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L'ABBE GALIANI

La mode est aux épistoliers. Ici, du moins, nous sommes en plein pétillement d'esprit. Il s'agit d'un abbé qui n'a de l'abbé que le titre, un de ceux au nez desquels les chansonniers du dix-huitième siècle jetaient effrontément ce couplet :

Monsieur l'abbé, où courez-vous?

Vous allez vous casser le cou.

Figurez-vous un petit homme, de la plus petite taille, vif, gesticulant, « le plus joli petit Arlequin qu'eût produit l'Italie », a dit Marmontel. Il vint de Naples h Paris en 1759, avec le titre de secrétaire d'ambassade, précédé d'une réputation de jeune savant et d'homme d'esprit

L'abbé Galiani se révéla du premier coup lors de sa présentation à Versailles. Les courtisans s'étant pris à rire de sa petite stature, il s'en aperçut et, sa'luant le roi : « Sire, dit-il, voici l'échantillon du secrétaire de Naples... le secrétaire viendra après. » Le roi sourit et toute la cour en fit autant; pendant un jour, on no parla que du petit abbé napolitain.

Il se poussa très vite dans la société des beaux esprits et des belles dames. Ce fut tout de suite le gentil abbé, l'abbé charmant. Il avait une verve originale dans la causerie, tout le feu et toute la

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gaieté de son pays, avec une pointe de licence qu'on lui passait en sa qualité d'étranger et dont il abusait le plus possible. Bref, il devint tellement à la mode que Diderot put écrire : « Si l'on faisait des abbés Graliani chez les tabletiers,- tout le monde voudrait en avoir. »

Le séjour de l'abbé Galiani à Paris dura une dizaine d'années, pendant lesquelles jamais homme ne fut plus choyé, plus heureux et ne mena plus brillante vie. Il s'est vanté d'avoir tous les vices. Grand merci! En revanche, il possédait de sérieuses et estimables qualités; par exemple, il fut honnête en amitié, honnête et constant.

Son chagrin fut grand lorsque son gouvernement le rappela à Naples en 1769. Il était insensiblement devenu Parisien. Il ne se consola jamais de ce départ forcé, quelques honneurs et quelques bénéfices qui vinssent le trouver dans sa patrie.

C'est de ce moment que date sa carrière épistolaire, sa longue correspondance avec ses amis — et surtout ses amies — de Paris, la ville regrettée. Jusqu'alors il ne s'était occupé que d'ouvrages de finances et de numismatique.

Les lettres de l'abbé Galiani ne sont arrivées au public qu'en I8I8, trente et un ans après la mort de leur auteur. Encore furent-elles publiées d'une façon incomplète, avec des suppressions et des mutilations. La nouvelle édition qui paraît aujourd'hui, par les soins tout à fait scrupuleux de MM. Lucien Perey et Gaston Maugras, est établi d'après les textes originaux et donne tous les passages supprimés, ainsi qu'un grand nombre de lettres inédites. Grâce à cette édition, on peut

apprécier définitivement la valeur de l'abbé Galiani comme épistolier.

Cette valeur a-t-elle été surfaite jusqu'à présent ou mérite-t-elle d'être augmentée ? Voilà la question. Pour moi, l'homme demeure à l'état de curiosité. Il n'a pas l'envergure deGrimm, ni son utilité. Il peut amuser les dilettanti du dix-huitième siècle, les Sainte-Beuve, les Goncourt, les éclairer sur certains points de mœurs, mais il n'arrive pas à percer la profondeur du grand public, juge en dernier ressort.

Il joue avec la pantoufle de M""* Necker, avec l'éventail de M""^ d'Epinay, avec le compas de d'Alembert. Il écrit : « Avez-vous reçu mes oranges de Malte? » ou bien : « Vos enveloppes de lettres sont affreuses. » Lettres d'un homme du monde, lettres de tout le monde. Mérimée, de notre temps, nous en a inondé et nous en inondera peut-être encore ; rappelez-vous sa correspondance avec Panizzi : « Comment vont vos rhumatismes, mon cher ami?... J'ai reçu votre pâté de foie gras... Mes demoiselles de compagnie vous souhaitent bien le bonjour. » Et cent autres billevesées. Il faut beaucoup chercher à travers tout cela pour trouver un onseigiiement digne de l'histoire ou un portrait griffonné en six lignes qui laisse apercevoir la touche de l'homme supérieur. Mérimée avait eu Galiani pour lui tracer la voie.

Ce parallèle entre Mérimée et Galiani s'offre de lui-même. Mérimée s'intitulait le fou de Vimpérairice; Galiani se serait volontiers adjugé le même titre auprès de M""* Geoffrin. Il s'est dépeint en ces termes : « Me voici tel que toujours, l'abbé, le

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petit abbé, votre petite chose Je suis assis sur un bon fauteuil, remuant des pieds et des mains comme un énergumène, ma perruque de travers, parlant beaucoup et disant des choses sublimes qu'on m'attribuait. » Galiani est un Mérimée dégelé.

Reste le style. Le style est l'homme chez l'abbé Galiani; le frétillement du Napolitain sur le bon sens du Français, une intuition et une appropriation étonnantes de notre langue. Nous avons vu renaître ce phénomène dans Fiorentino.

Lire Galiani, c'est bien; l'avoir entendu et vu, cela serait mieux. C'était l'homme des propos salés, je. le répète, et il faut bien que j'y revienne, puisque c'est un des côtés caractéristiques de sa physionomie. Il aimait particulièrement la forme du conte et du dialogue; quelques-uns nous ont été transmis par ses contemporains.

Tel celui-ci :

Un cocher avait été condamné à la peine du blâme; le juge prononce la sentence habituelle :

— Au nom du roi et de la loi, je vous blâme et vous déclare infâme.

Le Cocher. — Hélas! monseigneur, je ne pourrai donc plus conduire mon carrosse ?

Le Juge. — Rien ne vous en empêche.

Le Cocher surpris. — Mais alors, je m'en f...

'Le i\]G^, s'en allant. — Et moi aussi.

Une autre fois, Galiani racontait qu'à Rome les cardinaux ont des espions qui viennent leur rapporter tout ce qui se débite sur leur compte. Il avait imaginé ce dialogue, qu'il parlait et mimait avec une verve incomparable :

Le Cardinal, écrivant à son bureau. — Eh bien ! qu'est-ce qu'on dit ?

L'Espion, debout. — Seigneur... on dit... on dit. .

Le Cardinal. — Vous plairait-il d'achever ?

L'Espion. — On dit que vous avez pour page.., une... une fille charmante, qui est malade pour neuf mois... et par votre faute.

Le Cardinal, continuant d'écrire sans se déranger — Cela n'est pas vrai, c'est de la sienne.

L'Espion. — On ajoute que le cardinal un tel a voulu vous enlever ce page charmant et. . que vous l'avez fait assassiner.

Le Cardinal, continuant d'écrire. — Ce n'est pas du tout pour cela.

L'Espion. — Enfin, on parle de votre dernier ouvrage, et l'on assure que c'est un autre qui l'a fait.

Le Cardinal, se levant avec fureur. — Eh ! pourriez-vous, monsieur le maroufle, me nommer l'impudent qui a dit cela?

Je m'étonne qu'avec une telle liberté de langage l'abbé Galiani se soit toujours maintenu en crédit dans son pays. Cela est pourtant. Revenu à Naples, il essaj'^a d'y vivre comme à Paris, c'est-à-dire aussi gaiement, et il y réussit en partie. Un diplomate autrichien, le comte de Hartig, qui l'a vu à cette époque, a dit de lui : « Aussi galant et tendre qu'Ovide et Chaulieu, les belles l'occupent encore plus que les muses, et ses sens passent pour être aussi vifs que son esprit »

Ses amis, les philosophes pleurèrent son départ. On fit chez le baron d'Holbach un discours en son honneur terriblement égrillard et révélateur.

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« Qu'êtes-vous devenue, ô fusée éclatante et resplendissante? Vous avez disparu parmi nous, et les sots ont repris courage... Jurez, crieurs de la communauté, appelez à son de trompe notre cher et très vénérable monsignor abate Ferdinando Galiani, Napolitano, secrétaire d'embassade de Sa Majesté sicilienne à la cour de France. Parcourez tous les carrefours de la philosophie, visitez tous les saints asiles où des vestales publiques s'occupent, sous la protection de la police, de la satisfaction particulière du clergé ; redemandez notre charmant abbé à tous ces lieux, et qu'on nous le rende tel qu'il est, avec sa petite taille et sa ièie sublime 1 »

N'insistons pas.

De son côté, le charmant abbé s'écrie, avec une colère comique, de son exil de Naples : « Qu'on m'aime, car, par la sangbleu ! je le mérite à tous égards, et ils ne reverront pas de longtemps à Paris un étranger plus aimable que moi ! »

MM. L. Perey et G. Maugras ont accompagné cette publication d'une étude sur la vie de Galiani. Dire qu'elle est intéressante serait superflu. J'y trouve une tendance à rehausser leur auteur, à l'ennoblir sous certains rapports, à voir en lui autre chose et plus qu'un homme de beaucoup de savoir et d'une intelligence exceptionnelle. De ce qu'ils ont retrouvé un certain nombre de lettres à son gouvernement, ils le bombardent volontiers homme d'Etat. Agent diplomatique tout au plus. M. de Choit^eul, qui fît demander son rappel, avait raison de se méfier de ce petit abbé à la langue peu circonspecte, plus influent qu'il ne voulait peut-

être le paraître, s'échappant en saillies involontaires. De sembables étrangers sont faits pour inspirer des inquiétudes, non pas aux gouvernements, mais du moins aux ministres. Ils donnent des commotions à l'opinion publique ; leurs mots se répètent, transformés en épigrainmes, et alimentent les gazettes clandestines. S'en débarrasser, c'est ce qu'il y a de mieux à faire. Et voyez ! si M. de Choiseul n'avait pas renvoyé l'abbé Galiani à Naples, nous n'aurions pas aujourd'hui le régal de ses lettres.

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