‹ De A à ZChapitre 60 sur 95 · LOUIS METGE · texte numérisé non relu

LOUIS METGE

qui est lui-même son propre héros. Aussitôt, il est entouré, accusé d'être un Versaillais ; et le jeune fédéré^ qui est descendu tout exprès du sommet de la Colonne, le fait emiDoigner par ses gardes en donnant l'ordre de le conduire à Mazas.

En chemin, le pauvre poète tente d'échapper aux bras qui le contiennent; il se précipite dans l'église des Petits-Pères où il assiste à un lunch impie ; — mais il est bientôt repris et, cette fois, dûment incarcéré.

Il trompe les ennuis de la détention en causant avec le geôlier de Mazas, un ancien militaire, qui aime à raconter ses campagnes.

Ici se place un épisode bien romanesque pour des scènes aussi modernes et aussi réelles.

Un jour, le prisonnier, tristement assis sur la paille de son cachot, éprouve l'aiguillon de la faim. Un morceau de pain noir attire ses regards.

Je saisis ce pain noir et dur comme la pierre, Dont un chien même aurait détourné la paupière, Et je le savourais, mordant à belles dents, Quand un corps étranger à cette nourriture, Quelque chiffon de lin, oubli du boulanger, Se glissa sous ma dent... Je cessai de manger. C'était un papier blanc recouvert d'écriture.

Ce dernier vers est aussi beau dans son genre que le fameux vers de Castil-Blaze dans la Pie voleuse :

C'était une cuiller qui servait à manger. Le poète lâche le pain pour le papier :

Je l'ouvris, et voici ce que j'y trouvai :

« Lève-toi, prisonnier; examine ta salle... »

Ta salle??

» Tu verras im anneau scellé dans une dalle: » Soulève cette dalle, et tu seras sauvé.

Je fus tout stupéfait, tout mon corps frissonna. Quand je vis cet écrit signé d'Angelina.

Angelina n'est autre que le jeune fédéré de tout à riieure, mauvais ange et bon ange à la fois.

Lepoètese hâte de profiter de l'avis, il soulève la dalle indiquée et s'engage dans un escalier aboutissant aux égouts. Il n'hésite pas à prendre ce nouveau chemin qui le conduit aux environs de la place de la Bastille ; -- mais là, il est encore ressaisi par la mauvaise chance ; il tombe dans une embuscadede femmes armées, qui l'entraînent à l'Hôtel de Ville, dans le cabinet du procureur de la Commune.

Le sombre i)rocureur cria: « Quel est cet liomme ? »

Kt les femmes en chœur de dire : « Un esiiion !

» — Non ! non ! cet homme-là n'est pas ce que vous dites! »

Fit soudain une voix que je reconnus bien.

Angelina venait m'apporter son soutien.

Angelina est partout, elle voit tout, entend tout, comme l'ancien Solitaire du vicomte d'Arlincourt.

Elle n'a qu'à dire un mot au procureur de la Commune, qui n'est autre que Raoul Rigault, pour délivrer le poète. Mais Raoul Rigault est méfiant, il veut éprouver le poète, et il lui ordonne de le suivre à Sainte-Pélagie.

A Sainte-Pélagie, le procureur de la Commune fait appeler M. Chaudey et lui annonce qu'il va mourir. En même temps, il enjoint au poète de se préparera dresser le procès-verbal de l'exécution.

« Laisse là ton fusil, la plume te réclame, » Me dit-il. 11 dicta je ne sais quel écrit. Tout ce qu'il me disait me semblait du sanscrit. Si j'avais la main là, — là ifétait pas mon àme.

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Encore un alexandrin surprenant !

Chaudey se débat :

Vous ne respectez rien, ni l'ordre, ni la règle !

A quoi le procureur de la Commune réplique d'un ton narquois :

Chaiidey vient de nous faire un article du Siècle.

Règle et Siècle sont deux rimes peut-être un peu trop fantaisistes. Mais l'inspiration !

Après que Chaudey est tombé sous les balles, Raoul Rigault fait visiter les fusils et constate que celui du poète est resté chargé.

Me lançant un regard plein d'une lueur fauve : « Tu n'est qu'un Versaillais, je le soupçonnais bien, Me dit-il ; mais sur toi je ne puis encor rien. » Il ajouta tout bas : « Angelina te sauve ! »

Envisagées à ce point de vue d'Angelina, il faut convenir que nos discordes civiles perdent beaucoup de leur horreur.

De Sainte-Pélagie, l'infortuné poète est transporté dans un fiacre sur la place du Carrousel, où s'apprête l'incendie des Tuileries. Son conducteur,

assis comme dans une loge,

Contemplait ce tableau d'un œil d'homme d'État, 11 ordonna qu'enfin le fiacre s'arrêtât Devant le pavillon qui renferme l'horloge.

Arrêtons-nous aussi devant ce beau vers.

Mais il faut renoncer à les compter dans le poème de M. Louis Metge.

Tous les événements de la lugubre période se succèdent dans cette œuvre étrange, due évidemment à une âme honnête.

Ce n'est qu'au dernier chant, qui se passe dans le Père-Lachaise, et tout à fait aux derniers vers, qu'on apprend enfin ce que c'est qu'Angelina. Angelina n'est ni un homme, ni une femme, ni un jeune fédéré. C'est un mythe, un symbole... C'est V Esprit des Ruines.

J'aime mieux cela.

C'est égal les Cauchemars conteynporains sont bien nommés.

MICHEL

L'État vient d'acquérir deux tableaux de Michel, destinés à être placés dans le musée du Luxembourg.

C'est la réalisation tardive d'un vœu exprimé par M. Albert de la Fizelière dans Y Union des Arts, en 1865 : « Ce serait vraiment un acte de justice et une excellente leçon pour nos jeunes paysagistes que de placer dans les galeries du Musée français quelques toiles choisies de ce grand artiste, qui fut incontestablement le précurseur du paysage moderne. »

Michel ! Qui cela, Michel ?

Je gagerais gros que cette annonce a été lettre close pour le plus grand nombre des lecteurs.

Michel n'est, en effet, connu que de quelques artistes, de quelques amateurs et de quelques marchands. Ce n'est pas faute à lui d'avoir produit, de 1790 jusqu'aux environs de 1840. Ses toiles se comptent par milliers, il en brossait quelquefois deux ou trois par jour.

Toiles étranges, farouches, empâtées, représentant habituellement de grands carrés de sol, la plupart sans accident ; des amas de broussailles, avec le ciel à ras de terre ; des ciels brouillés, profonds, tristes ; — tout cela largement peint et d'un ton juste.

Ce brave Michel avait une spécialité qui ne devait pas aider beaucoup à son succès auprès des gens du monde : il ne peignait que Montmartre et ses environs, ses carrières, ses moulins, ses plaines nues. C'était sa campagne romaine, à lui. Tous les jours, régulièrement, avec sa femme et sa bellefille, il se mettait en route, sa boîte à dessin à la main, cherchant des motifs et levant des croquis.

Les tableaux qu'il accumulait ainsi, il ne les vendait pas, il ne cherchait pas à les vendre. C'était surtout pour lui qu'il travaillait dans sa vieillesse, — Une fois cependant, en 1841, il voulut vider ses greniers et faire une vente de ses études ; il rassembla plus d'un millier de peintures sur papier et environ deux mille dessins grands et petits ; il y joignit un certain nombre de bibelots, dix-huit pendules, deux cents cannes de toute sorte et sa bibliothèque, composée de deux mille volumes.

Le tout lui rapporta... 2,500 francs net.

On avait vendu ses études par lots de dix, quinze, vingt. Michel était philosophe ; il ne s'étonna pas de ce résultat.

— Bah ! dit-il en riant, c'est encore bien heureux que j'aie vendu mes ouvrages au même prix que les belles pommes !

Il n'en avait pas toujours été ainsi. Michel avait eu son heure sous l'Empire et sous la Restauration. Il avait fréquemment exposé ; mais il n'en était alors qu'à sa première manière, et ce n'était pas la bonne. Ainsi que Corot, son talent ne se caractérisa et ne s'affirma qu'après la cinquantaine.

A partir de ce moment, Michel devint l'artiste original (fue j'ai essayé de faire comprendre. Il se

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creusa un chemin nouveau, solitaire, où il ne devait être suivi que bien plus tard. Il fut, je ne dirai pas comme A. de la Fizelière, le précurseur du paysage moderne, mais le précurseur du paysage réaliste.

Je vais faire tressaillir le cœur de M. Zola en lui révélant jusqu'à quel point Michel poussait l'amour du vrai. C'est un trait recueilli de la bouche même de sa veuve.

« Il aimait tant son Paris et son Montmartre, messieurs, qu'il allait jusqu'à peindre les dépotoirs de Pantin ; et quand on desséchait un réservoir pour le vider dans un autre, Michel était là avec sa boîte ou son crayon pour saisir un effel de cascade. Rien ne lui répugnait; nous nous saumons sous le vent empesté, lui restait là, et ne rentrait qu'après avoir terminé son étude.

« — Tiens ! disait-il en revenant, c'est comme un torrent de Suisse !... C'est même d'un bien plus beau ton... c'est doré comme un Cuyp ! »

Michel, on le voit, devançait son époque. Mais, au contraire de Corot, il s'enfonçait sensiblement dans l'ombre et dans l'oubli. Lorsqu'il mourut, en 1843, il ne connaissait plus personne et n'était plus connu de personne. Il avait quatre-vingts ans.

Après sa mort, comme toujours, il y eut une réaction en sa faveur. On le découvrit. Charles Jacque, Thoré, Paul Lacroix, Alfred Sensier, les frères Stevens, le marquis du Planty et quelques autres furent les promoteurs de ce mouvement. Néanmoins, les toiles fauves de Michel, pendant longtemps encore, dépassèrent difficilement le chiffre de cent francs.

Aujourd'hui, le branle est donné. Michel est à la mode, c'est un grand artiste ;\e Luxembourg l'achète.

Pourvu qu'on n'ait pas choisi quelque chose de trop doré !

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