^t&toixg h'utx ^at^ori.

— Ecoutez-moi, dit le prêtre en mâchonnant son cigare, voire pauvreté ne serait pas une raison pour mourir. J'ai besoin d'un secrétaire, le mien vient de mourir à Irun. Je me trouve dans la

situation où fut le baron de Goërtz, le fameux ministre de Charles XII, qui arriva sans secrétaire dans une petite ville en allant en Suède , comme moi je vais à Paris. Le baron rencontra lé fils d'un orfèvre, remarquable par une beauté qui ne pouvait certes pas valoir la vôtre... Le baron de Goërtz trouve à ce jeune homme de l'intelligence , comme moi je vous trouve de la poésie au front ; il le prend dans sa voiture, comme moi je vais vous prendre dans la mienne; et, de cet enfant condamné à brunir des couverts et à fabriquer des bijoux dans une petite ville de province comme Angoulême, il en fait son favori , comme vous serez le mien. Arrivé à Stockholm, il installe son secrétaire et l'accable de travaux.

Le jeune secrétaire passe les nuits à écrire; et, comme tous les grands tra-

vailleurs, il contracte une habitude, il se met à mâcher du papier. Feu monsieur de Malesherbes taisait, lui.descamoutlets et il en donna, par parenthèse, un à je ne sais quel personnage dont le procès dépendait de son rapport. Notre beau jeune homme commence par du papier blanc, mais il s'y accoutume et passe aux papiers écrits qu'il trouve plus savoureux. On ne fumait pas encore comme aujourd'hui. Enfin le petit secrétaire en arrive, de saveur en saveur, à mâchonner des parchemins et à les manger. On s'occupait alors entrela Russie et la Suède d'un traité de paix que les États imposaient à Charles XII, comme en 1814 on voulait forcer Napoléon à traiter delà paix. La base des négociations était le traité fait entre les deux puissances à propos de la Finlande; Goërtz en confie l'ori-

ginal à son secrétaire ; mais quand il s'agit de soumettre le projet aux États^ il se rencontrait cette petite difficulté , que le traité ne se trouvait plus. Les Etats imaginent que le ministre, pour servir les passions du Roi, s'est avisé de faire disparaître cette pièce , le baron de Goërtz est accusé : son secrétaire avoue alors avoir mangé le traité... On instruit un procès, le fait est prouvé, le secrétaire est condamné à mort. Mais, comme vous n'en êtes pas là, prenez un cigare, et fumez-le en attendant notre calèche.

Lucien prit un cigare et l'alluma , comme cela se fait en Espagne, au cigare du prêtre en se disant : — Il a raison, j'ai toujours le temps de me tuer.

— C'est souvent, reprit l'Espagnol, au moment où les jeunes gens désespèrent le

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plus de leur avenir, que leur fortune commence. Voilà ce que je voulais vous dire, j'ai préféré vous le prouver par un exemple. Ce beau secrétaire, condamné à mort, était dans une position d'autant plus^ésespérée que le roi de Suède ne pouvait pas lui faire grâce, sa sentence ayant été rendue par les Étals de Suède ; mais il ferma les yeux sur une évasion. Le joli petit secrétaire se sauve sur une barque avec quelques écus dans sa poche, et arrive à la cour de Gourlande, muni d'une lettre de recommandation de Goërtz pour le duc, à qui le ministre suédois expliquait l'aventure et la manie de son protégé. Le duc place le bel enfant comme secrétaire chez son intendant. Leduc était un dissipateur, il avait une jolie femme et un intendant, trois causes de ruine. Si vous croyiez que ce joli

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homme , condamné à mort pour avoir mangé le traité relatif à la Finlande, se corrige de son goût dépravé, vous ne connaîtriez pas l'empire du vice sur l'homme, la peine de mort ne l'arrête pas, quand il s'agit d'une jouissance qu'il s'est cf éée ! D'où vient cette puissance du vice? est-ce une force qui lui soit propre, ou vient-elle de la faiblesse humaine? Y a-t-il des goûts qui soient placés sur les limites delà folie? Je ne puis m'empêcher de rire des moralistes qui veulent combattre de pareilles maladies avec de belles phrases!.. Il y eut un moment où le duc, effrayé d'un refus que lui fit son intendant à propos d'une demande d'argent , voulut des comptes, une soltisé ! Il n'y a rien de plus facile que d'écrire un compte, la difficulté n'est jamais là. L'intendant confia toutes les pièces à son secrétaire pour établir le

bilan de la lisle civile de Courlande. Au milieu de son travail et de la nuit où il le finissait , notre petit mangeur de papier s'aperçoit qu'il mâche une quittance du duc pour une somme considérable : la peur le saisk, il s'arrête à moitié de la signature,- il court se jeter aux pieds de la duchesse en lui expliquant sa manie, en implorant la protection de sa souveraine, et l'implorant au milieu de la nuii. La beauté du jeune commis fit une telle impression sur cette femme qu'elle l'épousa lorsqu'elle tut veuve. Ainsi, en plein dix-huitième siècle, dans un pays où régnait le blason, le fils d'un orfèvre devint prince souverain... Il est devenu quelque chose de mieux!.. Il a été régent à la mort de la première Catherine, il a gouverné l'impératrice Anne et voulut être le Richelieu delà Russie. Eh! bien,

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jeune homme, sachez une chose : c'est que si vous êtes plus beau que Biren, moi je vaux bien, quoique simple chanoine, le baron de Goërtz. Ainsi, montez! nous vous trouverons un duché de Courlande à Paris, et, à détaut de duché, nous aurons toujours bien.la duchesse.

L'Espagnol passa la main sous le bras de Lucien , le força littéralement à monter dans sa voiture, et le postillon referma la portière.

— Maintenant parlez, je vous écoute, dit le chanoine de Tolède à Lucien stupél'ait. Je suis un vieux prêtre à qui vous pouvez tout dire sans danger. Vous n'avez sans doute encore mangé que votre patrimoine ou l'argent de votre maman.

Vous aurez fait votre pelit trou à la lune, et nous avons de l'honneur jusqu'au bout de nos jolies petites bottes fines... Allez,

confessez- VOUS hardiaient, ce sera absolument comme si vous vous pariiez à vousmême.

Lucien se trouvait dans la situation de ce pécheur de je ne sais quel conte arabe dans les Mille et Une Nuits , ou les Mille et Un Jours-, qui, voulant se noyer en plein Océan, tombe au milieu de contrées sous-marines et y devient roi.

Le prêtre espagnol paraissait si véritablement affectueux que le poète n'hésita pas à lui ouvrir son cœur ; il lui raconta donc, d'Angoulêmeà Ruffec, toute sa vie, en n'omettant aucune de ses fautes, et finissant par le dernier désastre qu'il venait de causer. Au moment où il terminait ce récit, d'autant plus poétiquement débité que Lucien le répétait pojr la troisième fois depuis quinze jours, il arrivait au

point où, sur la route, près de Ruffec, se trouve le domaine de la famille de Rastignac dont le nom, laprcmiàefois qu'il le prononça , fil faire un mouvement à l'Espagnol.

— Voici , dit-il, d'où est parti le jeune

Rasiignac qui ne me vaut certes pas ,

et qui a eu plus de bonheur que moi.

-^ Ah !

— Oui, cette drôle de gentilhommière

est la maison de son père. Il est devenu, comme je vous le disais, l'amant de madame de Nucingen , la femme du fameux banquier. Moi, je me suis laissé aller à la poésie, lui, plus habile, a donné dans le solide...

Le prêtre fit arrêter sa calèche, il voulut, par curiosité, parcourir la petite avenue qui de la route conduisait à la maison et regarda tout avec plus d'inté-

DAVID SÉCHARD. ÎOl

rét que Lucien n'en attendait d'un prêtre espagnol.

— "Vous connaissez donc les Raslignac?... lui demanda Lucien.

— Je connais tout Paris, dit l'Espagnol en remontant dans sa voiture.

XXXÏI.

— Ainsi, faute de dix ou douze mille francs, vous alliez vous tuer, reprit le chanoine. Vous êtes un enfant, vous ne connaissez ni les hommes, ni les choses. Une destinée vautlout ce que l'homme

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reslime , et vous n'évaluez votre avenir que douze mille francs; ehl bien, je vous achèterai tout à l'heure davantage. Quant h l'emprisonnement de votre beau-i'rère, c'est une vétille : si ce cher monsieur Séchard a fait une découverte, Usera riche. Les riches n'ont jamais été mis en prison pour dettes. Vous ne me paraissez pas fort en Histoire. Il y a deux Histoires : l'Histoire officielle, menteuse, qu'on enseigne, l'Histoire ad iisum delpliini ; puis l'Histoire secrète, où sont les véritables causes des événements, une histoire honteuse. Laissez-moi vous raconter, en trois mois, une autre historiette que vous ne connaissez pas. Un ambitieux, prêtre et jeune, veut entrer aux affaires publiques, il se fait le chien couchant du favori, le favori d'une reine, le favori devient son bienfaiteur, et lui

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donne le rang de ministre en lui donnant place au Conseil. Un soir, un de ces hommes qui croient rendre service (ne rendez jamais un service qu'on ne vous demande pas !) écrit au jeune ambitieux que la vie de son bienfaiteur est menacée. Le roi s'est courroucé d'avoir un maître, demain le favori doit être tué s'Use rend au palais. Eh! bien, jeune homme, qu'auriez-vous fait en recevant cette lettre?...

— Je serais allé sur-le-champ avertir mon bienfaiteur, s'écria vivement Lucien.

— Vous êtes bien encore l'enfant que révèle le récit de votre existence, dit le prêtre. Notre homme s'est dit: Si le roi va Jusqu'au crime, mon bienfaiteur est perdu, je dois avoir reçu cette lettre trop tard, et il a dormi jusqu'à l'heure où l'on tuait le favori

— C'est un monstre! dit Lucien qui

soupçonna chez le prêtre l'intention de l'éprouver.

— Il s'appelle le cardinal de Richelieu, répondit le chanoine, et son bienfaiteur a nom le maréchal d'Ancre. Vous voyez bien que vous ne connaissez pas votre histoire de France. N'avais-je pas rairon de vous dire que l'histoire enseignée dans les collèges est une collection de dates et de faits, excessivement douteuse d'abord, mais sans la moindre portée. A quoi vous sert-il de savoir que Jeanne d'Arc a existé? En avez-vous jamais tiré cette conclusion, que, si la France avait alors accepté la dynastie angevine des Plantagenets, les deux peuples réunis auraient aujourd'hui l'empire du monde?

et que les deux îles où se forgent les troubles politiques du continent seraient deux provinces françaises?... Mais avez-

VOUS étudié les moyens par lesquels les Médicis, de simples marchands, sont arrivés à être Grands Ducs de Toscane ?

— Un poète, en France, n'est pas tenu d'être un Bénédictin, dit Lucien.

— Eh! bien, jeune homme, ils sont devenus Grands Ducs , comme Richelieu devint ministre. Si vous aviez cherché dans l'histoire les causes humaines des événements, au lieu d'en apprendre par cœur les étiquettes, vous en auriez tiré des préceptes pour votre conduite. De ce que je viens de prendre au hasard dans la collection des laits vrais, résulte cette loi : Ne voyez dans les hommes et surtout dans les femmes, que des instruments , mais ne le leur laissez pas voir. Adorez, comme Dieu même, celui qui, placé plus haut que vous, peut vous être utile, et ne le quittez pas qu'il n'ait

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payé très cher votre servilité. Dans le commerce du monde, soyez enfin âpre comme lejuifetbascommelui, laites pour la puissance tout ce qu'il lait pour l'argent. Mais aussi n'ayez pas plus de souci de l'homme tombé que s'il n'avait jamais existé. Savez-vous pourquoi vous devez vous conduire ainsi?... Vous voulez dominer le monde, n'est-ce pas ? il laut commencer par lui obéir et le bien étudier. Les savants étudient les livres, les politiques étudient les hommes, leurs intérêts, les causes génératrices de leurs actions. Or, le monde, la société, les hommes pris dans leur ensemble, sont fatalistes, ils adorent l'événement. Savez-vous pourquoi je vous fais ce petit cours d'histoire, c'est que je vous crois une ambition démesurée....

— Oui, mon père !

— Je l'ai bien vu, reprit le chanoine. Mais, en ce moment, vous vous dites : Ce chanoine espagnol invente des anecdotes et pressure Thistoire pour me prouver que j'ai eu trop de vertu...

Lucien se prit à sourire en voyant ses pensées si bien devinées.

— Eh! bien, jeune homme, prenons dci-> laits passés à l'état de banalité, dit le prêtre. Un jour, la France est à peu prés conquise par les Anglais, le roi n'a plus qu'une province. Du sein du peuple, deux êtres se dressent : une pauvre jeune fille, cette môme Jeanne d'Arc dont nous parlions ; puis un bourgeois nommé Jacques Cœur. L'une donne son bras et le prestige de sa virginité, l'autre donne son or : le royaume est sauvé. Mais la fille est prise!... Le roi, qui peut racheter la fille, la laisse brûler vive. Quant à l'héroïque

bourgeois, le roi le laisse accuser de crimes capitaux par ses courtisans, qui en font curée. Les dépouilles de l'innocent traqué, cerné, abattu par la justice, enrichissent cinq maisons nobles... Et le père de l'archevêque de Bourges sort du royaume, pour n'y jamais revenir, sans un sou de ses biens en France, n'ayant d'autre argent à lui que celui qu'il avait conGé aux Arabes, aux Sarrazins en Egypte. Vous pouvez dire encore : Ces exemples sont bien vieux, toutes ces ingratitudes ont trois cents ans d'insiruction Publique, et les squelettes de cet âge-là sont t'abuleux. Eh ! bien, joune homme, croyezvous au dernier demi-dieu de la France, à Napoléon? Il a tenu l'un de ses généraux dans sa disgrâce , il ne l'a lait maréchal qu'à contre-cœur, jamais il ne s'en est servi volontiers, ce maréchal se nomme

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Kellermann. Savez- vous pourquoi ?..Kellermann a sauvé la France et le premier consul à Marengo par une charge audacieuse qui fut applaudie au milieu du sang et du feu. Il ne fut même pas question de cette charge héroïque dans le bulletin. La cause de la froideur de Napoléon pour Kellermann est aussi la cause de la disgrâce de Fouché, du prince de Talleyrand : c'est l'ingratitude du roi Charles VU, de Richelieu, l'ingratitude...

— Mais, mon père, à supposer que vous me sauviez la vie et que vous fassiez ma fortune, dit Lucien, vous me rendez ainsi la reconnaissance assez légère.

— Petit drôle, dit l'abbé souriant et prenant l'oreille de Lucien pour la lui tortiller avec une familiarité quasi-royale, si vous étiez ingrat avec moi, vous seriez alors un homme fort, et je ne vous en

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voudrais pas; mais vous n'en n'êtes pas encore là ; car, simple écolier, vous avez voulu passer irop tôt maître. C'est le défaut des Français dans votre époque, ils ont été gâtés touspar l'exemple de Napoléon. Vous donnez votre démission parce que vous ne pouvez pas obtenir l'épaulelle que vous souhaitez.. Maisavez-vous rapporté tous vos vouloirs, toutes vos actions à une idée ?...

— Hélas! non, dit Lucien.

— Vousavezétéceque les Anglais appellent inconsistent, reprit le chanoine en souriant.

— Qu'importe ce que j'ai été, si je ne puis plus rien être ! répondit Lucien.

— Qu'il se trouve derrière toutes vos belles qualités une force semper virens ^ dit le prêtre en tenant à montrer qu'il savait un peu de latin, et rien ne vous ré-

sistera dans le monde. Je vous aime assez déjà...

Lucien sourit d'un air d'incrédulité.

— Oui, reprit l'inconnu en répondant au sourire de Lucien, vous m'intéressez comme si vous étiez mon fils, et je suis assez puissant pour vousparleràcœur ouvert, comme vous venez de me parler.

Savez vous ce qui me plaîl de vous?.. Vous avez fait en vous-même table rase, et vous pouvez alors entendre un cours de morale qui ne se l'ait nulle part; car les hommes, rassemblés en troupe, sont encore plus hypocrites qu'ils ne le sont quand leur intérêt les oblige h jouer la comédie. Aussi passe-t-on une bonne partie de sa vie à sarcler ce que l'on a laissé pousser dans son cœur pendant son adolescence. Cette opération s'nppelle acquérir de l'expérience.

ai4 DAVID SÉCHARD.

Lucien, en écoutant le prêtre, se disait . — Voilà quelque vieux politique en chanté de s'amuser en chemin, il se plaît à iaire changer d'opinion un pauvre garçon qu'il rencontre sur le bord d'un suicide, et il va me hncher au bout de sa plaisanterie... Mais il entend bien le paradoxe, et il me paraît tout aussi fort que Blondet ou que Lousleau.

Malgré cette sage reflexion , la corruption tentée par ce diplomate sur Lucien entrait profondément dans cette âme assez disposée à la recevoir, et y faisait d'autant plus de rava ges qu'elle s'appuyait sur de célèbres exemples. Pris par le charme de celte conversation cynique, Lucien se raccrochait d'autant plus volontiers à la vie qu'il se sentait ramené du fond de son suicide à la surface par un bras puissant.

DAYIU SÉCHARD. 21 â

En ceci, le prêtre triomphait évidemment. Aussi, de temps en temps , avait-il accompagné ses sarcasmes historiques d'un malicieux sourire.

jbu ^. |). ^ecoyttr.

— Si votre façon de traiter la morale ressemble à votre manière d'envisager l'histoire, dit Lucien, je voudrais bien savoir quel est en ce moment le mobile de votre apparente charité ?

— Ceci, jeune homme, est le dernier point de mon prône, et vous me permettrez de le réserver, car alors nous ne nous quitterons pas d'aujourd'hui, répondit-il avec la finesse d'un prêtre qui voit sa malice réussie.

— Eh! bien, parlez-moi morale? dit Lucien qui se dit en lui-même : Je vais le

faire poser.

— Lamorale,jeunehomme,commence à la loi, dit le prêtre. S'il ne s'agissait que de religion , les lois seraient inutiles : les peuples religieux ont peu de lois. Au dessus de la loi civile, est la loi politique. Eh ! bien, voulez- vous savoir ce qui, pour un homme politique, est écrit sur le front de votre dix-neuvième siècle? Les Français ont inventé, eu 1793, une souveraineté populaire qui s'est terminée par un empereur absolu . Voilà pour votre histoire nationale.

Quant aux mœurs : madame Tallien et madame de Beauharnais ont tenu la même conduite, Napoléon épouse Tune, en fait votre impératrice, et n'a jamais voulu recevoir l'autre, quoiqu'elle fût princesse. Sans-culotte en 1793, Napoléon chausse la couronne de fer en 1804. Les féroces amants de l' Égalité ou ta Mort de 1792, deviennent, dès 1806, complices d'une aristocratie légitimée par Louis XVIIÎ. A l'étranger, l'aristocratie, qui trône aujourd'hui dans son faubourg Saint-Germain, a fait pis : elle a été usurière, elle a été marchande, elle a fait des petits pâtés, elle a été cuisinière, fermière, gardeuse de moutons. Kn France donc, la loi politique aussi bien que la loi morale, tous et chacun ont démenti le début au point d'arrivée, leurs opinions par la conduite , ou la conduite par les opinions.il n'y a pas

eu de logique, ni dans le gouvernement, ni chez les particuliers. Aussi n'avez-vous plus de morale. Aujourd'hui, chez vous, le succès eslla raison suprême de toutes les actions, quelles qu'elles soient. Le fait n'est donc plus rien en lui-même, il est tout entier dans l'ide'e que les autres s'en forment. De là, jeune homme, un second précepte : ayez de beaux dehors ! cachez l'envers de votre vie , et présentez un endroit très brillant. La discrétion, cette devise des ambitieux, est celle de notre Ordre : faites-en la vôtre. Lesgrands commettent presqu'autant de lâchetés que les misérables ; mais ils les commettent dans l'ombre et font parade de leurs vertus : ils restent grands. Les petits déploient leurs vertus dans l'ombre , ils exposent leurs misères au grand jour : ils sont méprisés. Vous avez caché vos grandeurs

DAVID SÉCHAKD. I2âl

et vous avez laissé voir vos plaies. Vous avez eu publiquement pour maîtresse une actrice, vous avez vécu chez elle , avec elle ; vous n'étiez nullement répréhensibie, chacun vous trouvait l'un et l'autre parfailement libres; mais vous rompiez en visière aux idées du nionde et vous n'avez pas eu la considération que le monde accorde à ceux qui lui obéissent. Si vous aviez laissé Coralie à ce monsieur Camusot,si vous aviez caché vos relations avec elle, vous auriez épousé madame de Barge ion, vous seriez préfet d'Angouléme et marquis de Rubempré.

Changez de conduite : mettez en dehors votre beauté, vos grâces, votre esprit, votre poésie. Si vous vous permettez de petites infamies , que ce soit entre quatre murs ; dès lors vous ne serez plus coupable de faire tache sur les décora-

222 DAVID SÉGHARD.

lions dece grand théâtre appelé le monde. Napoléon appelle cela : laver son linge sale en famille. Du second précepte découle ce corollaire : tout est dans la l'orme! Saisissez bien ce que j'appelle la Forme. U y a des gens sans instruction qui, pressés par le besoin, prennent une somme quelconque , par violence , à autrui : on les nomme criminels et ils sont forcés de compter avec la justice. Un pauvre homme de génie trouve un secret dont l'exploitation équivaut à un trésor, vous lui prêtez trois millefrancs (à l'instar de ces Coinlet qui se sont trouvé vos trois mille francs entre les mains et qui vont dépouiller votre beau-frère), vous le tourmentez de manière à vous faire céder tout ou partie du secret, vous ne comptez qu'avec votre conscience , et votre con!;cience ne vous mène pas en Cour

DWID SÉCIIARD. 223

d'Assises. Les ennemis de l'ordre social profitent de ce contraste pour japper après la justice et se courroucer au nom du Peuple de ce qu'on envoie aux galères un voleur de nuit et de poules dans une enceinte habitée; tandis qu'on met en prison, à peine pour quelques mois, un homme qui ruine des familles ; mais ces hypocrites savent bien qu'en condamnant le voleur, les juges maintiennent la barrière entre les pauvres et les riches qui, renversée , amènerait la fin de l'ordre social ^ tandis que le banqueroutier, l'adroit capteur de successions , le ban-^ quier qui tue une affaire h son profir, ne produisent que des déplacements de fortune. Ainsi, la société, mon fds , est forcée de distinguer, pour son compte, ce que je vous fais distinguer pour le vôtre. Le grand point est de s'égaler à toute la

2â4 DAVID SÉCHARB.

Société. Napoléon, Uichelieu, les Médicis s'égalèrent à leur siècle. Vous, vous vous estimezdouze mille francs '...Votre Société n'adore plus le vrai Dieu , mais le Veaud'Orl Telle est la religion de votre Charte qui ne tient plus compte, en politique, que de la propriété. i\'est-ce pas dire à tous les sujets : Tâchez d'être riche!... Quand , après avoir su trouver légalement une fortune, vous serez riche et marquis de Rubempré, vous vous permettrez le luxe de l'honneur. Vous ferez alors profession de tant de délicatesse, que pei'sonne n'osera vous accuser d'en avoir jamais manqué, si vous en manquiez toutefois en faisant fortune, ce que je ne vous conseillerais jamais , dit le prêtre en prenant la main de Lucien et la lui tapotant. Que devez-vous donc mettre dans cette belle tête?... Uniquement le

thème que voici : Se donner un but éclatant et cacher ses moyens d'arriver, tout en cachant sa marche. Vous avez agi en enfant, soyez homme, soyez chasseur, metlez-vous à l'affiit, embusquez-vous dans le monde parisien, attendez une proie et un hasard, ne ménagez ni votre personne, ni ce qu'on appelle la dignité; car nous obéissons tous à quelque chose, à un vice , à une nécessité , mais observez la loi suprême! le secret.

— Vous m'effrayez, mon père!... s'écria Lucien, ceci me semble une théorie de grande route.

— Vous avez raison, dit le chanoine, mais elle ne vient pas de moi. Voilà comment ont raisonné les parvenus, la maison d'Autriche , comme la maison de France. Vous n'avez rien , vous êtes dans la situation des Médicis, de Riche-

226 PAVIP SÉCHARD.

lieu, deiNapoléon au début de leur ambition ; ces gens-là, mon petit, ont estimé leur avenir au prix de l'ingratitude , de la trahison , et des contradictions les plus violentes. Il faut tout oser pour tout avoir. Raisonnons? Quand vous vous asseyez à une table de bouillotte, en discutez-vous les conditions ? Les règles sont là, vous les acceptez.

— Allons, pensa Lucien, il connaît la bouillotte .

— Comment vous conduisez-vous à la bouillotte?... dit le prêtre, ypratiquezvousla plus belle des vertus, la franchise? Non seulement vous cachez votre jeu, mais encore vous tâchez de faire croire, quand vous éles sûr de triompher, que vous allez tout perdre. Enfin , vous dissimulez, n'est-ce pas?... Vous mentez pour gagner cinq louis!... Que diriez-

VOUS d'un joueur assez généreux pour prévenir les autres qu'il a brelan carré? Eh! bien, l'ambitieux qui veut lutter avec les préceptes de la vertu, dans une carrière où ses antagonistes s'en privent, est un enfant & qui les vieux politiques diraient ce que les joueurs disent à celui qui ne profite pas de ses brelans : — Monsieur, ne jouez jamais à la bouillotte... Est-ce vous qui faites les règles dans le jeu de l'ambition? Pourquoi vous ai-je dit de vous égaler à laSociété?. . . C'est qu'aujourd'hui,jeune homme,la Société s'est insensiblement arrogé tant de droits sur les individus, que l'individu se trouve obligé de combattre la Société. Il n'y a plus de lois, il n'y a plus que des mœurs, c'est-àdire des simagrées, toujours la forme.

Lucien fit un geste d'étonnement.

— Ah! mon enfant , dit le prêtre en

craignant d'avoir révolté la candeur de Lucien, vous attendiez- vous à trouver l'ange Gabriel dans un abbé chargé de toutes les iniquités de la contre-diplomatie de deux rois (je suis l'intermédiaire entre Ferdinand Vil et Louis X\ III, deux grands. . . rois qui doivent tous deux la couronne à de profondes... combinaisons)?...

Je crois en Dieu^ mais je crois bien plus eu notre Ordre, et notre Ordre ne croit qu'au pouvoir temporel. Pour rendre le pouvoir temporel très fort, notre Ordre maintient l'Église apostolique, catholique et romaine, c'est-à-dire l'ensemble des sentiments qui tiennent le peuple dans l'obéissance. Nous sommes les Templiers modernes, nous avons une doctrine. Comme le Temple, notre Ordre fut brisé par les mêmes raisons : il s'était égalé au monde. Voulez-vous être soldat je

serai votre capitaine. Obéissez-moi comme une femme obéit à son mari, comme un enfant obéit à sa mère , j e vous garantis qu'en moins de trois ans vous serez marquis de Rubempré, vous épouserez une des plus nobles filles du faubourg Saint- Germain, et vous vous assiérez un jour sur les bancs de la Pairie. En ce moment, si je ne vous avais pas amusé par ma conversation, que seriez-vous? un cadavre introuvable dans un profond lit de vase, eh! bien, faites un effort de poésie?..

Lucien regarda son protecteur avec curiosité.

— Le jeune homme qui se trouve assis là, dans cette calèche à côté de l'abbé Carlos Herréra , chanoine honoraire du chapitre de Tolède , envoyé secret de Sa Majesté Ferdinand VU à Sa Majesté

le roi de France, pour lui apporter «ne dépêche où il lui dit peut-être : « Quand vous m'aurez délivré, faites pendre tous ceux que je caresse en ce moment ! » ce jeune homme, reprit l'inconnu, n'a plus rien de commun avec le poète qui vient de mourir. Je vous ai péché, je vous ai rendu la vie, et vous m'appartenez comme la créature est au créateur, comme, dans les contes de fée, l'Atriteest au génie, comme l'icoglan est au Sultan, comme le corps est à l'âme î Je vous maintiendrai, moi, d'une main puissante dans la voie du pouvoir, et je vous promets néanmoins une vie de plaisirs , d'honneurs, de fêtes continuelles... Jamais l'argent ne vous manquera... Vous brillerez, vous paraderez, pendant que, courbé dans la boue des fondations, j'assurerai le brillant édifice de votre fortu-

ne. J'aime le pouvoir pour le pouvoir , moi ! Je serai toujours heureux de vos jouissances qui me sont interdites. Enflu, je me ferai vous ! . . . Eh 1 bien , le jour où ce pacte d'homme à démon, d'enfant à diplomate, ne vous conviendra plus, vous pourrez toujours aller chercher un petit endroit, comme celui dont vous parliez, pour vous noyer : vous serez un peu plus ou un peu moins ce que vous êtes aujourd'hui , malheureux ou déshonoré...

^xo(d hi r^0)r«^t«0l.

— Ceci n'est pas une homélie de l'archevêque de Grenade ! s'écria Lucien en voyant la calèche arrêtée à une poste.

— Je ne sais pas quel nom vous donnez à cette instruction sommaire, mon fils,

234 DAVID SÉCnARD.

car je vous adopte et ferai de vous mon héritier ; mais c'est le code de l'ambition . Les élus de Dieu sont en petit nombre. Il n'y a pas de choix : ou il faut aller au fond du cloître (et vous y retrouvez souvent le monde en petit!), ou il faut accepter ce code.

— Peut-être vaut-il mieux n'être pas si savant, dit Lucien en essayant de sonder l'âme de ce terrible prèlre.

— Comment, reprit le chanoine, après avoir joué sans connaître les règles du jeu,

'' vous abandonnez la partie au moment où vous y devenez fort , où vous vous y présentez avec un parrain solide?... et sans même avoir le désir de prendre une revanche! Comment, vous n'éprouvez pas l'envie de monter sur le dos de ceux qui vous ont chassé de Paris !

Lucien frissonna comme si quelqu'in-

slrument de bronze, un gong chinois, eût fait entendre ces terribles sons qui frappent sur les nerfs.

— Je ne suis qu'un humble prêtre, reprit cet homme en laissant paraître une horrible expression sur son visage cuivré par le soleil de l'Espagne ; mais si des hommes m'avaient humilié, vexé,torturé, trahi, vendu, comme vous l'avez été par les drôles dont vous m'avez parlé, je serais comme l'Arabe du désert!... Oui, je dévouerais mon corps et mon âme à la vengeance. Je me moquerais de finir ma vie accroché à un gibet, assis à la garrot, empalé , guillotiné, comme chez vous; mais je ne laisserais prendre ma tête qu'après avoir écrasé mes ennemis sous mes talons.

Lucien gardait le silence, il ne se sentait plus l'envie de faire poser ce prêtre.

— Les uns descendent d'Abel, les autres de Gain, dit le chanoine en terminant, moi je suis un sang mêlé : Caïn peur mes ennemis, Abel pour mes amis,

et malheur à qui réveille Gain !

Après tout^ vous êtes Français, je suis Espagnol et, déplus, chanoine!...

— Quelle nature d'Arabe, se dit Lucien en examinant le protecteur que le ciel venait de lui envoyer.

L'abbé Carlos Herréra n'offrait rien en lui-même qui révélât le Jésuite, Gros et court, de larges mains, un large busle, une force herculéenne, un regard terrible, mais adouci par une mansuétude de commande, un teint de bronze qui ne laissait rien passer du dedans au dehors, inspiraient beaucoup plus la répulsion que l'attachement. De longs et beaux cheveux poudrés , à la façon de ceux

DAVID SÉCIIARD. 237

du prince de Talleyrand donnaient à ce singulier diplomate l'air d'un évêque, et le ruban bleu liseré de blanc auquel pendait une Croix d'or indiquait d'ailleurs un dignitaire ecclésiastique. Ses bas de soie noire moulaient des jambes d'athlète. Son vêtement d'une exquise propreté révélait ce soin minutieux de la personne que les simples prêtres ne prennent pas toujours d'eux , surtout en Espagne. Un tricorne était posé sur le devant de la voilure armoriée aux armes d'Espagne. Malgré tant de causes de répulsion, des manières à la fois violentes et patelines atténuaient l'effet de la physionomie; et^ pour Lucien, le prêtre s'était évidemment fait coquet, caressant, presque chat.

Lucien examina les moindres choses d'un air soucieux. Il sentit qu'il s'agis-

sait en ce moment de vivre ou de mourir, car ii se trouvait au second relais après Ruffec. Les dernières phrases du prêtre espagnol avaient remué beaucoup de cordes dans son cœur. Et, disons-le à la honte de Lucien et du prêtre qui, d'un œil perspicace, étudiait la belle figure du poète, ces cordes étaient les plus mauvaises, celles qui vibrent sous l'attaque des sentiments dépravés. Lucien revoyait Paris, il ressaisissait les rênes de la domination que ses mains inhabiles avaient lâchées, il se vengeait! La comparaison de la vie de province et de la vie de Paris qu'il venait de faire, la plus agissante des causes de son suicide, disparaissait : il al lait se retrouver dans son milieu, mais protégé par un politique, profond jusqu'à la scélératesse de Cromwel.

DAVID SÉCIIARD. 239

— J'étais seul, nous serons deux , se disait-il.

Plus il avait découvert de fautes dans sa conduite antérieure, plus l'ecclésiastique avait montré d'intérêt. La charité de cet homme s'était accrue en raison du malheur, et il ne s'étonnait de rien. Néanmoins Lucien se demanda quel était le mobile de ce meneur d'intrigues royales. Il se paya d'abord d'une raison vulgaire : les Espagnols sont généreux !

L'Espagnol est généreux , comme l'Italien est empoisonneur et jaloux , comme le Français est léger , comme l'Allemand est franc , comme le Juif est ignoble, comme l'Anglais est noble.

Renversez ces propositions? vous arriverez au vrai. Les juifs ont accaparé l'or, ils écrivent Roberl-le-Diable , ils

2i0 DAVID SÉCHARD.

jouent Phèdre, ils chantent Guillaume' Tell, ils commandent des tableaux, ils élèvent des palais, ils écrivent Reisibilder et d'admirables poésies, ils sont plus puissants quejaraais, leur religion est acceptée, enfin ils l'ont crédit au Pape! En Allemagne, pour les moindres choses , on demande à un étranger : — Avezvous un contrat? tant on y tait de chicanes. En France , on applaudit depuis cinquante ans à la Scène des stupiditésnationales, on continue à porter d'inexplicables chapeaux, et le gouvernement ne change qu'à la condition d'être toujours le même! . . . L'Angleterre déploie à la face du monde des perfidies dont l'horreur ne peut se comparer qu'à son avidité. L'Espagnol, après avoir eu l'or des Deux-Indes, n'a plus rien. 11 n'y a pas de pays du monde où il y ait moins d'empoisonné-

ments qu'en Italie, et où les mœurs soient plus faciles et plus courtoises. Les Espagnols ont beaucoup vécu sur la réputation des Maures.

Lorsque l'Espagnol remonta dans la calèche, il dit au postillon ces paroles à l'oreille : — Le train de la malle , il y a troi<; francs de guides.

Lucien hésitait à monter , le prêtre lui dit : — Allons donc? et Lucien monta sous prétexte de lui décocher un argument ad lïominem.

— Mon père, un homme qui vient de dérouler du plus beau sang-froid du monde les maximes que beaucoup de bourgeois taxeront de profondément immorales

— Et qui le sont, dit le prêtre, voilà pourquoi Jésus-Christ voulait que le scandale eût lieu, mon fils. Et voilà pour-

quoi le monde manifeste une si grande horreur du scandale .

— Un homme de votre trempe ne s'étonnera pas de la question que je vais lui faire !

— Allez, mon fils!., dit Carlos Herréra, vous ne me connaissez pas. Croyezvous que je prendrais un secrétaire avant de savoir s'il a des principes assez sûrs pour ne me rien prendre? Je suis content de vous. Vous avez encore toutes les innocences de l'homme qui se tue à vingt ans. Votre question?...

— Pourquoi vous intéressez- vous à moi? quel prix voulez-vous de mon obéissance?. . . Pourquoi me donnez-vous to u t? quelle est votre part ?

L'Espagnol regarda Lucien et se mit à sourire.

— Attendons une côte, nous la monterons à pied, et nous parlerons en plein vent. Le vent est discret.

Le silence régna pendant quelque temps entre les deux compagnons, et la rapidité de la course aida, pour ainsi dire, à la griserie morale de Lucien.

— Mon père, voici la côte, dit Lucien en se réveillant comme d'un rêve.

—Eh ! bien, marchons, dit le prêtre en criant d'une voix forte au postillon d'arrêter.

Et tous deux , ils s'élancèrent sur la route.

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— Enfant , dit l'Espagnol en prenant Luciten par le bras, as-tu médité la Venise sauvée d'Otway? As-tu compris cette amitié profonde, d'homme à homme, qui lie Pierre à Jaffier, qui fait pour eux

d'une femme une bagatelle, et qui change entre eux tous les termes sociaux?...

Eh! bien, voilà pour le poète.

—Le chanoine connaît aussi le théâtre?

se dit Lucien en lui-même. — Avez-vous lu Voltaire?... lui demanda-t-il.

— J'ai fait mieux, répondit le chanoine, je le mets en pratique.

— Vous ne croyez pas en Dieu ?..

— Allons, c'est moi qui suis l'athée, dit le prêtre en souriant. Venons au positif, mon petit?... J'ai quaranle-six ans, je suis l'enfant naturel d'un grand seigneur, par ainsi sans famille, et j'ai un cœur. . . Mais, apprends ceci, grave- le dans ta cervelle encore si molle : l'homme a horreur de la solitude. Et de toutes les solitudes, la solitude morale est celle qui l'épouvante le plus. Les premiers anachorètes vivaient avec Dieu, ils habitaient

DÂMp SÉCHARD. 247

le monde le plus peuplé, le momie spirituel. Les avares habitent ie monde de la fantaisie et des jouissances. L'avare a tout, jusqu'à son sexe, dans le cerveau. La première pensée de l'homme séparé du monde, qu'il soit lépreux ou forçat, infâme ou malade, est d'avoir un complice de sa destinée. A satisfaire ce sentiment, qui est la vie même, il emploie toutes seg forces, toute sa puissance, la verve de sa vie! Sans ce désir souverain, Satan aurait-il pu trouver des compagnons?...

Il y a là tout un poème à faire qui serait l'avant-scène du Paradis-Perdu, qui ii'eisA gue l'apologie de la Révolte.

— Celui-là serait l'Iliade de la corriiption, dit Lucien.

— Eh ! bien, je suis seul ! je vis seul. Si j'ai l'habit , je n'ai pas le cœur du prêtre. J'aime à me déyouer, j'ai ce vice-là. Je

248 DAVID SÉeHARD.

vis par le dévouement, voilà pourquoi je suis prêtre. Je ne crains pas l'ingratitude, et je suis reconnaissant. L'Église n'est ri en pour moi, c'est une idée. Je me suis dévoué au roi d'Espagne ; mais on ne peut pas aimer le roi d'Espagne, il me protège, il plane au dessus de moi. Je veux aimer ma créature, la façonner, la pétrir à mon usage, afin de l'aimer comme un père aime son enfant. Je roulerai dans {On tilbury, mon garçon, je me réjouirai de les succès auprès des femmes, je dirai : — Ce beau jeune homme, c'est moi ! ce marquis de Rubempré, je l'ai créé et mis au monde aristocratique ; sa grandeur est mon œuvre, il se tait ou parle à ma voix, il me consulte en tout. L'abbé de Vermont était cela pour Marie-Antoinette...

— Il l'a menée à l'échafaud 1

DAVID 5ÉCHARD 249

— Il n'aimait pas la reine !... répondit le prêtre.

— Dois-je laisser derrière moi la désolation, dit Lucien.

— J'ai des trésors, tu y puiseras.

— En ce moment, je ferais bien des choses pour délivrer Séchard, répliqua Lucien d'une voix qui ne voulait plus du suicide.

— Dis un mot, mon fils, et il ricevra demain matin la somme nécessaire à sa libération.

— Comment ! vous me donneriez douze mille francs ! . . .

— Eh I enfant, ne vois-tu pas que nous faisons quatre lieues à l'heu re, nous allons dîner à Poitiers. Là, si lu veux signer le pacte , me donner une seule preuve d'obéissance, la diligence de Bordeaux portera quinze mille francs à ta sœur...

— OÙ sont-ils ?

Le prêtre espagnol ne répondit rien, et Lucien se dit : — Le voilà pris, il se moquait de moi.

Un instant après, l'Espagnol et le poète étaient remontés en voiture silencieusement ; et, silencieusement, le prêtre mit la main à la poche de sa voiture , il en tira ce sac de peau fait en gibecière divis^^n trois compartiments si connu des voyageurs, il ramena cent portugaises, en y plongeant trois fois de sa large main qu'il ramena chaque fois pleine d'or.

— Mon père, je suis à vous, dit Lucien ébloui de ce flot d'or.

— Voici le tiers de l'or qui se trouve dans ce sac , trente mille francs , sans compter l'argent du voyage.

— Et vous voyagez seul?... s'écria Lucien.

— • Qu'est-ce que cela ! fit l'Espagnol. J'ai pour plus de cent mille écus de traites sur Paris. Un diplomate sans argent, c'est ce que tu étais tout à l'heure : un poète sans volonté.

4Ct ttt0me«t dû ﻫne la IvdU o« \hk\m )^xïb9.

Au moment où Lucien montait en voitureavecle prétendu diplomate espagnol, Eve selevaitpour donneràboireàsonfils, elle trouva la fatale lettre, et la lut. Une sueur froide glaça la moiteur que cause

254 ©AVID SÉGHARD.

le sommeil du matin, elle eut un éblouissement, elle appela MarionetKolb.

A ce mot : — Mon frère est-il sorti ? Koîb répondit : Oui, montame, afant le chour !

— Gardez-moi le ^'lùs profond secret sur ce que je vous confie, dit Eve aux deux domestiques, mon frère est sans doute sorti pour mettre fin à ses jours, Coures tous les deux, prenez des informations avec prudence, et surveillez le cours de la rivière.

Eve resta seule, dans un état de stupeur horrible à voir.

Ce fut au milieu du trouble où elle se trouvait que, sur les sept heures du matin, Petit-Claud se présenta pour lui parler d'affaires. Dans ces momenls-là, l'on écoute tout le monde.

— Madame, dit l'avoué, notre pauvre

DAVID SÉCHARD. âSS

cher David est en prison, et il arrive à là situation que j'ai prévue au début de cette affaire. Je lui conseillais alors de s'associer pour l'exploitation de sa découverte avec ses concurrens, lesCointet, qui tiennent entre leurs mains les moyens d'exécuter ce qui, chez votre mari, n'est qu'à l'état de conception. Aussi, dans la soirée d'hier, aussitôt que la nouvelle de son arrestati on m'est parvenue, qû'ai-je t'ait? je suis allé trouver messieurs Coinlet avec l'inteniion de tirer d'eux des concessions qui pussent vous satisfaire. En voulant défendre celte découverte votre vie va continuer d'être ce qu'elle est : une vie de chicanes où vous succomberez, où vous finirez, épuisés et mourans, par faire, à votre détriment peut-être , avec un homme d'argent, ce que je veux vous voir faire, à votre avantage, dès aujour-

d'Imi, avec messieurs Cointet frères. Vous économiserez ainsi les privations, les angoisses du combat de l'inventeur contre l'avidité du capitaliste et l'indifférence de la société. Voyons ! si messieurs Cointet paient vos dettes... Si, vos dettes payées, ils vous donnent encore une somme qui vous soit acquise , quel que soit le mérite, l'avenir ou la possibilité de la découverte, en vous accordant, bien entendu, toujours une certaine part dans les bénéfices de l'exploitation, ne serezvous pas heureux ? . . . Vous devenez, vous, madame, propriétaire du matériel de l'imprimerie , et vous la vendrez sans doute , cela vaudra bien vingt mille francs , je vous garantis un acquéreur à ce prix. Si vous réalisez quinze mille francs, par un acte de société avec messieurs Cointet, vous auriez une fortune de trente

DAVID SÉCIIARD. 557

cinq mille Irancs, et au taux actuel des rentes, vous vous feriez deux mille francs de rentes... On vit avec deux mille francs de rentes en province. Et, remarquez bien que, madame, vous auriez encore les éventualités de votre association avecmessieursGointet.Jediséventualités, car il faut supposer l'insuccès. Eh! bien, vn-ri ce que je suis en mesure de pouvoir obtenir : d'abord, libération complète de David , puis quinze mille francs remis à titre d'indemnité de ses recherches , acquis sans que messieurs Cointet puissent en faire l'objet d'une revendication à quelque tiire que ce soit, quand même la découverte serait improductive ; enfin une société formée entre David et messieurs Gointet pour l'exploiiation d'un brevet d'invention à prendre, après une expérience faite en

commun et secrètement, de son procédé de fabrication sur les bases suivantes : Messieurs Cointet feront tous les frais. La mise de fonds de David sera l'apport du brevet, et il aura le quart des bénéfices. Vous êtes une femme pleine de jugement et très raisonnable , ce qui n'arrive pas souvent aux très belles femmes, réfléchissez à ces propositions et vous les trouverez très acceptables...

— Ah! monsieur, s'écria la pauvre Eve au désespoir et en fondant en larmes, pourquoi n'êtes-vous pas venu hier au soir, me proposer cette transaction, nous eussions évité le déshonneur, et.... bien pis...

— Ma discussion avec les Cointet qui, vous avez dû vous en douter, se cachent derrière Métivier, n'a fini qu'è minuit. Mais qu est-il donc arrivé , depuis hier

DAYID SÉCHARD. 259

soir, qui soit pire que l'arrestation de notre pa^uvre David ? demanda Petit-Claud.

— Voici l'affreuse nouvelle que j'ai trouvée à mon réveil, répondit-elle en tendant à Petit Claud la lettre de Lucien. Vous me prouvez en ce moment que vous vous intéressez à nous, vous êtes l'ami de David et de Lucien, je n'ai pas besoin de vous demander le secret . . .

— Soyez sans aucune inquiétude, dit Petit-Claud , en rendant la lettre après l'avoir lue. Lucien ne se tuera pas. Après avoir été la cause de l'arrestation de son beau-frère, il lui fallait une raisou pour vous quiiter, et je vois là comme une tirade de sortie, en slyle de coulisses.

Les Cointet étaient arrivés à leurs fins. Après avoir torturé linventeur, et sa famille, ils saisissaient le moment de cette torture où la lassitude fait désirer quel-

que repos. Tous les chercheurs de secrets ne tiennent pas du boule-dogue qui meurt sa proie entre les dents, et les Cointet, avaient savamment étudié le caractère de leurs victimes. Pour le grand Cointet , l'arrestation de David était la dernière scène du premier acte de ce drame. Le second acte commençait par la proposition que Petit-Claud venait faire. En grand maître, l'avoué regarda le coup de tête de Lucien comme une de ces chances inespérées qui, dans une partie, achèvent de la décider. Il vit Eve si complètement matée par cet événement qu'il résolut d'en profiler pour gagner sa confiance, car il avait fini par deviner l'infiuence de la femme sur le mari. Donc, au lieu de plonger madame Séchard, plus avant dans le désespoir, il essaya de la rassurer, et il la dirigea très habile-

ment vers la prison dans la situation d'esprit où elle se trouvait, en pensant qu'elle déterminerait alors David à s'associer aux Cointet.

— David, madame, m'a dit qu'il ne souhaitait de fortune que pour vous et pour votre frère ; mais il doit vous être prouvé que ce serait une folie que de vouloir enrichir Lucien. Ce garçon-là mangerait trois fortunes.

L'attitude d'Eve disait assez que la dernière de ses illusions sur son frère s'était envolée ; aussi l'avoué fit-il une pause pour obtenir une espèce d'assentiment dans le silence de sa cliente.

— Ainsi, dans cette question, reprit-il, il ne s'agit plus que de vous et de votre enfant. C'est à vous de savoir si deux niilie francs de renies, suffisent à votre bonheur , sans compter ia succession du

T. li ' 17

262 DAVID sé':h\rd.

vieux Séchard. Votre beau-père se fait, depuis longtemps, un revenu de sept à huit mille francs, sans compter les intérêts qu'il sait tirer de ses capitaux ; ainsi vous avez, après tout, un bel avenir. Pourquoi vous tourmenter?

L'avoué quitta sa cliente en la laissant réfléchir sur cette perspective, assez habilement préparée la veille par le grand Cointet.

— Allez leur faire entrevoir la possibilité de toucher une somme quelconque, avait dil le Loup-Cervier d'Angoulême à à l'avoué quand il vint lui annoncer l'arrestation, ei lorsqu'ils se seront accoutumés à l'idée de palper une somme , ils seront à nous : nous marchanderons , et petit à petit , nous les ferons arriver au prix que nous voulons donner de ce secret.

Cette phrase contennit en quelque sorte l'argument du second acte de ce drame financier.

Quand madame Séchard, le cœur brisé par ses appréhensions sur le sort de son frère, se tut habillée, et descendit pour aller à la prison, elle éprouva l'angoisse que lui donna l'idée de traverser seule les rues d'Angoulême.

Sanss'occuperdel'anxiélédesa cliente, Peiit-Claud revint lui offrir le bras, ramené par une pensée assez machiavélique , et il eut le mérite d'une délie itesse à laquelle Eve l'ut extrêmement sensible; car il s'en laissa remercier, sans la tirer do son erreur. Cette petite attention, chez un homme si dur, si cassant, et dans un pareil moment, modifia les jugements que madame Séchard avait jusqu'à présent portés sur Petit-Claud.

— Je vous mène, lui dit-il^ par le chemin le plus long, mais nous n'y rencontrerons personne.

— Voici la première fois, monsieur, que je n'ai pas le droit d'aller la tête haute! on me l'a bien durement appris hier...

— Ce sera la première et la dernière.

— Oh ! je nç resterai certes pas dans celle ville...

— Si votre mari consentait aux propositions qui sont à peu près posées entre les Cointet et moi, dit Petit-Claud à Eve en arrivant au seuil de la prison, taites-le moi savoir, je viendrais aussitôt avec une autorisation de Cachanqui permettrait à David de sortir; et, vraisemblablement, il ne rentrerait pas en prison...

Ceci dit en face de la geôle était ce que les Italiens appellent une comùiuaison.

DAVID SKCIIARD. 265

Chez eux, ce mot exprime l'acte indéfinissable où se rencontre un peu de perfidie mêlée au droit, l'à-propos d'une fraude permise, une fourberie quasi-légitime et bien dressée; selon eux^, la Saint-Baitbélemi est une combinaison politique.

•€e0 Sntiugniets "J^e l« |)rt00n.

Par les causes exposées ci-dessus, la détention pour dettes est un l'ait judiciaire si rare en province que, dans la plupart des villes de France, il n'existe pas de maison d'arrêt. Dans ce cas, le débiteur

est écroué à lu prison où l'on incarcère les Inculpés, les Prévenus, les Accusés et les Condamnés. Tels sont les noms divers que prennent légalement et successivement ceux que le peuple appelle génériquement âescriininels. Ainsi, David fut mis provisoirement dans une des chambres basses de la prison d'Angouiêrae , d'où, peut-être, quelque condamné venait de sortir, après avoir fait son temps.

Une fois écroué avec la somme décrétée par la loi pour les aliments du prisonnier pendant un mois, David se trouva devant un gros homme qui, pour les captifs , devient un pouvoir plus grand que celui du Roi : le geôlierl En province, on ne connaît pas de geôlier maigre. D'abord, cette place est presque une sinécure ; puis , un geôlier est comme un aubergiste qui n'aurait pas de maison à

payer, il se nourrit 1res bien en nourrissant très mal ses prisonniers qu'il loge, d'ailleurs, comme fait l'aubergiste, selon leurs moyens.

Il connaissait David de nom, à cause de son père surtout, et il eut la confiance de le bien coucher pour une nuit, quoique David fut sans un sou.

La prison d'Angouléniedate du Moyen- Age, et n'a pas subi plus de changements que la Cathédrale. Encore appelée Maison de Justice, elle est adossée à l'ancien Présidial. Le guichet est classique, c'est la porte cloutée, solide en apparence, usée, basse, et de construction d'autant plus cvclopéenne qu'elle a, comme un œil unique au front, dans le judas par où le geôlier vient reconnaître les gens avant d'ouvrir.

Un corridor règne le long de la façade au rez-de-chaussée, cl sur ce corridor ou-

Vient plusieurs chambres dont les fenêtres hautes et garnies de hottes tirent leur jour du préau. Le geôlier occupe un logement séparé de ces chambres par une voûte qui sépare le rez-de-chaussée en deux parties, et au bout de laquelle on voit, dès le guichet une grille fermant le préau.

David fut conduit par le geôlier dans celle des chambres qui se trouvait auprès de la voûtC;, et dont la porte donnait en face de son logement. Le geôlier voulait voisiner avecun homme qui,vu sa position particulière, pouvait lui tenir compagnie.

— C'est la meilleure chambre, dit-il

en voyant David stupéfait à l'aspect du

local.

Les murs de cette chambre étaient en

pierre el assez humides. Les fenêtres très

élevées avaient dés barreaux de fer. Les

dalles (le pierre jetaient un froid glacial. On entendait le pas régulier de la sentinelle en faction qui se promenait dans le corridor. Ce bruit monotone, comme celui de la marée, vous jette à tout instant celte pensée : «On te garde ! tn n'es plus libre ! » Tous ces détails, cet ensemble de choses agit prodigieusement sur le moral des honnêtes gens.

David aperçut un lit exécrable ; mais les gens incarcérés sont si violemment agités pendant la première nuit, qu'ils ne s'aperçoivent de la dureté de leur couche qu'à la seconde nuit. Le geôlier fut gracieux , il proposa naturellement à son détenu de se promener dans le préau jusqu'à la nuit. Le supplice de David ne commença qu'au moment de son coucher. Il était interdit de donner de la lumière aux prisonniers^, il fallait donc un

272 DAVID si':cnART»,

permis du Procureur du Roi [>oui' «xenipler le détenu pour délies du règlement qui ne concernait évidemment que les gens mis sous la main de juslice.

Le geôlier admit bien David à son foyer, mais il fallut enfin le renfermer, à Tlieure (lu couclier. Le pauvre mari d'Eve connut alors les horreurs de la prison et la grossièreté de ses usages qui le lévoîta. Mais, par une de ces réactions assez familières aux penseurs, il s'isola dans celte solitude , il s'cji sauva par un de ces rêves que les poètes onl le pouvoir de faire tout éveillés. Le malheureux (inil par porter sa réllexion sur ses affaires. La prison pousse énorméuicnl à rexamen de conscience. David se demanda s'il avait rempli sesdevo'frs de chef de famille? quelle devait être la désolation de sa fennne? pourquoi, comme le lui disait Marion, ne

DAVID SÉCllARD. 2" 3

pas gagner assez d'argent pour pouvoir faire plus tard sa découverte à loisir?

— Comment, se dit-il, rester à Angoulème après un pareil éclat ! Si je sors de prison , qu'allons nous devenir? où irons nous?

Quelques doutes lui vinrent sur ses procédés. Ce fut une de ces angoisses qui iic ijoal être comprise que par les inventeurs eux-mêmes î De douleen doute, David en vint à voir clair à sa situation, et il se dit à lui-même , ce que les Coinlet avaient dit au père Séchard, ce que Petit-Claud venait de dire à Eve : « En supposantque tout aille bien, que sera-ce à l'application? Il me faut un brevet d'invention, c'est de l'argent !... lime faut une fabrique où faire mes essais en grand , ce sera livrer ma découverte ! Oh ! comme Petit-Claud avait raison.

Les prisons les plus obscures dégagent de très vives lueurs.

— Bah ! dit David en s'endormant sur l'espèce de lit de camp où se trouvait un horrible matelas en drap brun très grossier, je verrai sans doute Petit-Ciaud, demain matin.

David s'était donc bien préparé luimême à écouter les propositions que sa femme lui apportait de la part de ses ennemis.

Après qu'elle eut embrassé son mari, et s'être assise sur le pied du lit, car il n'y avait qu'une chaise en bois de la plus vile espèce , le regard de la femme tomba sur l'affreux baquet mis dans un coin et sur les murailles parsemées de noms et d'apophtegmes écrits par les prédécesseurs de David. Alors, de ses yeux rougis, les pleurs recommencèrent à couler.

Elle eut encore des larmes après toutes celles qu'elle avait versées, envoyant son mari dans la situation d'un criminel.

— Voilà donc où peut mener le désir de la gloire?. . s'écria-t-elle. 0 ! mon ange, abandonne cette carrière... Allons ensemble le long de la route battue, et ne cherchons pas une fortune rapide... Il me faut peu de chose pour être heureuse , surtout après avoir tant souffert ! Et si tu savais'.... cette désiionorante arrestation n'est pas notre grand malhe ur !... tiens ?

Elle tendit la lettre de Lucien que David eut bientôt lue; et, pour le consoler, elle lui dit l'affreux mot de Petit-Claud sur Lucien.

— Si Lucien s'est tué, c'est fait en ce moment , dit David, et si ce n'est pas fait en ce moment, il ne se tuera pas : il ne

276 DAVID SIZCIIARD.

peut pas, comme il le dit, avoir du courage plus d'une matinée...

— Mais rester dans celte anxiété?., s'écria la sœur qui pardonnait presque tout h l'idée de la mort.

Elle redit à son mari les propositions que Peiit-Claud avait soi-disant obtenues des Coinlet, et qui furent aussitôt acceptées par David avec un visible plaisir.

— Nous aurons de quoi vivre dans un village auprès de iHoumeau où la fabrique des Cointet est située , et je ne veux plus que la tranquillité ! s'écria 1 inventeur. Si Lucien s'est puni par la mort, nous aurons assez de fortune pour attendre celle de mon père; et,s"ilexiste, le pauvre garçon saura se conformer ànotremédiocrité...LesCointetpronterontcertainement de ma découverte ; mais, après tout, que suis-je relativement à njon pays ?. . . un

homme. Si mon secret profite à tous, eh ! bien, je suis content ! Tiens , ma chère Eve , nous ne sommes faits ni l'un ni Lgutre pour être des commerçants. Nous n'avonP ni l'amour du gain, ni celte difficulté de lâcher toute espèce d'argent, même le plus légitimement dû, qui sont peut-être les vertus du négociant, car on nomme ces deux avarices : Prudence et Génie commercial !

Enchantée de cette conlormilé de vues, l'une des plus douces fleurs de l'amour, car les intérêts et l'esprit peuvent ne pas s'accorder chez deux êtres qui s'aiment, Eve pria le geôlier d'envoyer chez Petit-Claud un mot par lequel elle lui disait de délivrer David , en lui annonçant leur mutuel consentement aux bases de l'arrangement projeté.

Dix minutes après, Petit-Claud entrait T. u. t8

D-AVM> SKCIIARD.

dans l'horrible chambre de David, et disait à Eve : ~ Retournez chez vous, madame, nous vous y suivrons...

— Eh ! bien, mon cher ami, dit Petit- Claud, tu t'es donc laissé prendre! Et comment as-tu pu commettre la faute de sortir?

— Eh! comment neserais-je pas sorti, voici ce que Lucien m'écrivait.

David remit à Petit-Claud la lettre de Cérizet, Petit-Claud la prit, la lut, la regarda, tâta le papier, et causa d'affaires en pliant la lettre comme par distraction et il la mit dans sa poche. Puis, l'avoué prit David par le bras, et sortit avec lui, car la décbarge de l'huissier avait été apportée au geôlier pendant celte conversation.

En rentrant chez lui, David se crut dans le ciel, il pleura comme un enfant en

DWll» SÉCIIARD. 279

embrassant son pelil Lucien, el se relrouvant dans sa chambre à coucher après vingt jours de déteaiion dont les dernières heures étaient, selon les mœurs de la province, déshonorantes. Kolb et Marion étaient revenus. Marion apprit àl'Houmeau, que Lucien avait été vu marchant sur la route de Paris, au delà de Marsac. La mise du dandy lut remarquée par les gens de la campagne qui apportaient des denrées en ville. Après s'être lancé à cheval sur le grand chemin, Kolb avait fini par savoir à Mansla, que Lucien , reconnu par monsieur Marron, voyageait dans une calèche en poste.

— Que vous disais-je? s'écria Petit- Claud.Ce n'est pas un poète, ce garçon-là, c'est un roman continuel.

— En poste I disait Eve, et où va-t-il encore celte fois ?

— Maintenant, dit Peiit-Claud à David, venez chez messieurs Coinlet, ils vous attendent.

— Ah ! monsieur, s'écria la belle madame Séchard, je vous en prie, défendez bien nos intérêts, vous avez toul noire avenir entre les mains.

— Voulez-vous, madame, dit Petit- Claud, que la conférence ait lieu chez vous, je vous laisse David. Ces messieurs viendront ici ce soir^ et vous verrez si je sais défendre vos intérêts.

— Ah I monsieur, vous me feriez bien plaisir, dit Eve.

— Eh ! bien , dit Petit-Claud , h ce soir, ici, sur les sept heures.

— Je vous remercie, répondit Eve avec un regard et un accent qui prouvèrent à Petit-Claud combien de progrès il avait fait dans la confiance de sa cliente.

DAVin SKCHARD. 281

~ Ne craignez rien, vous le voyez?

j'avais raison ajoiita-t-il. Votre frère est à trente lieues de son suicide. Enfin, peutêtre ce soir aurez-vous une petite fortune. Il se présente un acquéreur sérieux pour votre imprimerie.

— Si cela était, dit Eve, pourquoi ne pas attendre, avant de nous lier avec lesCointet.

— Vous oubliez, madame, répondit Petit-Cfëud qui vit le danger de sa confidence, que vous ne serez libre de vendre votre imprimerie qu'après avoir payé monsieur Métivier, car tous vos ustensiles sont saisis.

Rentré chez lui , Petit-Claud fit venir Cérizet. Quand le prote fut dans son cabinet , il l'emmena dans une embrasure de la croisée.

— Tu seras demain soir propriétaire de

l'imprimerie Séchard , et assez puissamment protégé pour obtenir la transmission du brevet, lui dit- il dans l'oreille; mais, tu ne veux pas tiniraux galères?

— De quoi!... de quoi? les galères, fit Cérizet.

— Ta lettre à David est un faux, et je la liens Si l'on interrogeait Henriette, que dirait-elle?... Je ne veux pas te perdre, dit aussitôt Petit-Claud en voyant pâlir Cérizet.

-^ Vous voulez encore quelque chose de moi? s'écria le Parisien.

— Eh ! bien, voici ce que j'attends de toi, reprit Petit-Claud. Ècoute-bien ! tu seras imprimeur à Angoulême dans deux mots... mais tu devras ton imprimerie, et tw ne t'auras pas payée en dix ans !.... Tu travailleras longtemps pour tes capitalistes ! et de plu3, tu seras oWigé d'être le

DAVID SÉCHAUD. 283

prête-nom du parti libéral. C'est moi qui rédigerai ton acte de commandite avec Gannerac ; je le ferai de manière à ce que tu puisses, un jour, avoir l'imprimerie à toi... Mais, s'ils créent un journal, si tu en es le gérant, si je suis ici Premier Substitut, lu t'entendras avec le grand Cointet pour mettre dans ton journal des articles de nature à le faire saisir et supprimer... Les Cointet te paieront largement pour leur rendre ce service- là. . . Je sais bien que tu seras condamné, que tu mangeras de la prison, mais tu passeras pour un homme important et persécuté.

Tu deviendras un personnage du parti libéral, un sergent Mercier, un Paul-Louis Courier, un Manuel au petit pied. Je ne te laisserai jamais retirer ton brevet!

EnGn , le joui où le journal sera supprimé , je brûlerai cette lettre devant

toi... Ta fortune ne le coûtera pas cher.

Les gens du peuple ont des idées très erronées sur les distinctions légales du faux , et Cérizet , qui se voyait déjà sur les bancs de la Cour d'Assises , respira.

— Je serai , dans trois ans d'ici , procureur du roi à Angoulême, reprit Petit- Claud , tu pourras avoir besoin de moi , songes-y !

— C'est entendu , dit Cérizet. Mais vous ne me connaissez pas : brûlez cette lettre devant moi , reprit-il , et fiez-vous à ma reconnaissance.

Petit-Claud regarda Cérizet. Ce fut un de ces duels d'œil à œil où le regard de celui qui observe, est comme un scalpel avec lequel il essaie de fouiller l'âme, et où les yeux de l'homme qui met ses vertus en étalage sont comme un spectacle.

Petit- Claud ne répondit rien, il alluma une bougie et brùla la lettre, en se disant : — Il a sa fortune à taire !

— Vous avez à vous une unie damnée, dit le proie.

îEln )OUï iKOf intib.

David attendait avec une vague inquiétude la conférence avec les Cointet • ce n'était ni la discussion de ses intérêts, ni celle de l'acte à faire qui l'occu- - p^it; mais l'opinion que les fabricants al-

288 DAVlh SÉCIIAKD,

laient avoir de ses travaux. 11 se trouvait dans la situation de l'auteur dramatique devant ses juges. L' amour-propre de l'inventeur et ses an\iétés au moment d'atteindre au but faisaient pâlir tout autre sentiment.

Enfln, sur les sept heures du soir, à l'instant où madame la comtesse Châlelet se mettait au lit sous prétexte de migraine, et laissait faire au préfet les honneurs de son dîner tant elle était aftligée des nouvelles contradictoires qui circulaient sur Lucien ! les Coinlet, le gros et le grand, entrèrent avec Petit-Claud chez leur concurrent qui se livrait à eux , pieds et poings liés.

On se trouva d'abord arrêlé par une dilïiculté préliminaire : comment faire un acte de société sans connaître les procédés de David? Et les procédés de

David divulgués, David se trouvait à la merci des Coinlet.

Pelit-Claud obiint que l'acte serait fait auparavant.

Le grand Cointet dit alors à David de lui montrer quelques-uns de ses produits et l'inventeur lui présenta les dernières feuilles fabriquées, en en garantissant le piix de revient.

— Eli! bien, voilà, dit Pelit-Claud, la base de l'acte toute trouvée, vous pouvez vous associer sur ces données-là , en introduisant une clause de dissolution dans le cas où les conditions du brevet ne seraient pas remplies à l'exécution en fabrique.

— Autre chose , monsieur , dit le grand Cointet à David, autre chose est de fabriquer, en petit, dans sa chambre , avec une petite forme, des échantillons

290 DAVID SÉr.HAKD.

(le papier, ou de se livrer à des fabrications sur une grande échelle. Jugez-en par un fait ? Nous faisons des papiers de couleur, nous achetons, pour les colorer, des parties de couleur bien identiques.

Ainsi, l'indigo pour hleuter nos Coquilles, est pris dans une caisse dont tous les pains proviennent d'une même fabrication.

Eh! bien, nous n'avons jamais pu obtenir deux cuvées de teintes pareilles... Il s'opère dans la préparation de nos matières des phénomènes qui nous échappent. La quantité, la qualité de pâte changent surle-champ la question. Quand vous teniez dans une bassine une portion d'ingrédiens que je ne demande pas à connaître, vous en étiez le maître, vous pouviez agir sur toutes les parties uniformément, les lier, les malaxer, les pétrir, à votre gré, leur donner une façon homogène... Mais qui

VOUS a garanti que sur une cuvée de cinq cents rames, il en sera de même et que vos procédés réussiront....

David, Eve et Petit-Claud se regardèrent en se disant bien des choses par les yeux.

— Prenez un exemple qui vous offre une analogie quelconque, dit le grand Cointet après une pause. Vous coupez environ deux bottes de foin dans une prairie, et vous les mettez bien serrées dans votre chambre sans avoir laissé les herbes jeter leur l'eu , comme disent les paysans; la fermentation a lieu, mais elle ne cause pas d'accident. Vous appuieriezvous de cette expérience, pour entasser deux mille bottes dans une grange bâtie en bois?... vous savez bien que le feu prendrait dans ce foin et que votre grange brûlerait comme une allumette.

Vous êtes un homme instruit, dit Cointet à David, concluez?... Vous avez, en ce moment, coupé deux bottes de foin, et nous craignons de mettre feu à notre papeterie en en serrant deux mille. Nous pouvons , en d'autres termes , perdre plus d'une cuvée, faire des pertes , et nous trouver avec rien dans les mains après avoir dépensé beaucoup d'argent.

David était altéré. La Pratique parlait son langage positif à la Théorie dont la parole est toujours au Futur.

— Du diable ! si je signe un pareil acte de société , s'écria brutalement le gros Cointet. Tu perdras ton argent si tu veux, Boniface, moi je garde le mien... J'offre de payer les dettes de monsieur Séchard,

et six mille francs Encore trois mille

francs en billets, dit-il en se reprenant, et à douze et quinze mois... Ce sera bien

assez des risques à courir... Nous avons douze mille francs à prendre sur notre compte avec Métivier. Cela fera quinze mille francs!... Mais c'est tout ce que je paierais le secret pour l'exploiter à moi tout seul. Ah I voilà celte trouvaille dont tu me parlais, Boniface?,.. Eh ! bien, merci, je te croyais plus d'esprit. Non, ce n'est pas là ce qu'on appelle une affaire... — La question, pour vous, dit alors Peiit-Claud sans s'elïrayer de cette sortie, se réduit h ceci : Voulez-vous risquer vingt mille francs pour acheter un secret qui peut vous enrichir! Mais, messieurs, les risques sont toujours en raison des bénéfices... C'est un enjeu de vingt mille francs contre la fortune. Le joueur met un louis pour en avoir trente six à la roulette, mais il sait que son louis est perdu. Faites de même.

— Je demande à réfléchir, dit le gros Cointet, moi je ne suis pas aussi fort que mon Irère. Je suis un pauvre garçon tout rond qui ne connaît qu'une seule chose : fabriquer à vingt sous le Paroissien que je vends quarante sous. J'aperçois dans une invention, qui n'en est qu'à sa première expérience, une cause de ruine. On réussira une première cuvée, on manquera la seconde, on continuera, on se laisse alors entraîner, et quand on a passé le bras dans ces engrenages-là, le corps suit. . .

Il raconta l'histoire d'un négociant de Bordeaux ruiné pour avoir voulu cultiver les Landes sur la foi d'un savant, il trouva six exemples pareils autour de lui, dans le département de la Charente et de la Dordogne, en industrie et en agriculture; il s'emporta, ne voulut plus rien écouler, les objectionsdePetit-Claud accroissaient

DAVID StCHARD. 298

son irritation an lieu de le calmer.

— J'aime mieux acheter plus cher une chose plus certaine que cette découverte, et n'avoir qu'un petit bénéfice, dit-il en regardant son frère. Selon moi , rien ne paraît assez avancé pour établir une affaire, s'écria-t-il en terminant.

— Enfin vous êtes venus ici pour quelque chose? dit Petit-Glaud. Qu'offrezvous ?

— De libérer monsieur Séchard, et de lui assurer , en cas de succès , trente pour cent de bénéfices , répondit vivement le gros Cointet.

— Eh ! monsieur, dit Eve, avec quoi vivrons-nous pendant tout le temps des expériences? mon mari a eu la honte de l'arrestation, il peut retourner en'prison, il n'en sera ni plus ni moins, et nous paierons nos dettes...

Petit-Glaiid mit un doigt sur ses lèvres en regardant Eve.

— Vous n'êtes pas raisonnables, dit-il aux deux frères. Vous avez vu le papier, le pèreSéchard vous a dit que son lils, enfernaé par lui, avait, dans une seule nuit, avec des ingrédiens qui devaient coûter peu de chose, fabriqué d'excellent papier... Vous êtes ici pour aboutir à l'acquisition. Vouiez-vous acquérir? oui ou non.

— Tenez, dit le grand Cointet, que mon frère veuille ou ne veuille pas, je risque, moi, le paiement des dettes de monsieur Séchard , je donne six mille francs, argent comptant, et monsieur Séchard aura trente pour cent dans les bénéfices; mais , écoulez bien ceci : si dans l'espace d'un an, il n'a pas réalisé les conditions qu'il posera lui-même dans l'acte,

DAVID SÉCUÀRD. 297

il nous rendra les six mille francs, le brevet nous restera , nous nous en tirerons comme nous pourrons.

— Es-tu sur de toi ? dit Petit-Claud en prenant David à part.

— Oui, dit David qui lut pris à cotte lactique des deux frères et qm tremblait de voir rompre au gros Cointet cette conférence.

— Eh! bien , je vais aller rédiger l'acte, dit Petit-Claud aux Coinlet et à Eve, vous en aurez chacun un double pour ce soir, vous le méditerez pendant toute la matinée; puis, demain soir, à quatre heures, au sortir de l'audience, vous le signerez. Vous, messieurs, retirez les pièces Métivier. Moi, j'écrirai d'arrêter le procès en Cour Royale, et nous nous signifierons les désistements réciproques.

298 DAVID SÉOHAUD.

Voici quel lut l'énoncé des obligations deSéchard.

« Entre les soussignés, etc.

ff Monsieur David Séchard , tils, im- « primeur à Angoulême, affirmant avoir « trouvé le moyen de coller également le <r papier en cuve, et le moyen de réduire « le prix de fabrication de toute espèce « de papier de plus de cinquante pour « cent par rintroduction de matières véï gétaics dans la pâte, soit en les mêlant « aux chiffons employés jusqu'à présent, « soit en les em ployant sans adjonction de « chiffon, une Société pour l'exploitation « du brevet d'invention à prendre en rai- « son de ces procédés , est formée entre « monsieur David Séchard fi's et mes- « sieurs Cointet frères , aux clauses et « conditions suivantes. »

Un des articles de l'acte dépouillait complètementDavid Sécbard desesdroîts, dans le cas où il n'accomplirait pas les promesses énoncées dans ce libellé soigneusement fait par le grand Cointet et consenti par David.

En apportant cet acte le lendemain

matin à sept heures et demie, Petit-

Claud apprit à Davi J et à sa femme que

Cérizet offrait vingt-deux mille francs

comptant de l'imprimerie. L'acte devente

pouvait se signer dans la soirée.

— Mais, dit-il , si les Cointet apprenaient celte acquisition, ils seraient capables de ne pas signer votre acte , de vous tourmenter, de faire vendre ici...

— Vous êtes sûr du payement , dit Eve étonnée de voir se terminer une affaire de laquelle elle désespérait , et qui , trois mois plus tôt , eût tout sauvé.

— J'ai les fonds chez moi, répondit-il nettement.

— Mais c'est de la magie, dit David ej^ demandant à Petii-Claud l'explication de ce bonheur.

— Non, c'est bien simple, les négociants de l'Houmeau veulent fonder un journal, dit Petit-Claud.

— Mais je me le suis interdit, s'écria David.

— Vous !... mais votre successeur...

D'ailleurs , reprit-il , ne vous inquiétez de rien, vendez, empochez le prix, et laissez Cériset se dépêtrer des clauses de la vente, il saura se tirer d'affaire.

— Oh! oui, dit Eve.

— Si vous vous êtes interdit de l'aire un journal à Angoulême, reprit Petit- Claud, les bailleurs de tond de Cériset le feront à l'Houmeau.

Eve éblouie par la perspective de posséder trente mille francs, d'être au-dessus du besoin, ne regarda plus Tacte d'association que comme une espérance secondaire. Aussi monsieur et madame Séchard cédèrent-ils sui* un point de l'acte social qui donna matière à une dernière discussion. Le grand Cointei exigea le droit de mettre en son nom le brevet d'invention. Il réussit à éîablir que, du moment où les droits utiles de David étaient parfaitement définis dans l'acte , le brevet pouvait être ind i lié rom ment au nom d'un des associés. Son frère finit par dire : — C'est lui qui donne l'argent du brevet, qui fait les frais du voyage, et c'est encore deux mille francs! qu'il li; prenne en son nom , ou il n'y a rien de fait.

Le loup-cervier triompha donc sur tous les points. L'acte de société fut signé vers

302 DAVID SÉCH4RD.

quatre heures et demie. Le grand Cointet offrit alors galamment à madame Séchard six douzaines de couverts à filets, et un beau chàle Ternaux , en manière d'épingles , pour lui faire oublier les éclats de la discussion! dit- il.

A peine les doubles étaient-ils échangés, à peine Cachan avait-il fini de remettre à Petit-Claud les décharges et les pièces ainsi que les trois terribles effets fabriqués par Lucien, que la voix de Kob retentit dans l'escalier, après le bruit assourdissant d'un camion du bureau des Messageries qui s'arrêta devant la porte.

— Montame! Monlame! qiince mile vrancs!... cria-t-il , enfoyés te Boidiers (Poitiers) en frai arcliant, bar mennessièr Licien...

— Quinze mille francs, s'écria Eve en le van i les bras.

— Oui, madame, dit le facteur en se présentant, quinze mille francs apportés par la diligence de Bordeaux qui en avait sa charge, allez ! J'ai là deux hommes en bas qui montent les sacs. Ça vous est expédié par monsieur Lucien Chardon deRubempré... Je vous monte un petit sac de peau dans lequel il y a, pour vous, cinq cents francs en or, et vraisemblablement une lettre.

Eve crut rêver en lisant la lettre suivante.

« Ma chère sœur , voici quinze mille

« francs.

«r Au lieu de me tuer, j'ai vendu ma « vie. Je ne m'appartiens plus : je suis le a secrétaire d'un diplomate espagnol.

« Je recommence une existei.ce af- « freuse. Peut être aurait-il mieux valu « me noyer.

DAVID SECHAKD.

« Adieu. David sera libre et avecquatre « mille francs , il pourra sans doute « acheter une petite papeterie et faire « fortune.

« Ne pensez plus, je le veux, à

« Votre pauvre frère,

c LUCIEN. »

— II est dit, s'écria madame Chardon qui vint voir entasser les sacs, que mon pauvre fils sera toujours fatal, comme il l'écrivait, même en faisant le bien.

— Nous l'avons échappé belle ! s'écria le grand Coiniet quand il fut sur la place du Mûrier. Une heure plus tard, les reflets de cet argent auraient éclairé l'acte, et notre homme se serait effrayé. Dans trois mois, commeil nous l'a promis, nous saurons à quoi nous en tenir.

Le soir, à sept heures , Cerizet acheta

DAVID SÉCIIARD, 305

l'imprimerie et la paya, en gardant à sa charge , le loyer du dernier trimestre. Monsieur et madame David se réservèrent pour trois mois leur appartement au premier étage, la cuisine, les chambres de Kolb, de Marion et celle de leur mère.

Le lendemain , Eve avait remis quarnr.'r» mille trancs au Receveur-Général, pour taire acheter, au nom de son mari, deux mille cinq cents trancs de rentes. Puis, elle écrivit à son beau père de lui trouver à Marsac une petite propriété de dix mille francs pour y asseoir sa fortune personnelle.

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