De A à Z
La légende de Gustave Aimard voyageur avait fini par prendre des proportions inquiétantes pour la sincérité de Thomme.
Il y a huit ou neuf ans je l'ai vu partir pour Buenos-Ayres. Il s'était décidé à ce voyage pour répondre à des railleries dont le flot grossissait autour de lui depuis plusieurs années.
— On me force à reprendre la mer, me disait-il ; je n'y tiens pas outre mesure, mais il paraît que cela fera plaisir à beaucoup de gens... peut-être à toi, ajouta-t-il en me fixant de son œil de caraïbe.
— Mais non, je te jure.
— Si ! si ! tu es de ceux qui croient que mes voyages n'ont jamais dépassé la zone des fortifications et que je ne connais d'autres pampas que la plaine Saint-Denis...
Alors, malgré mes protestations, Gustave Aimard entreprit de me prouver qu'il avait passé seize fois la ligne et que la Sonora, particulièrement, n'avait I)as un coin où il n'eut posé son pied aventureux.
— J'ai été tour à tour squatter, ganibusino; je
me suis promené dans les déserts, le tnfle d'une main et le machète de l'autre... Ah! si tu m'avais vu les épaules couvertes d'un brillant zarape!
Et, tirant de sa poche un papier plié en manière d'enveloppe :
— Sais-tu ce que c'est que cela? me dit-il.
— Ma foi, non.
— C'est une mèche de cheveux de Raousset- Boulbon... il la coupa pour moi la veille de son exécution... Depuis, elle ne m'a jamais quitté un seul instant. Veux-tu la voir ?
— Je te remercie.
J'ai dit que Gustave Ainuird })artit pdur Buenos- Ayres. Qu'est-ce qu'il allait y faire ? Sans doute il avait un plan de fortune, quelque combinaison financière, car jamais homme ne fut plus que lui mordu par l'ambition ni plus mal récompensé de ses efforts. Mais il faisait fière contenance et accusait des bénéfices énormes.
Selon lui, les Trappeurs de VArkansas lui auraient rapporté plus de cent mille francs.
La vérité est que Gustave Aimard s'en revint de Buenos-Ayres plus rapidement qu'il n'y était allé.
C'est depuis ce moment qu'il n'a fait que décroître et s'affaiblir. La chute de ses dernières espérances paraissait l'avoir frappé au cœur. C'était bien toujours riiomme basané, fortement charpenté, en qui semblaient s'incarner les types aCŒil de Faucon ou de la Pluie qui marche, mais le ressort n'y était plus. Sa production avait diminué d'une manière sensible.
Aussi n'ai-je pas été trop surpris en apprenant sa translation dans une maison de santé.
L'appréciation de l'astronome n'est guère de mon ressort. Je ne suis pas dans le secret des astres. Mais je puis, au moins, me faire l'éclio du monde savant tout entier, qui salue en François- Dominique Arago un des princes de la science. Il fut membre de l'Académie à vingt-trois ans, ce qui est assurément sans précédent. L'Observatoire voit en lui le plus éminent de ses directeurs. Il y professa un cours public qui est resté dans le souvenir de tous ses contemporains; il excellait à rendre accessibles les vérités et les questions réputées alors les plus ardues.
Il avait pris pour devise cette pensée de Fontenelle : « Quand un savant parle pour instruire les autres et dans la même mesure exacte de l'instruction qu'ils veulent acquérir, il fait une grâce; — • s'il ne parle que pour étaler son savoir, on fait une grâce en l'écoutant. »
François Arago faisait une grâce en parlant, car il parlait bien et avec fruit. Aux qualités sérieuses du savant, il joignait les séductions de l'orateur.: il avait une belle figure expressive, ajiimée ; une élocution facile, abondante ; un organe vibrant, soutenu par un geste d'une vivacité et d'une rapidité toutes méridionales.
Ces dons l'aidèrent puissamment lorsqu'il fut nommé député.
François Arago aurait pu se contenter d'être un des plus grands savants de son époque. Il aurait pu, comme tant d'autres, relégué dans ses hautes études, se dégager des hommes et des choses. Notre estime et notre reconnaissance ne lui en eussent pas été moins acquises. Il ne l'a pas voulu. Il a pensé avec raison que le cerveau et le cœur pouvaient aller et battre à l'unisson. Il ne s'est pas désintéressé de son siècle, comme c'était à craindre ; le ciel ne l'a pas ravi exclusivement à la terre. La science, cette maîtresse jalouse, l'a souvent prêté à la politique, — disons mieux, à l'humanité.
S'il naquit républicain, ou s'il le devint, c'est un point que je ne saurais élucider. Tout ce que je sais, c'est que Napoléon P^ qui se connaissait en savants, aimait beaucoup P'rancois Arago. Il s'entretenait volontiers avec lui ; la verve du jeune Pyrénéen ne lui déplaisait point. II rai)i)ela à faire partie d'une importante expédition scienti-' fique en Espagne, et, quelque temps après, il le nomma jirofesseur à l'École polytechnique. — En ce temps-là, sans doute, les instincts politiques d' Arago n'étaient pas éveillés.
Ils sommeillaient encore sous la Restauration, car il accepta de ce gouvernement la croix de la Légion d'honneur (il avait trente-deux ans), et voici en quels termes il remercia le ministre, M. Laine :
« DunJicrquc, Je 10 octobre 1818.
Monseigneur,
» Je viens de recevoir l'ampliation de l'ordonnance que le roi a da-gné rendre en ma
faveur, sur le rapport de Votre Excellence, et la lettre dont Elle a bien voulu m'iionorer. Mes titres à une distinction aussi signalée étaient trop légers pour que je ne sente pas combien je suis redevable à la bienveillance que Votre Excellence m'atoujours témoignée. Je la prie de me permettre de lui présenter l'expression de ma vive reconnaissance; et j'ose l'assurer que, dans les fonctions diverses qui me sont confiées, je ne négligerai aucune occasion de prouver combien j'attache de prix à l'opinion d'un ministre aussi éclairé.
» J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, de Votre- Excellence, le très humble et très obéissant serviteur,
» F. Arago. »
Je ne donne pas cette lettre pour diminuer François Arago, bien au contraire. Les expressions très mesurées dont il se servait visaient le ministre plutôt que le roi.
Son libéralisme ne commence à s'accuser que lors de sa liaison avec Laffîte et Dupont de l'Eure, et du jour de son entrée à la Chambre, où l'avait envoyé le collège électoral de Perpignan. Alors l'Arago politique prend de jour en jour une place plus significative, et révèle le républicain que nous avons connu.
Ce fut un député des plus redoutables de l'opposition, aggressif, fiévreux, toujours prêt à la parole, avec un penchant invincible au sarcasme. On a pu dire de lui : « S'il était moins ardent, il convaincrait davantage ; il intéresserait moins s'il était plus modéré. »
Je ne répondrais pas que, dans de certaines questions et dans de certaines circonstances, il n'ait fait quelquefois fausse route ; cela est arrivé aux esprits les plus supérieurs, mais on peut hardiment avancer que sa bonne foi est toujours restée incontestable.
En 1848, il se montra ferme, préparé de longue main, plus sage qu'on ne l'aurait espéré, de bon conseil. C'est à ce moment que sa popularité atteignit le plus haut degré. Plus tard, par une exception glorieuse, l'empire le dispensa du serment. Mais François Arago était déjà marqué pour la mort. Il expira en 1853, à l'âge de soixante-sept ans.
Ses œuvres complètes ont été réunies : elles forment dix-sept volumes, auxquels je renvoie les hommes spéciaux. Il s'y affirme souvent comme bon écrivain, et l'on pourrait citer de lui mainte page remarquable. Quelquefois une note ainère lui échappe, mais elle est de courte durée, comme celle-ci: « Les découvertes scientifiques, celles même *dont les hommes pouvaient espérer le plus d'avantages, les découvertes, par exemple, de la boussole et de la machine à vapeur, furent reçues, à leur apparition, avec une dédaigneuse indifférence. Les événements politiques, les hauts faits militaires, jouissent exclusivement du privilège d'émouvoir la masse du public. »
11 fait cependant une exception pour les aérostats, qui ont immédiatement conquis l'attention publique, et auxquels lui-même s'est toujours intéressé.
Où les littérateurs pourront chercher — et trouver — François Arago, c'est surtout dans les
nombreuses notices qu'il a écrites en sa qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences. Il a caché là de véritables perles. La notice sur Carnot, particulièrement, contient un épisode dramatique d'une grandeur que rien ne dépasse. C'est le moment où les grenadiers d'Oudinot, levés avec l'aurore, se préparent à la bataille, et viennent silencieusement, à la file les uns des autres, passer leurs sabres nus sur la tombe de la Tour d'Auvergne. Cela fait passer un beau frisson d'héroïsme dans le sang.
La statue de François Arago est l'œuvre de M. Mercié, l'auteur de Vœ victfs et du Génie des Arts. L'artiste est digne du modèle.
A l'heure où je trace ces lignes, la famille Arago est au pied de cette statue, qu'environne toute une population enthousiaste ; le voile est tombé ; mille applaudissements éclatent dans les airs, et une Société exécute une cantate dont les paroles sont de M. Aimé Camp, et la musique de M. Taudo.u, prix de Rome de 1809.
Le manque d'espace ne me permet d'en reproduire que deux strophes :
Terre du Roussillon, tressaille et sois bénie ! Le plus grand de tes fils dans le bronze renaît. Il est là, l'immortel ! la cité reconnaît
Ses traits et son génie !
Que n'a-t-il pas tenté dans ses labeurs divers ? De la science humaine il gravissait la cime; Il monta jusqu'au point d'oi^i son regard sublime
Embrassait l'univers.
Salut ! Tu déchiras les voiles Qui cachaient le monde à nos yeux.
Les chœurs sans nombre des étoiles Célèbrent ton nom dans les cieux.
Salut, moderne Prométhée !
Ton œuvre immense est attestée Par les peuples reconnaissants. Et, de ta splendeur couronnées, La mer bleue et les Pyrénées Applaudissent à nos accents !
N'avais-je pas raison de dire que la journée avait été bonne pour le patriotisme ?