TEXTE DU « JOURNAL OFFICIEL
., J'ai à me plaindre amèrement de l'arme du génie, je n'ai pas un seul officier supérieur. Le ministre de la guerre avait ordonné au général de brigade Carnot de venir ; le môme ordre a été donné aux chefs de brigade Quintin Beauverd, Catoire et au chef de bataillon Paulinière, aucun d'eux n'est venu. Les officiers du génie ne sont-ils pas, comme les autres militaires de l* armée, tenus de marcher où r honneur V ordonne^. Je vous prié de demander au gouvernement que l'on m'envoye sans délai deux chefs de brigade et deux chefs de bataillon de cette arme.
Les choses soulignées (la première môme est fausse, car il y a des officiers supérieurs) font assez connaître les différen<;es.
Je ne répéterai plus ce que je vous ai dit du général Leclerc,, du ministre de la marine et du rédacteur attaquant une arme qu'ils doivent respecter; j'irai droit au fait et je dirai que si c'est le général Bonaparte qui a fait faire ces changements, il a plus
consulté son humeur que Tintéréi de sa gloire, et que par là il rappelle trop au public qu'il a été officier d'artillerie; il ejx avait les préjugés en Italie et il ne les a pas perdus au faite de la puissance.
Placé où il est, il devrait se répéter que les moindres choses qui. lui échappent deviennent Tobjet de Thistoire, et croyezvous qu'un jour elle n'observe pas sa partialité pour son corps, qui lui en a fait placer plusieurs membres au Sénat, dans les préfectures et aux meilleures places, tandis que non content de persécuter quelques officiers du génie, il veut en avilir la corporation pour en préparer la destruction. Qu'il la détruise tout de suite, il en a le pouvoir, mais qu'il n'abreuve pas de dégoûts ceux qui s'y trouvent sans pouvoir en sortir!
Vous m'avez dit qu'il donnait une grande considération à ceux qui avaient été en Egypte, mais l'Egypte est-ellé donc plus précieuse pour la France que les départements de la Meuse, du Rhin et du Nord, et ceux qui les ont défendus dans un temps où il y avait plus d un danger à le faire, doivent-ils être moins considérés par le chef du gouvernement de la France? Comment, dans un moment où Ton veut faire oublier tous les partages d'opinion, va-t-on diviser l'armée en deux, celle qui a été en Egypte et celle qui n'y a pas été? Tout ce que je dis là, ainsi que je l'ai observé, on le dira un jour et d*une manière plus passionnée.
Vous croyez que ce sont peut être les clabaudages de quelques officiers du génie contre le Gouvernement qui méritent à l'arme son animad version, j'ignore si effectivement il y a quelques officiers qui soient dans ce cas; cela serait, que l'humeur ne doit pas en rejaillir sur l'arme entière. Au reste, je crois que les officiers du génie, sans être des séïdes, raisonnent assez juste pour sentir tout le bien que le général Bonaparte a fait à la France, et ceux qui, comme moi, le connaissent, sont fâchés qu'il joigne à toutes les qualités brillantes qu'il a des passions particulières. Quand on voit le général Pomereuil être préfet, et le général Millet, qui a servi la
France un peu mieux que lui et dont les connaissances administratives sont plus étendues, ne Têtrè pas, on ne peut s'empêcher de dire, Tun est un général d'artillerie et l'autre un général du génie.
Salut et amitié.
Chasseloup.
Un coup aussi droit appelait une riposte, elle ne se fit pas attendre ; elle fut aussi vive et aussi ironique que Vain taque avait été directe.
Avouez, mon cher Chasseloup, répondit Davout le 28 ven.* iù9e (19 mars), que j'ai dû être étonné de recevoir votre lettre d'hier, à quel sujet? Est-ce à ma qualité de séïde du général Bonaparte? Est-ce comme beau-frère du général Leclerc? Comme je suis bien loin de. désavouer ces deux qualités, je , vais répondre, mais à coup sûr ce sera pour la dernière fois; n'aimant pas les disputes polémiques, je n'irai pas me frotter pour mon début à un homme qui a fait des livres. Voilà mon préambule, je suis à votre lettre. — Le motif qui vous a fait venir chez moi est trop flatteur pour mon amitié pour que je ne l'adopte pas. Vous me parlez avec franchise, je vous donnerai de la même monnaie et vous répéterai, sans entrer dans le détail de vos deux textes, que celui qui donne des copies certifiées est un homme bien inconsidéré et qui a bien peu. connu dans cette occasion les devoirs de sa place.
Puisque vous ne me répétez point ce que vous m'avez dit sur le général Leclerc , il devient inutile de vous redonnei l'assurance qu*il ne redoute aucun courroux. Dans le poste où il est, il ne manquera ni de jaloux ni de détracteurs ; les services qu*il rendra à son pays le feront planer au-dessus de toutes ces misères, et s'il n'a pas fait beaucoup de bruit jusqu'ici, c'est faute d'occasion, ses talents et son caractère m'en répondent.
JUgnore si on a fait des changements et qui est le coupable, iQais la conduite de ceux désignés pour aller h Saint-Domingue n'en reste pas moins la même, et on a eu raison de la faire connaître h la France.
Votre longue tirade, mon cher Chasscloup, sur le général Bonaparte, que voulez-vous que j'y réponde ? Je vous avouerai que si Thistoire, dont vous me parlez, est écrite par un officier du génie, il y aura de la passion dans ce livre. Mais, le 18 brumaire, ses résultats, les victoires d'Italie, d'Egypte, de Marengo, en voilà bien plus qu*il n*en faut pour laisser ce livre scientifique, que vous me prophétisez, à la discrétion d'un épicier. Oui, mon cher Chasseloup, l'histoire en faveur des services pardonnerait même au Consul la réunion.
Je dois relever quelque chose que vous me faites dire et que vous rendez d^une manière un peu louche ; voici le fait. Je vous ai dit pour vous prouver que le général Bonaparte était Juste, qu'il n'avait point méconnu les services de ceux de votre arme qui s'étaient bien conduits en Egypte, en Syrie. Mais j*ai cité ce fait parce que J'en avais été le témoin et n'ai point du tout l'idée de mettre les services de cette armée audessus des autres. Toutes les armées françaises ont également bien servi et partout elles ont maintenu l'honneur du nom français. Et voyez comme la passion fait raisonner, où avez-vous vu que Ion ait divisé l'armée en deux, celle qui a été en Egypte et celle qui n'y a point été. De quoi est composée, dites-le moi, l'expédition de Saint-Domingue? Quels sont les généraux qui y sont employés?
Mais, Chasseloupi pour détruire toutes vos réflexions, j'en appelle à vous-même, lorsque la crainte de la Réunion ne vous tourmentera plus, lorsque vous aurez oublié un refus qui .est encore trop récent. Avouez-le moi, dans tout cela ce qui vous fait le plus de peine, c'est votre livre, « qui aurait été écrit pour des capucins », livre que je ne suis pas assez savant pour juger^ mais dont la lecture m'a fait plaisir parce qu*ily adel'esprit.