H. ROLLE
L'ennemi le plus terrible de Victor Hugo a été ce Rolle qui vient de s'endormir dans l'indifférence littéraire. Il faisait la paire avec Cxustave Planche.
Pendant de nombreuses années, Hippolyte Rolle avait occupé le feuilleton théâtral du National comme on occupe une place forte. Il signait X, et cet X avait fini par devenir aussi redoutable que le J. J. des Déba.ts. Lorsque mourut le National, Hippolj^te Rolle trouva asile au Constitutionnel, où il exerça les mêmes fonctions avec la même absence d'aménité.
L'homme était de haute taille et d'une irréprochable correction de costume. Mais de toute sa personne s'exhalait une odeur de sécheresse et de sévérité. Un magistrat qui se sait regardé n'aurait pas donné plus d'importance à sa démarche et à son port de tête On sentait quelqu'un qui croyait à sa cravate.
Il ne croyait pas rien qu'à sa cravate ; il croyait aussi à son jugement et à son style. La vérité est qu'Hyppolyte Rolle aurait été l'honneur d'une administration.
En sa qualité de classique qu'il s'imaginait être, il avait une antipathie profonde pour Victor Hugo. Il le mesurait à sa petite aune, et son nom seul avait le privilège de le faire sortir de sa froideur
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habituelle. En ces jours de justice, il lui reconnaissait de la facilUé, un certain don de versification, mais il s'arrêtait là. En dehors des Odes et Ballades, tout l'horripilait dans l'œuvre de Victor Hugo.
Il avait hérité de la plaisanterie gourmée des écrivains de la Restauration, des Saignes et des Jal. Il avait la citation vulgaire, et toujours sous la plume les noms des maîtres et des modèles. Veut-on avoir une idée de sa critique étroite et pédante ? Je prends un fragment du feuilleton où il épluchait plutôt qu'analysait les Burgraves. Du drame il en arrivait à la préface, et il s'exprimait ainsi :
« M. Victor Hugo ajoute à sa préface des notes qui ont aussi leur prix. Il y déclare, par exemple, en propres tertnes, que M. Guyon est un artiste de haute taille par l'intelligence comme par la stature, et qu'on croirait, à le regarder avec son habit de fer et sa grande peau de loup sur les épaules, voir sortir de l'église de Fribourg-en- Brisgau le vieux Berthold de Zœringen, ou de la collégiale de Francfort, le foi'midable Gunther de Schwarzbourg. M. Victor Hugo hésite entre Berthold et Gunther, comme tout à l'heure entre la civilisation et les Titans ; il félicite M. Guyon de ressembler à l'un ou à l'autre... M Beauvallet est patriarche au premier acte, héros au deuxième, père au dernier {Et pourquoi pas ?). Qwixwi à Guanhumara, elle a réalisé merveilleusement l'idéal de l'auteur : la statue qui marche et qui regarde avec un regard de vipère.
n. ROLLE 291
Que M. Hugo est heureux de voir à la fois tant de choses et d'en tirer une si grande satisfaction ! »
Voyez-vous cette moquerie menue, tatillonne, aux lèvres pincées ? Et comme M. Hippolyte Rolle est peu heureux dans ses deux exemples de Berthold et de Gunther, qui sont précisément admirables, et qui, dans leur peu de lignes, forment un tableau saisissant !
Si appuyé qu'il fût par le clan nombreux des lecteurs à courte vue, Hippolyte Rolle n'échappa pas toujours aux épigrammes de la jeunesse littéraire d'alors. L'auteur des Odes funambulesques ne fut pas des derniers à lui décocher ses flèches, et Paris s'amusa pendant un jour du rondeau suivant :
ROLLE n'est plus VERTUEUX
Que l'Aurore ait à son corsage Cent mille fleurs pour entourage Et teigne de rose le ciel, Rolle dort comme un immortel, Sans s'inquiéter davantage; Mais que, sur sa lointaine plage, L'Odéon donne un grand ouvrage, Rolle s'y rend, plus solennel Que l'Aurore !
Ce capricieux personnage.
Dont, par un heureux assemblage.
Le patois traditionnel Plaît au Constitutionnel, Aime mieux voir lever Bocage Que l'Aurore !
Dans ces dernières année, Hippolyte Rolle avait eu le bon goût de se faire oublier.
MAURICE R-OLLINAT
LES NEVROSES
Charles Baudelaire a fait école en poésie, cela n'est pas niable. Il voyait triste, il voj^ait noir, il voj'ait même plus que noir, il voyait funèbre ; il voyait macabre, il voyait farouche, il voyait criminel. Tout est permis en art. A y regarder de près, il y a plus de douleurs dans l'humanité que de joies. On voit dans un musée particulier d'Amsterdam une toile de Rembrandt, qu'on ne montre qu'avec de certaines réserves, représentant un homme étendu sur le dos, trépassé et le ventre ouvert. C'est horrible, c'est hideux, mais c'est de l'art.
Baudelaire était un Rembrandt à sa manière. Il a fait la Charogne, le Vin de V Assassin^ Y Ivrogne qui a jclé sa femme dans un puits, les Femmes damnées et bien d'autres pièces réunies sous un titre qu'on n'accusera pas au moins d'hypocrisie : les Fleurs du mal. Un incontestable et très particulier talent de styliste éclate dans ce livre, qui a eu une influence considérable sur les jeunes imaginations qui en ont fait leur pâture, et parmi lesquelles je citerai, qu'ils s'en défendent ou non, Villiers de l'Isle-Adam, Stéphane, Mallarmé, Verlaine, Charles Gros.
Sans Baudelaire, M. Maurice Rollinat existe-
MAURICE ROLLIXAT 293
rait-il ? Voilà ce qu'on est en droit de se demander après avoir lu les Névroses. Oui, sans doute, car il a une nature de poète, mais il existerait autrement. Il serait demeuré ce qu'il est à un haut degré : un poète agreste, un Briseux ou plutôt un La Morvonnais du Berry. Charles Baudelaire lui a ouvert de nouveaux horizons, assez peu séduisants d'ailleurs, et lui a donné des appétits d'insanité et de perversité. M. Maurice Rollinat se confesse de ces appétits et n'en paraît pas plus heureux, s'il faut s'en rapporter à la deuxième pièce des Névroses, qu'on peut considérer comme une préface :
La mauvaise pensée arrive dans mon âme, En tous lieux, à toute heure, au fort de mes travaux ; Et j'ai beau m'épurer dans un rigoureux blâme Pour tout ce que le Mal insufïïe à nos cerveaux, La mauvaise pensée arrive dans mon âme.
Mon crâne est un cachot plein d'horribles bouffées,
Le fantôme du crime à travers ma raison
Y rôde, pénétrant comme un regard de fées.
Faut-il que ma vertu s'abreuve de poison ?
Mon crâne est un cachot plein d'horribles bouffées.
Le Mal frappe sur moi comme un flot sur la grève: Il accourt, lèche et fuit, sans laisser de limon. Mais je conserve, hélas ! le souvenir du rêve Où j'ai failli saigner sous l'ongle d'un démon. Le mal frappe sur moi comme un flot sur la grève.
La pièce a sept autres stances, qui ne sont guère meilleures que celles-ci. Les Névroses sont divisées en cinq livres : Les Ames. — Les Luxures. — Les Refuges. — Les Spectres. — Les Ténèbres.
Il suffit de jeter un coup d'œil sur les titres des pièces qui composent ces cinq livres pour être plus complètement renseigné. Ce sont: le Magasin de Suicides, Y Ange pâle, M^^^ Squelette^ la Blanchis-
seuse du Paradis, les Bienfaits de la Nuit (Baudelaire avait fait les Bienfaits de la Lune), la Ballade du Cadavre, YEnterré vif, le Bourreau monomane, Villanelle du Ver de terre, le Soliloque de Tropmann, la Baudet poitrinaire, le Rondeau du guillotiné, la Daine en cire, V Ensevelissement^ la Putréfaction, etc., etc. Chacune d'elles est dédiée par l'auteur à un de ses amis. Il a trois cents amis environ. Je lui en fais mon compliment.
En général, ces pièces sont traitées avec un soin remarquable ; la rime n'y est jamais commune. L'ouvrier a sa place au premier rang parmi ses confrères. Je ne répondrais pas, cependant, que de tout cet ensemble de curiosités et de Mdeurs, il ne se dégageât une sorte de monotonie. La recherche, contrairement à son but, engendre parfois la fatigue. Il arrive aussi qu'à force d'outrance^ M. Maurice Rollinat côtoie la parodie ; un souffle de mystification circule à travers son œuvre et fait froncer le sourcil au lecteur, si préparé qu'il soit. » On se moque de moi ! » murmure celui-ci, et il croit à un pari, à une gageure, ou du moins à un exercice quelconque, quelque chose comme la danse des œufs ou le trapèze. Dès lors, la confiance est détruite.
11 est diflicile, par exemple, de croire à la sincérité de M. Maurice Rollinat lorsqu'il dit ainsi son amour pour la Belle Fromagère :
Elle allait portant haut, clans l'étroit magasin, Son casque de cheveux plus noir que le fusain,
Et, douce trotteuse en galoches.
Furetait d'un air gai dans les coins et recoins, Tandis que les boudons, jaunes comme des coings,
Se liquéfiaient sous les cloches.
MAURICE BOLLINAT 295
Quand sa lame entamait Gruyère ou Roquefort, Je la voyait peser dessus avec effort,
Son petit nez frôlant les croûtes ; Et rien n'était mignon comme ses jolis doigts Découpant le Marolle infect où, par endroits,
La vermine creusait des routes.
Près de l'humble comptoir où dormaient les gros sous, Les Géromés, vautrés comme des hommes saouls,
Coulaient sur leur clayon de paille.
Mais si nauséabonds, si pourris, si hideux. Que les mouches battaient des ailes autour d'eux.
Sans jamais y faire ripaille...
Je m'arrête... Et cependant, cela n'est rien auprès du livre des Spectres. Là, nous sommes en plein cabinet des horreurs, chez Mme Tussaud. Après François Villon, Jourdan coupe-tête. Contemplez les orbites sans yeux, les dents sans gencives, les nez réduits, les couteaux ensanglantés, les cervelles éparses, tout un cauchemar où la férocité de Goya est dépassée !
Et dire que c'est le même homme qui, dans un coin de ce volume excessif, a caché la mignonne chanson du Petit Lièvre :
Brusque, avec un frisson De frayeur et de fièvre.
On voit le petit lièvre S'échapper du buisson.
Dans le matin pâlot.
Leste et troussant sa queue, 11 fait plus d'une lieue D'un seul trait, au galop, 11 s'arrête au solo Du joli hoche-queue,
Près de l'eau
Verte et bleue.
Terrains mous, terrains durs, En tout lieu son pied trotte;
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Et poudreux, plein de crotte, Ce rôdeur des blés mûrs Hante les trous obscurs Où la source chevrote,
Les vieux murs
Et la grott(?.
C'est dans ces petits tableaux rustiques que je veux voir le meilleur du talent de M. Maurice Rollinat.
Plus petit encore que le Petit Lièvre est V Enterrement de la Fourtrd :
Les fourmis sont en grand émoi ; L'àme du nid, la reine est mortel Au bas d'une très vieille porte, Sous un chêne va le convoi.
Le vent cingle sur le sol froid La nombreuse et fragile escorte.
Les fourmis sont en grand émoi :
L'àme du nid, la reine est morte !
Un tout petit je ne sais quoi Glisse, tiré par la plus forte :
C'est le corbillard qui transporte La défunte au caveau du roi.
Les fourmis sont en grand émoi 1
Nous voilà loin du Rondeau du guillotiné, et de Satan et de ses pompes. Oh ! ce Satan ! M. Maurice RoUinatest un des derniers à y croire. Que dis-je ? On jurerait qu'il s'efforce à lui ressembler. Il y a du Satan, en efïet, dans le portrait qu'il a cloué au frontispice de son volume.