HENRI MONNIER
Il y a des gens qui savent extraire de l'or de n'imjDorte quoi.
Il y en a- d'autres — Henri Monnier était de ce nombre — qui savent exprimer du comique de n'importe quels personnages.
Un jour, l'aimable parodiste trouva moj^en de nous amuser avec l'imitation de deux célébrités, — un savant et un professeur, — qu'il avait connus dans sa jeunesse.
En rentrant chez moi, je jetai sur le papier quelques-uns des traits principaux de cette charge. Puis, cela fut enfoui dans un tiroir.
Aujourd'hui, je retrouve ce dialogue, et je le donne tel quel. Mais ce que je ne puis donner, ce sont les gestes d'Henri Monnier, ses intonations, ses tics nerveux qui faisaient de cette imitation une étude si réussie et un portrait si com.plet.
{La scène se passe dans un château, à quelques lieues de Paris, chez une dame du meilleur monde.)
Le Professeur. — Enfin, monsieur, je vous rencontre donc ! C'est un vrai cadeau que me fait la baronne de me procurer l'occasion de considérer face à face un savant tel que vous.
Le Savant. — C'est à moi, monsieur, de me féliciter de cette heureuse rencontre.
Le Professeur. — Je suis venu passer les vacances dans cette province. Je me tue à Paris, j'ai tant d'occupations, dans ce maudit pays-là !
Le Savant. — Monsieur est peut-être avocat ou négociant ?
Le Professeur. — Du tout, du tout, du tout. Je suis professeur, moi, à Paris ; je suis professeur.
Le Savant. — Et que professe monsieur, à Paris.
Le Professeur. — Vous ne savez donc pas ? J'ai un cours public, je suis professeur national... Parbleu ! voilà de bien beaux arbres ! Qu'en dites-vous, hein, hein?
Le Savant. — En effet, et...
Le Professeur. — Vous connaissez ma grammaire ?... c'est du bon numéro, ça !
Le Savant. — Excusez-moi ; je n'ai parcouru que celles de Waill3% de Restant...
" Le Professeur. — Oui, oui, oui. On dit que vous êtes un savant ; vous memontrerez vos ouvrages, je vous donnerai mon avis... Ma salle est superbe, au moins. A ma dernière séance, on ne pouvait pas se remuer! Oh ! il y avait bien au moins mille âmes.
Le Savant. — Diable ! cela doit bien vous fatiguer ?
Le Professeur. — Moi? Ah ! parbleu oui ! je ne suis pas si bête, moi ! Ah bien ! oui, fatigué ? Je ne dis rien, moi, ni A ni B; je ne dis rien, je démontre... un tableau, un crayon... Je ne dis rien, moi !
Le Savant. —Vous êtes modeste, monsieur, et je suis bien persuadé...
Le Professeur. — Ce n'est pas ça, vous n'y êtes pas, mon cher ; ce n'est pas ça. Quand vous vien-
HENRI MO.NMER 239
drez à Paris, venez chez moi, vous verrez. Je vous donnerai une carte d'entrée. Mon secrétaire... mon portier est là... je ne me mêle pas de ça. Je suis souverain, moi ; je fais la loi... Tenez... (// frappe sur le gousset de sa culotte.) Tenez... tenez., entendez-vous ? des 7noutons des mout07is!
Le Savant. — Que voulez-vous dire par ces mots ?
Le Professeur. — De beaux et bons louis. On appelle ça comme ça. C'est du bon numéraire, hein, hein, pas vrai? J'ai barre sur tout le monde, j'ai mes entrées à tous les spectacles, à l'Opéra, au Français, aux Italiens, partout, partout. C'est bien agréable, ça, pas vrai, hein, papa?
Le Savant. — Avec tant de moyens de dissipation, le temps doit vous paraître bien court.
Le Professeur. — Ça n'est pas ça, vous ne comprenez pas, je fais ce que je veux. C'est moi qui étais interprète du cabinet; je travaillais avec le roi, avec tous les seigneurs. Connaissez-vous ma lunette-7nère ?
Le Savant. — Quelle lunette ?
Le Professeur. — Parbleu ! la lunette que le czar m'a envoyée. Tenez, la voilà, elle est montée en or fin. C'est du cuivre, pas vrai ! c'est du cuivre, ça, mon camarade, hein, hein ?
Le Savant. — Voilà, sans contredit, une belle lunette; apparemment que...
Le Professeur. — Vous n'y êtes pas. Et ma tabatière, la connaissez-vous? Je vais vous la montrer. Regardez : c'est poli, ça, c'est poli, c'est du bon numéro. Mais, à propos, avez-vous remarqué ma culotte ? Elle est bien faite, ma culotte, pas vrai ? hein, hein, qu'en dites-vous, papa?
240 PORTKAITS CO.NTEMPORAINS
Le Savant. — Mais je dis qu'elle paraît fort bien faite.
Le Professeur. — Ça n'est pas ça. Le tailleur ne travaille que pour moi... A propos, où en étions-nous? Vous deviez venir à Paris. Oh ! vous ferez votre chemin, c'est moi qui vous le dis. Je m'étais bien aperçu, papa, que vous étiez un savant. Je vous recommanderai, je parlerai de vous. C'est moi qui professe les lundis, mercredis, samedis, à trois heures précises. Vous verrez des dames, des élégants, des savants aussi. Je reçois qui bon me semble à mes séances. On croit que je me fatigue; eh bien, point du tout; j'annonce ma leçon, et il y a des suppléants qui disent le reste. Moi, je me fais apporter un bouillon.
Le Savant. — Il est fort heureux pour vous que le public...
Le Professeur. — Vous n'y êtes pas. Il n'y a que moi à Paris. Il faudra dédier vos ouvrages à l'Académie des Arcades. Je vous ferai vendre ça, moi !
Le Savant. — Hélas ! tant d'autres m'en ont dit autant !
Le Professeur. — On vous a maltraité, papa, je le vois bien... Mais ne vous semble-t-il pas comme à moi qu'il commence à faire frais? Si nous renti'ions, car le serein...
Le Savant, — Il est vrai (^u'à la camjjagne plus qu'ailleurs.
Le Professeur. — Ce n'est pas ça, vous n'y êtes pas. Quand on professe, il faut prendre garde de s'enrhumer, et quelquefois un catarrhe, une fluxion sur les dents... il faut si peu de chose !... C'est que j'ai de belles dents, moi! avez-vous vu mes dents?
HE.NRI MONMER 241
Regardez, voilà ce qu'on appelle des dents, hein, hein? C'est du bon numéro ça? Dame, il faut montrer ses dents quand on parle en public. Adieu monsieur, vous viendrez à mon cours, pas vrai, quand vous serez à Paris ! C'est moi qui professe.
Le Savant. — Je vous présente bien le bonsoir monsieur.
MARC DE MONTIFAUD
Qu'est devenue Tàntique cliasteié de la Revue des Deux- Mondes ?
Tout s'en va ! — Ce vénérable recueil, qu'on pouvait autrefois laisser traîner impunément sur les tables des familles, a publié dans son dernier numéro une pièce de vers à faire rougir Marc de Montifaud lui-même — ou elle-même.
Ces vers, intitulés : Après une lecture d'Indiana, sont des vers d'Alfred de Musset, restés inédits jusqu'à présent, et qui auraient pu le rester encore sans inconvénient pour sa mémoire.
Ils portent bien leur date de 1836 et sont de la première manière du poète, manière échevelée, comme on en jugera par ce début :
George, avant de l'écrire, est-ce que tu l'as vue Cotte scène terrible, où Noun à demi nue Sur le lit d'Indiaiia s'enivre avec Raymon ? Quand de crainte et d'amour la créole tremblante Le regarde pâlir sur sa gorge brûlante. Tandis qu'à leurs soupirs se mêle un autre nom ?
Eh bien ? Eh bien ? Eh bien ?
Je viens d'écrire le nom de Marc de Montifaud.
Cet écrivain, connu jusqu'à présent par des publications assez égrillardes, vient de faire paraître un roman : Madame Ducroisy.
Pour le coup, Emile Zola est tombé, et l'auteur
MARC DE MONTIFAUD 243
de la Fille Èlisa peut mettre la main à la poche pour chercher son mouchoir (se fouiller).
Madame Ducroisy est l'histoire d'une jeune femme qui commence par l'hj'stérie et finit par l'idiotisme.
Dès le premier chapitre, l'auteur proteste de l'honnêteté de ses intentions et de son respect pour la morale :
« Le 17 janvier au matin, la porte de M. Aloysius Brandt s'étant ouverte tout à coup... Ah ! pardon, une parenthèse... Hâtons-nous de dire que, si la porte s'ouvrit ainsi, ce n'est pas qu'elle fût construite sans verrous. Juste ciel ! gardez-vous de le croire ; ce serait une véritable indécence que d'introduire dans un roman une porte qui n'aurait point de verrous .. Nous jurons donc que, si la porte s'était ouverte, c'était qu'elle était poussée par un vigoureux coup de pied. Nous affirmons aussi que ceux qui se trouvèrent en présence ne profitèrent point de cette soudaine ouverture pour se déshabiller, se mettre tout nus, entrer dans un bain, en un mot accomplir une foule d'actes répréhensibles. »
Il ne faut pas se fier cependant à ce ton d'ironie.
Tout à l'heure, on verra M. Aloysius Brandt, sculpteur de son état, prendre mesure d'une statue à M""* Ducroisy et obtenir d'elle de longues heures de séances dans son atelier.
Ici les réminiscences de Manette Salomon abondent.
On peut contempler tout à l'aise l'anatomie de M""^ Ducroisy posant une Léda qui attend le cygne,
se rassasier de sa chamalUé et l'admirer dans ses moindres détails.
« Que cette cuisse ainsi rejetée me donne de mal! » s'écrie Aloysius.
Et il ajoute :
« Quand je pense qu'il y a des animaux qui tortilleraient une draperie là-dessus ! des ignares qui passeraient à côté de ce mouvement sans le voir... Une draperie là! on subit ça quand on y est forcé par la cour d'assises ou les musées de province... Allège donc un peu tes extrémités ! Le craquant du muscle, je m'en charge. »
Le craquant du muscle! est-ce assez Goncourt?
Tout est pastiche, d'ailleurs, dans ce livre étonnant. L'épisode de la petite fille de l'ouvrier, mourant avec un chat maigre et jaune qui lui tient les pieds chauds, semble détaché de V Assommoir.
Le chapitre où M'"* Ducroisy, à force de poser des Léda, est obligée de subir l'opération du trépan, est encore un joli chapitre. « On venait de tracer sur les parties molles de la tête, complètement rasée dans un endroit, l'incision cruciale offrant la figure d'un T ; on relevait les lambeaux de chair, en même temps qu'à l'aide d'une spatule on détachait le péricrâne. L'instrument perforateur, monté sur son arbre et représentant tout à fait la forme d'un vilebrequin, jouait depuis quelques secondes, et le mouvement de rotation s'accomplissait, ponctuel, « régulier... »
Gracieux tableau !
Il y en a beaucoup de ce genre, et de l'autre