FEUILLET DE CONÇUES
Marie-Antoinette et Madame Elisabeth, lettres et documents inédits. Cette publication ne s'est pas faite sans soulever de nombreuses clameurs; elle éclaircit plusieurs points d'histoire, et elle en crée d'autres, souvent inattendus. Les familles royales sont bonnes à étudier dans leur intimité.
Une certaine critique, — critique de parti, bien entendu, — a tenté de mettre en doute l'authenticité de quelques-unes des lettres émises par M. Feuillet de Conches. Sur quinze cents environ, vingt ont paru apocryphes à des esprits intéressés ou prévenus. Que voulez-vous ! La science des autographes dérange tant de théories, déplace tant de points de vue, renverse tant d'échafaudages et de systèmes politiques ! Elle apprend qu'il n'y a rien de définitif dans l'histoire, ce dont on se'doutait un peu, mais ce qui ne fait pas le compte des historiens.
Où a-t-il eu tout cela? s'est-on demandé en Allemagne et jusque dans les bureaux de la Revue des Deux Mondes. Et M. Feuillet de Conches, en une réponse écrite au courant de la plume la plus charmante et la plus française, a pris la peine de renvoyer les incrédules aux archives officielles de Vienne, de Moscou, de Stockholm, de Darmstadt, aux familles de Rouillé, de Polignac, de Fitz James, au conventionnel Courtois, et finalement chez les bouquinistes de tous les pays, — à l'enseigne du hasard et de la persévérance !
« Qn'y a-t-il de surprenant, s'écrie M. Feuillet de Conches, à ce que des documents se pressent en un centre commun, dans les mains d'un même
curieux? Comment, par exemple, presque tous les dessins de Prud'hon, exécutés pour tant d'amateurs divers, ont-ils semblé de nos jours s'être donné rendez-vous chez M. Marcille? L'explication est bien simple : il a poursuivi son idée unique, et il a conquis à force de persévérance et d'argent.
» Je possède neuf cents lettres de la marquise de Maintenon adressées à cinquante correspondants différents; — j'en ai quinze cents de Voltaire écrites à plus de cent correspondants, tant Français qu'étrangers, même à des souverains.
» Cherchez, si vous le pouvez, à vous rendre compte de la dispersion des papiers les plus intimes du maréchal duc de Richelieu, en dépit de l'existence de sa famille, qui gardait tous ses souvenirs et n'entendait en livrer rien aux curiosités et indiscrétions d'autrui !
» Essayez de vous rendre compte aussi de la marche des pièces trouvées sur la personne de Charlotte Corday, lors de son arrestation, après la mort de Marat ! — L'une de ces pièces, la fameuse Adresse aux Français, se trouve d'abord, on ne sait commment, dans la possession du moine Chabot, qui ramassait les épaves révolutionnaires; et voilà qu'un jour ou la voit briller aux mains de notre contemporain, le célèbre avocat Paillet, pour être signaléetout à coup sans transition en d'autres collections privées... et enfin aboutira la mienne ! »
Que celui qui fut l'ennemi de Flaubert se lève et se nomme !
C'est par l'éloge de l'homme que je veux commencer; l'éloge de l'écrivain viendra après.
Personne n'eut plus que lui la chaleur du cœur et la noblesse de l'esprit, le dévouement à l'amitié, la foi dans tous les beaux sentiments. Cet homme, qui avait la taille d'un grenadier de Frédéric II et « des moustaches de Tartare mantchou qui s'en va-t-en guerre » comme a dit Théophile Sj^lvestre, avait l'âme d'un enfant.
Son affection pour Louis Bouilhet est restée légendaire. De même son culte pour Victor Hugo et Théophile Gautier,
Il avait commencé par écrire fort tard, voulant s'épargner ainsi les tâtonnements et les ridicules des débuts, et il n'avait pas moins de trente-six ans lorsque parut Madame Bovary. Du jour au lendemain, la littérature salua un maître. Il faut remonter jusqu'à Eugénie Grandet pour trouver l'exemple d'un roman aussi vite et aussi généralement adopté par le public. Madame Bovary est aujourd'hui un classique du genre, comme Manon Lescaut.
Il y a d'amirables pages dans ce livre, qui sent la Normandie à plein nez. Rappelez-vous le tableau
114 PORTRAITS CONTEUPORAINS
des comices, son tapage, sa couleur, sa puissance de vérité.
Le pré commençait à se remplir, et les ménagères vous heurtaient avec leurs grands parai^luies, leurs paniers, et leurs bambins. Souvent il fallait se déranger devant une longue file de campagnardes, servantes en bas bleus, à souliers plats, à bagues d'argent, et qui sentaient le lait quand on passait près d'elles. Elles marchaient en se tenant par la main et se répandaient ainsi sur toute la longueur de la prairie, depuis la ligne des trembles jusqu'à la tente du banquet.
Dans ce tableau des comices et de la distribution des prix se trouve un épisode de toute beauté et d'une grande portée morale : c'est celui de la vieille servante récompensée d'une médaille de vingt-cinq francs pour cinquante-quatre ans de services.
Le président appelle : — Catherine Leroux !
Personne ne répond. Un mouvement se produit cependant dans la foule. On entend des voix : — Yas-y ! — N'aie pas peur ! — A gauche ! — Ah ! qu'elle est bête !
Alors on vit s'avancer sur l'estrade une petite vieille femme de maintien craintif et qui paraissait se ratatiner encore dans ses pauvres vêtements. Elle avait aux pieds de grosses galoches de bois et le long des hanches un grand tablier bleu. Son visage maigre, entouré d'un béguin sans bordure, était plus plissé de rides qu'une pomme de reinette llétrie, et des manches de sa camisole rouge dépassaient deux longues mains à articulations noueuses. La poussière des granges, la potasse des lessives et le suint des laines les avaient si bien encroûtées, éraillées, durcies, qu'elles semblaient sales quoiqu'elles fussent rincées d'eau claire, — et, à force d'avoir servi, elles restaient entr'ouvertes, comme pour présenter d'elles-mêmes l'humble témoignage de tant de souffrances subies.
Quelque chose d'une rigidité monacale relevait l'expression de .sa figure. Rien de triste ou d'attendri n'amollissait ce
regard pâle. Dans la fréquentation des animaux, elle avait pris leur mutisme et leur placidité. C'était la première fois qu'elle se voyait au milieu d'une compagnie si nombreuse, et intérieurement effarouchée par les drapeaux, par les tambours, par les messieurs en habit noir et par la croix d'honneur du conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachant s'il fallait s'avancer ou s'enfuir, ni pourquoi la foule la poussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi se tenait devant ces bourgeois épanouis ce demi siècle de servitude.
Il faut s'incliner et admirer.
A admirer aussi certaines parties de Salammbô, notre troisième roman-poëme en prose. Les deux premiers sont Télémaque et les Martyrs.
Pourtant à Salammbô je préfère presque la Tentation de saml Antoine, qui passa moins aperçue.
La Tentation de saint Antoine est une œuvre qui tient à la fois de l'histoire, du roman et du théâtre (du théâtre dans son ancien mystère) ; — qui se rattache au Faust de Gœthe, à V Ashaverus d'Edgar Quinet, à la Larme du Diable, de Théophile Gautier; — un drame qui traverse tous les pays, une tragédie qui se mêle à tous les peuples, une comédie qui emprunte tous les costumes, sans se soucier de la chronologie.
Comme point de départ, c'est bien encore le saint Antoine de Callot, mais considérablement augmenté, agrandi. — Je ne prononce pas le mot fa-'>tastique\ il serait insuffisant dans cette circonstance, insuffisant et puéril.
Le saint Antoine de Gustave Flaubert subit les
tentations de toutes les hérésies elxaïtes, nico-
laïtes, cainites, ophites;il voit les gnostiques, les
manichéens, les carpocratiens et les donatistos
circoncellions.
Il assite à un souper du roi Nabuchodonosor. Et, ma foi, ce souper est fort remarquable !
Le roi Nabuchodonosor, coiffé de la tiare et vêtu d'écarlate, mange et boit tout dans le fond et tout en haut d'une salle immense éclairée par des candélabres d'or.
Par terre, sous lui, rampent des rois captifs, sans pieds ni mains, auxquels il jette à manger ; et plus bas se tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux, étant tous aveugles. Les esclaves courent portants des plats; des femmes circulent, versant à boire ; un dromadaire, chargé d'outrés percées, passe et revient, laissant couler de la verveine pour rafraîchir les dalles.
Des belluaires amènent en souriant des lions qui se mettent à gronder. Des danseuses, les cheveux pris dans des filets, tou7meni sur les mains en crachant du feu par les narines. Des bateleurs nègres jonglent; des oiseaux s'envolent; des enfants nus se lancent des pelotes de neige, qui s'écrasent en tombant contreles argenteries claires.
Un beau souper en vérité !
Mais tout à coup saint Antoine apparaît au milieu du festin, vêtu de peaux de chèvre, en véritable gêneur qu'il est, et il suffit de son apparition pour que toute cette fantasmagorie s'écroule. Le roi tombe de son trône. Les convives s'enfuient épouvantés.
Antoine se retrouve devant sa cabane, au petit jour.
Son cochon se vautre sur le sable à côté de lui.
Gustave Flaubert avait le travail lent, et il s'en vantait. Il se cloîtrait (luolquefois pendant des
mois entiers, — mais il se cloîtrait littéralement. Il fermait volets et portes, condamnait absolument le jour, — cet ennemi, — et, s'environnant de flambeaux, il s'acharnait après le livre commencé.
Sortait-il de sa retraite ? on le voyait porter partout la préoccupation de son travail; il fronçait le sourcil au milieu d'une réunion et s'interrompait tout à coup au milieu d'une phrase. Dans la rue il demeurait pensif, arrêté, les yeux fixés sur quelque chose qu'il ne regardait pas; — inquiétude des boutiquiers ! objet d'étonnement et de raillerie pour les passants !
Avait-il des théories littéraires bien arrêtées? je l'ignore. On a voulu faire de lui le chef de l'école réaliste, tandis qu'il s'est toujours vanté d'être un romantique fervent. Il comprenait le livre un peu à la façon du tableau, c'est-à-dire qu'il travaillait d'après nature. Il avait des levers et des couchers de soleil observés à des heures diverses, par des temps différents, et soigneusement rangés dans des cartons. Ses amis ont vu de lui des descriptions de la mer à midi, — à trois heures, — à six heures et demie, — à minuit. Une autre fois, c'était une chaumière normande qu'il croquait en dix lignes, — un mur fleuri, un buisson chantant qu'il enlevait à la pointe de son crayon-plume, — un bonhomme aperçu qu'il campait en vingt mots.
U Education sentimentale et Trois Contes complètent son bagage comme romancier. Mais il y avait autre chose qu'un romancier en Gustave Flaubert.
Un matin de l'hiver de 1874, Paris apprit en s'éveillant que le théâtre du Vaudeville allait jouer
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une comédie en cinq actes de l'auteur de Madame Bovary. Malheureusement, cette comédie ne s'appelait pas Madame Bovary, comme on l'aurait désiré ; elle s'appelait le Candidat.
Grande fut la surprise.
Il y avait bien longtemps que Flaubert était tourmenté du désir de faire des pièces. Il s'y était essayé plusieurs fois déjà avec Bouilhet, mais ces essais n'avaient jamais abouti. N'importe ! il s'était juré de mettre tôt ou tard le pied dans ce monde de quinquets et de toiles peintes qui avait pour lui un attrait si irritant.
Ses amis connaissaient de lui une féerie dont ils parlaient avec enthousiasme. (Elle a été imprimée depuis sous le titre du Château des Cœurs).
Je dois avouer qu'aucun enthousiasme n'avait transpiré à propos du Candidat; on n'avait point entendu de ces mots mystérieux, accompagnés d'un sourire confiant, qui signifient : « Vous verrez... je ne vous dis que cela! » Au contraire. Les amis outraient la discrétion ; ils se tenaient sur la réserve, presque sur la défensive. Ils devinrent invisibles après la répétition générale, à laquelle on avait invité beaucoup de monde...
La sympathie générale dont jouissait Gustave Flaubert amortit l'insuccès du Candidat. J'ai rarement vu un public plus respectueux, plus digne plus résigné. Dans les corridors on s'abordait avec une tristesse muette; on se comprenait dans une poignée de main.
Quelques audacieux murmuraient : « Il y a de bonnes choses ! » Cela n'allait pas plus loin. Il était facile de prévoir que, si aimé qu'il fût, M. Gustave
GUSTAVE FLAUBEHT 1 19
Flaubert serait lâché le lendemain p.ai' la critique.
C'est qu'en efiet la pièce était difficile à défendre, à soutenir. Comme idée, elle n'existait pas; comme exécution, elle excédait toute naïveté. En dehors d'une inexpérience à laquelle on s'attendait, on espérait du moins des qualités d'esprit, d'originalité, de verve. Là encore on fut déçu. Les mots à la Beaumarchais avaient été remplacés par des bourdonnements à la Henri Monnier.
Je ne répondrais pas que cet insuccès n'ait attristé assez profondément les dernières années de cet excellent homme qui demeurera un de nos plus brillants écrivains.
HENRI FONFREDE
Henri Foiifrède, le grand journaliste bordelais, — une physionomie extrêmement curieuse et un peu oubliée aujourd'hui.
J'ai connu Henri Fonfrède sur les derniers temps de sa vie, alors que j'habitais Bordeaux. C'était un de ces hommes dont le moule a été brisé.
Ses goûts étaient partagés entre la chasse et la pèche, mais la chasse fougueuse, avec une meute lancée au triple galop à travers les champs et les bois; — mais la pèche avec ses dangers réels, sur une chaloupe inclinée qui fend les vagues en frémissant et laisse après elle une longue traînée d'écume. C'était son bonheur, sa joie; il oubliait tout alors, partis et gouvernements, pour ne songer qu'à la pousse d'un lièvre ou à la levée de ses filets.
Puis, quand le jour commençait à baisser, son matelot Basque à la barre, lui, couché de tout son long sur le pont, il s'en revenait mettre le cap sur Mont-Ferrand; — ou, le fusil sur l'épaule et sifflant ses chiens, il sortait des bois voisins d'Ambarès et cherchait des 3'eux pour s'orienter dans son retour la cime du 7nai planté devant sa grille, et qui était pour lui les bornes de son horizon.
Une fois arrivé, il faisait une halte dans sa cour, et ralliait du fouet et de la voix sa troupe aboyante : c'était F/orme la paresseuse, Polisson qui sentait les
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cailles à plus de quarante pas, Fanfan, Mouze, Poulet et tant d'autres encore. Et quand il les avait tous fait rentrer au chenil, les uns après les autres, cet homme en sarreau de toile et dont un grossier cha-, peau de paille cachait à demi les traits bronzés par le soleil, — il allait vers son cabinet et, de ses mains" endurcies où le goudron avait laissé son empreinte, il décachetait les lettres éparpillées sur son pupitre. — Ces lettres étaient signées Thiers, — Mole, — Guizot, — Béranger, et exprimaient également une profonde admiration ou une vive sympathie pour l'homme auquel elles étaient adressées. Toutes les gloires, toutes les causes, toutes les opinions se donnaient ainsi rendez-vous dans cette petite maisonnette de village, à plus de cent cinquante lieues de Paris, pour venir rendre hommage à ce paysan de génie qui s'appelait Henri Fonfrède !
Alors, quand cet homme si simple avait lu ces lettres, il les rassemblait en paquet et les serrait dans un tiroir où, parmi d'autres paperasses, on pouvait distinguer un bout de ruban rouge qu'il n'osait presque pas porter et qu'il avait déjà refusé une fois. — Il s'asseyait à une table, et il écrivait les lignes suivantes à quelqu'un de ses bons amis, avec ce style moitié souriant, moitié fâché, qui lui était habituel :
« Hélas ! mîo caro I on me porte pour député, malgré tout ce que j'ai faitpour l'empêcher ; d'abord quand on a cru que je n'étais pas éligible, on voulait m'acheter une maison pour me rendre éligible malgré moi; la loi s'y est opposée, parce qu'en
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supprimant la nécessité de possession annale, elle a stipulé qu'il faudrait néanmoins posséder au moment de la révision des listes; or, l'époque en est passée, mais on a tant tourné la loi qu'on a trouvé un article d'où l'on infère, avec raison je crois, que je suis éligible, et en avant ! On a dressé des batteries à mon insu, et me voilà candidat quand même. J'ai assuré tous les électeurs qui sont venus m'ofïrir leur vote qu'ils pouvaient me nommer si cela leur faisait plaisir, mais je n'accepterais pas. On m'a prié seulement de ne pas refuser publiquement, afin de ne pas faire manquer l'élection, sauf à moi de faire ce que je voudrai après. A la bonne heure, mais cela me fait jouer un sot rôle. Et si vous saviez comme j'ai causé dans l'assemblée électorale. Comme j'ai prouvé par a plus h qu'ils n'avaient pas le sens commun! Comme on m'a interrompu avec violence ! »
C'est là une charmante histoire que l'histoire de la députation de Henri Fonfrède pleine de saillies et d'étranges boutades. Fonfrède refuse à l'assemblée électorale la déclaration de principe qu'elle lui demande. On le presse, on l'entoure, on le supplie, — il persiste. « Je suis fier, moi aussi, dit-il, quand on me chauffe les oreilles ! » Alors, voyant cela, le président se lève et déclare que, puisque Fonfrède ne veut pas s'expliquer, s'il y a dans l'assemblée quelqu'un» de ses amis, on leur accordera la parole afin qiCils parlent pour lui...
Trouvez-moi, un autre homme en France pour qui cela ait été fait.