JULES FAVRE
Il fut amer, mais il souffrit beaucoup.
Ces caractères hautains et sombres, ces physionomies dures, tranchées; ces existences compliquées, où la faiblesse revêt la forme du dédain, ne peuvent être jugés uniquement par le dehors.
Il faut, sinon les avoir fréquentés, du moins les observer patiemment, constamment, ne jamais les perdre de vue, si Ton ne veut s'exposer à n'avoir qu'une épreuve incomplète du portrait poursuivi.
J'ai souvent, très souvent entendu M. Jules Favre au Palais de Justice et à la Chambre des députés.
Il y a eu des avocats plus brillants que lui, et surtout plus séduisants. Il n'y en a jamais eu de plus âpres, de plus tenaces, de plus ironiques, de plus menaçants. Lorsqu'on voyait se dresser ce long homme noir, au profil en fer de hallebarde, on commençait à avoir froid dans le dos. Il avait quelque chose du Bertram de Robert le Diable. Il jetait sur sa partie adverse un regard sévère et glacé, qui l'enveloppait des pieds à la tète. C'était sa manière de marquer sa victime. Alors, se retournant vers le tribunal, il ouvrait la bouche, cette bouche fameuse, satanique, qui semblait une porte de l'enfer, et d'où sortaient la flamme et la fumée de sa parole I
Cette parole je l'entends toujours, je l'entendrai longtemps, sifflante, grinçante, monotone au début et ponctuée d'un hoquet assurément désagréable. Je n'avancerais pas que l'auditoire fût toujours convaincu par Jules Favre (les causes qu'il a gagnées ne sont pas nombreuses), mais l'auditoire était incontestablement dominé, gêné, inquiété, possédé, et cette espèce de possession ne cessait réellement qu'à la fin de la plaidoirie.
A vrai dire, je préférais M. Favre à la tribune de la Chambre des députés, quoique là encore il eût ses maîtres; mais j'y trouvais son énergie, sa vigueur, sa colère plus à leur place. Le cadre était plus vaste pour son attitude méprisante; on le voyait plus grand dans l'éloignement. Et puis, les intérêts qu'il combattait ou défendait comme député étaient autrement importants que ceux qu'il combattait ou défendait comme avocat.
Jules Favre a été mêlé activement et souverainement à deux révolutions. En 1848, il fut entraîné diversement par le courant de ses amitiés et de ses inimitiés. Il avançait et reculait tour à tour, au point de se compromettre dans tous les camps. Son rapport concluant à une autorisation de poursuites contre Louis Blanc a été apprécié d'une façon sévère et que le temps n'a pas modifiée. D'autres erreurs, sur lesquelles il importe de ne pas trop insister à cette heure douloureuse, signalèrent son passage à travers cette période gouvernementale dont il ne comprit pas toutes les diflîcultés. En résumé, il alla tète baissée, ne faisant aucun bien et ne sachant pas empêcher le mal. En beaucoup de questions importantes il s'abstint, au grand étonnement
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de ses commettants. Cet avocat semblait désemparé.
Il s'apprêta ainsi un grand nombre de regrets et pas mal de remords, dont il devait s'accuser plus tard avec une franchise honorable sans doute, mais absolument stérile. Ce qu'on a appelé sa volonté de fer n'existait qu'à l'état très relatif. Ce masque de Croquemitaine recouvrait toutes les incertitudes de l'humanité.
On peut dire du moins à sa louange que, pendant la première partie de l'Empire, il resta éloigné des affaires poliques. Il ne sortit de son isolement que pour aller solliciter de l'empereur, en Algérie, la grâce d'un de ses clients, grâce qui d'ailleurs lui fut accordée.
Rentré à la Chambre des députés, en 1858, M. .Jules Favre exerça une grande influence dans les rangs de l'opposition, et ne cessa de réclamer l)0ur la liberté et les libertés. M. Rouher pâlit souvent sous les coups de boutoir de ce rude républicain.
Et dire qu'on a des vers de M. Favre, des vers enjoués, un poëme quelconque, dont il a été publié jadis quelques fragments !
Ce n'est pas pour cela, oh ! non, que l'Académie française lui a donné un jour un de ses fauteuils. Au fait, je ne sais pas trop-pourquoi elle l'a appelé à succéder à M. Cousin. Peut-être est-ce parce qu'il s'est présenté, tout simplement. J'ignore quel appoint pouvait apporter à la docte compagnie cet avocat, fort éloquent d'ailleurs, mais dont il restera si peu de l'œuvre parlée, comme de tant d'autres avocats. On l'avait admis comme figure.
108 PORTRAITS COiNTEMPORAINS
L'Académie a de ces caprices et de ces coquetteries.
Puis vintrécroulemeiit de l'Empire, et la guerre, et le 4 Septembre, et le cataclysme, et l'abîme. Cette histoire est trop voisine de nous pour que j'en souligne les funestes épisodes. M. Jules Favre y eut une terrible tâche.
Pauvre homme ! — Il a cru à l'étoile de la France ; il y a cru sincèrement. Il a écrit, dans le commencement de la guerre, des manifestes fort beaux, d'une facture large et ferme, et qui n'avaient pas de peine à passionner la foule. Plus tard, il a essayé, mais vainement, de maintenir sa patriotique arrogance dans les entretiens du château de Ferrières. Il y versa des larmes dont il lui sera tenu compte. Plus tard encore mais est-il bien nécessaire de rappeler l'obscurcissement graduel de cette intelligence, et tant de qualités sombrant dans l'efïarement et dans le cauchemar des nuits de Versailles?...
11 n'est pas mort à la peine, du moins; il a survécu au rôle formidable qu'il avait accepté, et il a eu tout le temps utile pour apprécier la façon dont il l'avait rempli. Comment s'est-il arrangé avec sa conscience? je l'ignore. Mais je crois que la postérité ne sera pas sévère outre mesure; elle fera la part de ses douleurs et de sa bonne volonté ; elle oubliera son orgueil.
L'homme était bon, très bon. Sa robe d'avocat dépouillée, il redevenait aimable, sociable, serviable. On pourrait citer de lui vingt traits qui lui font honneur, et qui n'étonneront aucune des personnes qui l'ont connu et qui ont pu pénétrer dans