SAINTE-BEUVE
C'est chez le docteur Véroii, alors propriétaire et directeur du Constituiio?inel, que je vis pour la première fois Sainte-Beuve. Il écrivait dans ce journal ses Lundis, qui étaient le régal des délicats, pendant que moi, débutant modeste, j'y publiais à des intervalles irréguliers des portraits de la fin du dix-huitième siècle, — ceux-là mêmes qui ont été réunis sous le titre : les Oubliés et les Dédaignés.
Je ne veux point, à cette occasion, essayer une étude du célèbre critique ; je ne me sens pas suiTisamment préparé pour ce travail formidable et délicat. Mon intention est seulement de raconter une anecdote qui a, du moins, le mérite de l'inédit.
Tous les vendredis, Sainte-Beuve avait pour coutume d'aller communiquer son article manuscrit au directeur du Constitutionnel, à qui cet acte de déférence littéraire était on ne peut plus agréable. Tel autrefois, sans doute, Horace soumettait les épreuves de ses odes au chevalier Mécène.
Pour ces graves séances du vendredi, la consigne était rigoureusement donnée; la porte était fermée, même aux intimes; Sophie, l'impitoyable Sophie, veillait sur le seuil; et les trois Grâces en personne eussent vainement, à cette heure solen-
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nelle, sollicité riioniieur d'être introduites auprès du maître de céans, si galant d'habitude. On était alors tout entier à Rousseau ou à Montaigne, à lord Chesterfield ou au président de Brosses ; on discutait, on coupait, on abrégeait une citation, on développait tel point de vue, M. Véron disait : « Il faut ceci ! » ou « Il faut cela ! — Croyez-vous ? » répliquait Sainte-Beuve. Et tous les deux étaient heureux de cet entretien; tous les deux s'applaudissaient, l'un d'être écouté, l'autre d'être consulté. Pour rien au monde, ils n'auraient renoncé à leurs vendredis.
Cependant l'orage grondait sourdement autour de ces deux épicuriens de la philosophie et des belles-lettres. Un matin qu'ils passaient au van de la discussion la plus serrée un article haché menu d'où sortait beaucoup de poussière, — la porte fut tout à coup forcée par des spéculateurs tenant à la main plusieurs paquets de billets de banque... qui n'étaient pas destinés au membre de l'Académie française. Le financier Mirés était à leur tête. Une heure après cette invasion de millionnaires, la vente du Constitutionnel était opérée.
Dire la douleur de Sainte-Beuve est chose iml^ossible. Dans son désespoir, il ne parlait rien moins que de retourner à Lauzanne, ou de s'aller enfermer pour le reste de ses jours à Port-Impérial, dont il venait de terminer l'histoire. Sur ces entrefaites arrivèrent les propositions du Moniteur; Sainte-Beuve se décida à les accepter, après avoir livré bataille à une multitude de scrupules et les avoir glorieusement terrassés. Mais afin de n'être pas taxé d'ingratitude, ou même simplement
d'oubli envers son ancien directeur, voici le biais ingénieux que son imagination déliée lui suggéra.
Tous les vendredis que le Ciel faisait, le plus fécond de nos critiques se dirigeait, comme par le passé, de la rue de Montparnasse vers la rue de Rivoli, où demeurait M. Véron. Il continuait à aller régulièrement lui soumettre ses articles manuscrits. De son côté, M. Véron continuait à le conseiller, et se croyait toujours ainsi rédacteur en chef du Constitutionnel. L'un et l'autre se prêtaient doucement à cette fiction, — qui dura près d'une année...
N'est-ce pas que le trait est joli?