ERNEST RENAN
M. Ernest Renan n'a pas écliappé à ce besoin d'autobiographie qui s'empare de quelques sexagénaires. Sous le titre de Souvenirs d'enfance et de jeunesse^ il publie dans la Revue des Deux Mondes de véritables mémoires. Les pages consacrées au séminaire de Saint-Sulpice ont la valeur d'un chapitre d'histoire. On j trouve des physionomies de prêtres plus amusantes qu'on ne le croirait, des tètes de vieux savants brossées avec une verve à la Callot, — celle-ci entre autres, un professeur de mathématiques et de physique, M. Pinault.
« Criblé de rhumatismes, il semblait cumuler en sa personne toutes les façons dont un corps peut être contrefait. Sa laideur extrême n'excluait pas de ses traits une singulière vigueur, mais il négligeait la propreté à un degré tout à fait choquant. Dans son coui^, un vieux manteau et les manches de sa soutane servaient à essuyer les instruments et en général à tous les usages du torchon ; sa calotte, rembourrée pour préserver son vieux crâne des névralgies, formait autour de sa tête un bourrelet hideux. Avec cela, éloquent, passionné, étrange, parfois ironique, spirituel, incisif. Il avait peu de culture littéraire, mais sa parole était pleine de saillies inattendues. On sentait une puissante individualité, que la foi s'était assujettie.
mais que la règle ecclésiastique n'avait pas domptée. C'était un saint, c'était à peine un prêtre, ce n'était pas du tout un sulpicien. »
Il n'y a pas que des savants crasseux à Saint- Sulpice. Comme contraste, M. Ernest Renan se plaît à tracer le portrait d'un beau prêtre de vingtsix à vingt-liuit ans, son directeur en philosophie. Les tons les plus suaves, les plus caressants viennent se grouper sur sa palette :
« Il avait la ravissante figure rose d'une miss anglaise, de beaux grands yeux où respirait une candeur triste. C'est le plus extraordinaire exemple que l'on puisse imaginer d'un suicide par porthodoxie mystique. M. Gottofrey eut certainement été, s'il l'avait voulu, un mondain accompli. Je n'ai pas connu d'homme qui eût pu être plus aimé des femmes. Il portait en lui un trésor infini d'amour,., puis, avec une sorte de fureur, il s'ingéniait à s'anéantir lui-même. On eut dit qu'il voyait Satan dans les grâces dont Dieu avait été pour lui si prodigue. Un vertige s'emparait de lui en se voyant si charmant; il était comme une cellule de nacre oti un ])etit génie pervers serait toujours occupé à broyer sa perle intérieure. »
Le portrait est joli, je le répète; il tourne même au précieux. Encore, s'il s'arrêtait là; mais l'enthousiasme de M. Renan ne connaît pas de bornes, et il gâte tout par des touches singulièrement hasardées.
« J'ai toujours pensé qu'il y eut en la vie de M. Grottofrey un roman secret, quelque erreur
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héroïque sur l'amour... Tantôt je le vois perdu au ciel, parmi les troupes (Tanges roses d'un paradis du Corrège ; tantôt je me figure la femme qu'il eût pu rendre folle d'amour Je p,agellant pour toute Véternité. »
Cette flagellation est bien du prêtre mal étouffé que recèle M. Ernest Renan !
Une fessée dans quelque lavoir céleste.
Ce beau M. Gottofrey devait d'ailleurs exercer une grande influence sur le néophyte de Tréguier, c'était lui qui devait porter la foudre dans sa conscience. Ecoutons là-dessus M. Ernest Renan :
« M. Gottofrey me parlait très rarement, mais il m'observait attentivement. Mes argumentations, faites d'un ton ferme et accentué, l'étonnaient, l'inquiétaient... Un soir, il me prit à part; il me parla avec éloquence de ce qu'a d'antichrétien la confiance en la raison, de l'injure que le rationalisme fait à la foi. Il s'anima singulièrement, me reprocha mon goût i3our l'étude. La recherche, à quoi bon? Tout ce qu'il y a d'essentiel est trouvé; ce n'est point la science qui sauve les âmes. Et, s'exaltant lieu à i^eu, il me dit avec un accent passionné : « Vous n'êtes pas chrétien ! »
Ces traits et beaucoup d'autres rendent très intéressante la lecture des Souvenirs d'enfance et de jeunesse.
On y voit que l'auteur eut de bonne heure son libre parler sur toutes choses. En aucun temps, par exemple, il ne paraît avoir été dupe de Lacordaire et de ce qu'il appelle ses pantalonnades en chaire.