HIPPOLYTE BABOU
Un juré me tombe sous la main.
Je ne le lâche pas.
Ce juré s'appelle Hippolyte Babou ; ce fut un hommes de lettres, un écrivain de race, spirituel jusqu'à l'agacement, ingénieux et malicieux jusqu'à l'aire demander grâce, indépendant avec délices, gai par tempérament, érudit jusqu'au bout des ongles, connaissant par le menu l'histoire littéraire depuis 1840, ayant approché et approchant encore tous ses confrères en leur riant au nez, intermittent comme travail, facile comme relations, mais l)rompt à se regimber contre la sottise familière.
Cet Hippolj^te Babou, qui avait sacrifié au far niente depuis une dizaine d'années, vient de se révélera nouveau ces jours-ci par un volume bizarrement intitulé : Sensations (Vunjurê.
Le sous-titre, il est vrai, porte : Vingt figures contemporaines.
Ces figures, si nous courons à la table, sont : Sainte-Beuve, Léon Gozlan, Stendhal, Thiers, Mignet, Dupanloup, Lacordaire, Alfred de Vigny, Béranger, Brizeux, Mistral, Gérard de Nerval, Gustave Planche, Saint-Marc Girardin, Nisard, Michelet, Philarete Chasles, Saint-René Taillandier, Auguste de Châtillon, Alphonse Daudet, etc., etc.
Si jamais juré se laissa moins influencer par les
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dépositions des accusés, — et aussi par celle des témoins, — c'est à coup sûr M. Hippolyte Babou. Il apporte sur son banc tous les tressaillements, toutes les impatiences, toutes les injustices de l'homme passionné.
S'agit-il de l'accusé Sainte-Beuve ? Il voit en lui « un petit homme à grosse tète, souriant et grimaçant, ébouriffé, débraillé, moitié faune et moitié moine. »
La belle mine de Frédéric Mistral ne le désarme pas ; il en veut au peintre Hébert de l'avoir représenté dans le frontispice de Calendau « l'œil au ciel, le front rayonnant, comme un jeune lord Byron. »
M. Hébert ne pouvait pas en faire un bossu, cependant.
Entre autres reproches que le juré Babou adresse à M. Mistral, un des plus surprenants est d'avoir, au début d'un de ses poèmes, invoqué l'âme de la Provence, « comme si, dit M. Babou, — ki Provence, au dix-neuvième siècle, avait une âme distincte de celle de la France. »
Chicane puérile ! L'âme de la France peut se subdiviser : il y a l'âme de la Provence comme il y a l'âme de l'Alsace, l'âme de la Bretagne (demandez à Brizeux), l'âme du Berry (demandez à M'"*' Sand), etc., etc.
M. Hippolyte Babou a une manière toute personnelle de faire de la critique. Il la veut dramatisée, coulée dans la forme du dialogue, avec surprises, descriptions et inventions. Chacun de ses portraits à un cadre différent, cherché, fouillé, guilloché.
Son étude sur Léon Gozlan commence ainsi :
« Pendant que j'assistais, l'autre soir, en plein Théâtre-Français, à une reprise de cette spirituelle petite pièce, la Tempête dans un verre d'eau, une illusion singulière est venue tout à coup me détacher du spectacle. Derrière les clartés de la rampe qui n'éclairait plus qu'un fond vaporeux où s'étaient évanouis la pièce et les acteurs, Léon Gozlan m'est apparu... »
Quelques pages plus loin, dans la même étude : « Léon Gozlan n'est pas mort, me disait un chroniqueur en roulant sa cigarette ; il a donné sa démission de la vie.
— Hélas ! lui répondis-je en lui donnant du feu de mon cigare, c'est la seule qu'il ne pourra pas retirer ».
Tout le procédé de M. Babou est dans cette cigarette roulée et dans ce feu donné. La mise en scène, il ne voit que cela ; la mise en scène partout et à propos de tout !
Son portrait de Michelet est intitulé : Miclielet il y a cent ans.
Celui de l'évèque d'Orléans : Monsieur ou Monseigneur Dupanloup.
Celui de Béranger : Mon Béranger,
Deux autres : Feu Saint-Marc Girardin et Feu Nisard.
Au fond, cette préoccupation de se montrer aimable, varié, pittoresque, n'a rien de condamnable. Elle pourrait surprendre chez un critique à haute visée, mais M. Hippolyte Babou ne paraît pas ambitionner ce titre. Ce sont les côtés artistes et mondains qui dominent chez lui.
Je dois cependant signaler la tîgure de Stendhal,
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qui traiiclie sur toutes les autres par son ton ferme et sérieux.
Quelquefois, à force de cliercher le fin du fin, Mascarille-Babou (c'est un de ces accouplements de mots comme il les aime) arrive à ne presque plus être compris.
J'en prends pour exemple l'anecdote suivante,, où il me fait jouer un rôle dont je ne me souviens pas, en attendant que j'aie jamais pu avoir un motif de m'en souvenir.
Il s'agit d'un homme heureux, c'est-à-dire de M. Véron.
« Quand il eut quitté pour jamais le Constiluiionnel — raconte M. Hippolyte Babou — on s'imagina bonnement que le joyeux docteur était tombé dans le marasme. Charles Monselet, ayant bien dîné (hum ! comment faut-il prendre cela?), eut la vertueuse pensée d'aller consoler le solitaire. Il sonne, la porte s'ouvre : le bourgeois de Paris jouait paisiblement aux dominos avec Sophie, sa gouvernante. Et le grand salon était illuminé come pour une fête princière ?
» Monselet, en sortant, fit porter au docteur un bouquet de violettes. L'homme heureux ne comprit rien au bouquet. »
Je souhaite que mes lecteurs comprennent mieux que le docteur Véron.
Cela est tellement fin, tellement fin...