‹ De A à ZChapitre 4 sur 95 · ASSELINEAU · texte numérisé non relu

ASSELINEAU

Ce fut un événement dans la librairie; quelquesuns s'en souviennent peut-être, M. Malassis, s'inspirant des tradictions du libraire romantique Eugène Renduel, avait ressuscité la vignette et l'eau-forte pour ses publications. Ses livres étaient fabriqués à Alençon, mais ils paraissaient à Paris, dans une belle boutique s'ouvrant rue Richelieu, au coin du passage des Princes.

L'intérieur de cette boutique était ornée d'une dizaine de médaillons signés Alphonse Legros et représentant les auteurs favoris de la maison. Le meuble le plus important était un gigantesque poêle de faïence orné de peintures par Bracquemond.

C'était autour de ce superbe poêle que se réunissait chaque soir la petite phalange qui atteignit, un certain moment, à l'importance d'un cénacle. Charles Asselineau n'était pas un des derniers à ces rendez-vous.

Dire les amitiés d'Asselineau, c'est raconter sa vie. Aussi chacune de celles-là, qui venaient à sombrer dans la mort, emportaient-elles quelque chose de lui-même, Philoxène Boyer et Charles Baudelaire, qui partirent presque en même temps, lui laissèrent au cœur une douleur incurable ; et c'est à partir de ce moment qu'il tomba dans une mélancolie dont la littérature parvenait à peine à le distraire.

Et pourtant il l'aimait bien, la littérature ! Il suffisait d'entrer chez lui pour en être convaincu, dans son dernier logement de la rue du Four-Saint- Germain. Tout y exhalait un parfum d'étude et de recueillement. Dans de grands cadres des études

de Coi'ot, de Daumier, d'Eugène Delacroix. Dans des placards qui ne s'ouvraient qu'aux initiés, des volumes d'une rareté exquise, recouverts par Lortic de reliures jansénistes. Dans des portefeuilles, nombre d'épreuves de Célestin Nanteuil, de Tony Johannot, de Porret, d'Henri Monnier.

Asselineau aurait pu vivre plus longtemps, si le ciel lui avait donné une âme moins impressionnable. Les trépas successifs de Sainte-Beuve, de Théophile Gautier, de Philarète Chasles, lui donnèrent le dernier coup. Il crut à la fin de toutes choses et principalement des choses de l'esprit.

Il ne retrouvait quelques heures d'apaisement qu'à la table du docteur Piogey. Là, chaque vendredi le ramenait régulièrement au milieu de compagnons survivants : Théodore de Banville, Champfleury, Armand du Mesnil, etc.... Là, il semblait parfois renaître et il se surprenait à ressaisir quelques-uns des sourires d'autrefois. Mais le voile retombait bien vite sur son front.

Au moins, il se sera éteint environné des sympathies de tous. Les délicats garderont sa mémoire; et, tôt ou tard, il se trouvera certainement quelqu'un pour consacrer à ses œuvres, — plus nombreuses qu'on ne croit, — une étude complète, qui montrera l'homme de goût et d'émotion.

« Je reviendrai ! » s'est écrié Alfred Assolant en dirigeant un poing menaçant vers le banc des ducs.

Je connais Assolant ; il le fera comme il le dit : il reviendra.

Il reviendra tous les ans, tous les six mois, tous les trois mois, selon que la Parque fauchera plus ou moins parmi les prétendus Immortels.

Mais quelle singulière mouche a piqué Alfred Assolant? Et d'où vient que notre ardent confrère se laisse tenter par ce qu'on appelle le style académique ?

Il existe un style académique, hélas ! on ne saurait le nier.

C'est, de tous les styles, celui qui éblouit le plus et qui abuse le mieux. On le reconnaît immédiatement à sa perruque volumineuse, à son jabot et à ses manchettes de dentelle, à sa démarche importante, à ses gestes cadencés, à ses talons frottés de rouge.

C'est le style endimanché par excellence. Sa spécialité est de faire la roue, pas autre chose. Il excelle à parler pour ne rien dire, à broder des canevas illusoires ; il s'applique à parer les gens et les sujets creux. Il est en littérature le pendant du trompe-l'œil en peinture.

Avec lesijie académique, on peut écviv sur place pendant nn demi-volume sans faire faire un pas à l'idée. Mais qu'est-ce que l'idée a à voir par là? L'idée est l'ennemie jurée du style académique.

Et cependant le stj'le académique rend des services, — surtout aux académiciens.

Jamais, par exemple, le style académique ne sera plus nécessaire que pour la réception de M. le duc d'Audiflfret-Pasquier en séance solennelle, comme on dit. Je ne sais quel sera, à cette époque, le directeur de l'Académie française ; mais, quel qu'il soit, il ne « sera pas à la noce », pour me servir d'une expression populaire. (Le peuple a sa rhétorique, lui aussi, qui vaut parfois celle de rinstitut.) Il faudra que ce directeur déploie toutes les ressources du style susnommé pour faire passer le nouvel élu.

Il faudra qu'il le félicite de n'avoir jamais rien écrit de sa vie.

Il faudra qu'il rencourag'e à persévérer dans ce sj^slème d'abstention.

Il faudra qu'il le complimente sur son nom et sur son tilre.

Et puis... et puis, ce sera tout.

Sans le style académique, on ne viendrait jamais à bout d'une telle corvée ; mais, avec le style académique, on a enlevé bien d'autres situations.

Je vois, j'entends d'ici ce pauvre directeur. Je me transporte à cinq mois, à six mois.

Le noble duc a cessé de parler ; les applaudissements retentissent encore. Sa besogne a été facile, à lui. Il a fait l'éloge de son prédécesseur en soutane, de M. ou Mgr d'Orléans, une physionomie

remuante, un-e existence pleine d'événements, une biographie aisée à constituer. Il s'en est tiré à son honneur, glissant sur son sujet comme un trotteur sur son parquet, jusqu'à ce qu'il reluise. Et tout le monde d'admirer le rochet de M. Dupanloup ! Le beau rochet, en vérité, — violet presque autant que le nez de son propriétaire !

Puis, lorsqu'il s'est agi de se placer lui-même sur la sellette, le noble duc s'est enveloppé d'une nuée de modestie. Il s'est fait petit, petit, plus petit que nature. Il a remercié en s'étonnant, et s'est étonné en remerciant. A foi'ce de se diminuer, on a pu croire un instant qu'il allait disparaître, ou tout au moins jeter bas son habit à palmes vertes et s'écrier : « Eh bien ! non, reprenez ces marques honorifiques, reprenez ce .titi^e .d'académicien ! Je n'en veux pas, je vous les rends ! Il y a vingt autres personnes au moins qui en sont plus dignes que moi ! » Mais le noble duc n'a pas poussé les choses jusque-là; il a su résister aux conseils et aux entraînements de sa modestie. , ...

On l'attendait à la politique; il ne s'y est pas dérobé. Il a dit ceci et cela; il a eu des considéra- . lions d'un ordre élevé, et d'autres d'un ordre simplement ingénieux. Il a constaté la marche rapide du progrès, qu'il a comparé à un fleuve aux eaux quelque peu limoneuses, et il a jeçonnudes nécessités d'endiguement. — En somme, le discours qu'on attendait de lui; en somme aussi, le succès qu'il avait espéré.

Alors, cela sera au tour du directeur et au tour du style académique, carie style qu'on vient d'entendre n'est qu'un style ducal.

Le directeur, brandissant son manuscrit sur l'auditoire, prendra sa belle voix, car il y a une voix académique comme il j a un style académique, et il commencera de la sorte. — ou à peu près :

« Monsieur...

(On dit monsieur à tout le monde, à l'Académie française, mêmes aux princes; c'est une des bonnes coui urnes qui s'y sont conservées).

» Monsieur,

)) Vous m'avez rendu la tâche facile en retraçant d'une façon aussi fidèle qu'impartiale la vie et les œuvres du glorieux prélat dont nous déplorerons longtemps la perte.

» Il serait inutile après vous. Monsieur, de revenir sur cette période troublée et bouleversée dont vous avez su nous faire une peinture si saisissante et si pleine d'enseignements.

» On ne saurait trop louer l'art délicat et nuancé qui a présidé au tableau des premières années de notre éminent collègue, années difficiles et décisives, et d'où son caractère devait ressortir énergiquement trempé pour l'avenir.

» En pénétrant davantage dans cette âme d'élite, et en cliercliant à déterminer les causes des nobles luttes où elle devait plus tard se consumer, vous avez su. Monsieur, obéir à un sentiment de réserve dont tous les esprits vous sauront gré.

» J'arrive h vous, Monsieur... (c'est ici qu'on va voir se multiplier les exemples de style académique)... à vous dont la modestie ajoute un trait de plus au mérite, modestie dont nous ne saurions accepter l'expression exagérée. A défaut d'autres titres, qui relèvent de l'opinion publique, l'éloge brillant que vous venez de faire de M. Dupanloup sufflraitpourjustiâer notre choix. Jamais éloquence plus soutenue, jamais langue plus savante, jamais plus heureux choix d'images ne furent mis au service d'une plus haute conviction. Ce portrait restera comme une page d'histoire définitive.

» En vous admettant dans son sein. Monsieur (le sein fait partie du mobilier du palais Mazarin), l'Académie française a voulu surtout consacrer celle de ses traditions qui lui est la plus chère, c'est-à-dire l'hérédité du talent dans un grand nom et dans une grande famille. Fidèle à ce principe, qui remonte à notre illustre fondateur, notre compagnie n'a jamais cessé de se recruter parmi les individualités éclatantes qui lui semblent résumer et fixer le mieux la physionomie d'une époque.

» Il vous eût donc été difficile, Monsieur, d'échapper à nos regards, quand bien même vous l'eussiez voulu. Mais, avec votre bonne grâce accoutumée, vous avez fait la moitié du chemin.

» Nous avions d'ailleurs depuis longtemps une dette de reconnaissance à acquitter envers celui qui fut et restera une des grandes figures de ce siècle ; j'ai nommé votre père adoptif. Monsieur. Son souvenir est toujours vivant parmi nous, dont sa sérénité bienveillante éclaira souvent les réunions. C'est lui qui semble avoir marqué votre

place dans cette enceinte, où nous avons cru tout k l'heure entendre résonner sa voix.

» De l'héritage si riche et si varié de celui que nous nous plaisions à appeler le grand Pasquier, vous avez recueilli naturellement, Monsieur, les dons les plus considérables de l'intelligence, et principalement cet amour des lettres, qu'il portait à un si haut degré. Sans en avoir fait l'objet d'un culte constant, ce qu'il faut regretter dans une certaine limite, vous l'avez maintenu avec une ferveur dont votre discrétion a été la trop jalouse ennemie. En cela, comme en tant d'autres choses, vous avez continué la tradition de de M. le grand chancelier, et nous vous en adressons nos compliments sincères... »

Vous plaît-il que je continue ?

Avez-vous assez du style académique ? Je sais qu'il peut finir par écœurer, mais, pris à petites doses, il est quelquefois divertissant. Il y a des gens qui s'en sont nourris toute leur vie, — comme Villemain, — et d'autres qui s'en nourrissent toujours, comme...

Ne nommons personne, et restons-en là.

Voilà donc la coupe où voudrait s'abreuver Alfred Assolant !

Qu'il lise le pastiche auquel je viens de m'amuser, et il en frémira peut-être; et peut-être murmurera-t-il : « C'est donc ainsi que j'aurais été dimanche ! »

Alors, sans doute, Alfred Assolant renoncera à sa cfindid'diuve pHrpéliicllJ h l'Académie française.

Comme Banquo surgissant au milieu d'un festin.

il a produit son effet ; une deuxième, une troisième apparition, seraient d'un goût contesté. On serait en droit de lui dire en lui tapant sur l'épaule : « Ami Banque, rentrez chez vous ; vous êtes d'une autre Académie qui vaut bien celle-ci, et dont votre confrère Arsène Houssaye a écrit l'histoire : l'Académie du quarante et unième Fauteuil ! »

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