MADAME DE R É M U S A T
dialogues entendus, des scènes de chambre d'où Bonaparte ressort comme un homme fort mal élevé, dur, sombre, toujours irrité ou sur le point de l'êtrci cherchant à embarrasser ies gens, insolent pour le plaisir, ne sachant pas rester une minute en place, un agité de la pire espèce.
Etait-il de bonne humeur, par hasard, cette bonne humeur se traduisait par des « plaisanteries de fumiste ». Il devenait taquin, insistant, toujours de mauvais goût. On sait que son tic le plus habituel était de tirer l'oreille à ses interlocuteurs, aux soldats, aux maréchaux, aux ministres et même aux femmes. L'oreille de M"® de Rémusat n'a pas été plus épargnée que les autres. C'est elle qui l'avoue.
Voici un échantillon des saillies de ce soldat maigre et jaune : Le premier soir qu'il coucha aux Tuileries, il ne trouva rien de mieux que de dire en riant à Joséphine : « Allons, petite créole, venez vous mettre dans le lit de vos maîtres ! » Quelle délicatesse d'esprit !
Les Mémoires de M^^ de Rémusat sont un arsenal d'anecdotes, presque toutes inédites. Il y en a de toutes mains et de toutes sortes, et même d'assez vives. Ce n'est pas précisément par ses beaux côtés qu'elles représentent le vainqueur de l'Italie.
Un point de vue sur lequel M"'* de Rémusat revient avec plus d'instance que les autres historiens, c'est la nature de l'affection que Bonaparte avait pour ses sœurs. Cela est plus grave que tout le reste. « Une fois, raconte-t-elle, la mère de M"* Moreau, étant à la Malmaison, s'était permis des plaisanteries amères sur une intimité scanda-
276 PORTRAITS CONTEMPORAI.NS
leuse qu'on soupçonnait entre Bonaparte et sa jeune sœur Caroline. »
Quelques pages plus loin, M""" de Rémusat rapporte les confidences attristées de Joséphine à propos d'une infidélité de son époux. « Ce fut dans les entretiens que nous eûmes à cette occasion qu'elle commença à me donner sur lui des notions qui m'étaient encore tout à fait inconnues. Le mécontentement qu'elle éprouvait me fit penser cependant qu'il y avait ({uelque exagération dans l'amertume de ses plaintes. A l'entendre, il n'avait aucun principe de morale; il dissimulait alors le vice de ses penchants, parce qu'il craignait qu'ils ne lui fissent tort; mais si on le laissait s'y livrer en paix sans lui en faire la moindre plainte, peu à peu on le verrait s'abandonner aux passions les plus honteuses. N''avait-il pas séduit ses sœurs les unes après les autres ? »
L'accusation est grosse, et, à défaut de preuves, peut-être aurait-il mieux valu que M'"^ de Rémusat ne s'en fît pas l'écho. Mais empêchez donc une femme de jaser sur ces matières !
Elle n'oublie pas non plus de rappeler les bruits outrageants qui coururent sur l'époux d'Hortense de Beauharnais et sur sa paternité contestée. La malignité publique donnait son premier enfant (mort du croup en 1807) à Bonaparte. Si la plupart do ces faits sont vrais, il faut convenir que le « héros des temps modernes », subornant ses sœurs, déshonorant son frère, était un assez vilain monsieur dans la vie intime.
L'impression générale qui se dégage de ces Mémoires est singulière et principalement mélan-
M A D A St E DE R K M U S A T 277
colique. On en arrive à partager l'aversion qui gagne petit à petit M""^ de Rémusat, et son dégoût à vivre des bienfaits d'un homme jDour lequel son estime s'en va lambeaux par lambeaux. D'abord éblouie par le prestige de sa gloire militaire, elle cherche à expliquer Bonaparte mari, à comprendre et à excuser l'homme d'intérieur. Mais, d'excuse en excuse, elle envient à perdre pied.
On la voit alors se rattrapant à des conversations littéraires du despote. Mais là encore le caractère entier, butor ou boudeur de Bonaparte se trahit à chaque instant. Si, dans un élan généreux, il entreprend de rassembler autour de lui périodiquement quelques écrivains d'élite, soyez sûr que ces réunions seront brisées au bout de quelques semaines. Il aura suffi pour cela d'un orateur imprudent, s'exprimant au nom de la liberté de penser et exaltant les bienfaits du droit d'écrire.
La pauvre femme sent combien sa situation est sinon équivoque du moins en désaccord avec sa conscience. De jour en jour, l'homme de Brumaire accumule les énormités, les coups de tête. M""^ de Rémusat gémit, M. de Rémusat baisse la tête, mais tout les deux gardent le silence. Ils essaient au moins de nous faire croire à leurs visages attristés, et ils gardent leur situation. On a la famille, des obligations ; le pli de l'obéissance est pris, et avec l'obéissance ce quelque chose qui ressemble à de l'affection machinale.
Voilà ce qui donne un accent particulier à ces Mémoires, où le pamphlet se débat dans des liens de reconnaissance et lutte contre les révoltes sourdes de la dignité. Beaucoup y reconnaîtront
278 PORTRAITS r.ONTEMPORAI.NS
des chapitres de leur histoire en un autre temps et sous un autre régime.
J'arrive à la valeur littéraire des Mémoires de ikT"^ de Rémusat. Elle est évidemment de second ordre; cela ne dépasse pas le niveau de la duchesse d'Abrantès. D'ailleurs, l'auteur n'y met aucune prétention, il lui suffit de se faire comprendre. De là des répétitions de mots, une indilTérence plutôt qu'une inexpérience de style. Il me semble pourtant qu'il était du devoir du père ou du fils de revoir des phrases comme celle-ci (écrite après l'exécution du duc d'Enghien) : « Ah ! sans doute, il est si pénible de rougir vis-à-vis de soi-même de l'état qu'on a embrassé, il est si doux d'aimer les devoirs qu'on s'est imposés, il est si naturel de vouloir s'embellir tt son avenir et celui de sa pairie, que ce n'est qu'avec peine et après un long débat qu'on accueille la vérité qui doit vous ftét?Hr la vie. *
C'est un galimatias absolu.