SAMSON
Avoir ouvert ce matin les Mémoires de Samson, — l^as le bourreau, — l'acteui' de la Comédie française. Je ne les avais pas encore lus. Il y a des chapitres amusants ; en voici un, entre autres, qui éclaire un coin de la vie des planches :
Samson gardait rancune à Rachel, qui avait refusé de le recevoir, un matin qu'elle allait monter en voiture. Tous deux devaient jouer le soir même dans Lady Tartufe; il y avait surtout une scène muette, sur un des côtés de la scène qui embarrassa beaucoup Rachel ; leurs physionomies devaientexprimerl'amour, tandis que leurs bouches échangeaient à voix basse les propos suivants :
« Rachel, souriant coquettement. — Vous m'en voulez de ce matin, monsieur Samson?
» SA.MSON, la regardant tendrement. — Comment donc ! pas du tout... le procédé est on ne peut plus gracieux.
» Rachel, feignant le trouble. — J'étais forcée de sortir et j'avais tout à fait oublié notre rendez vous.
» Samson, d'un air tendre. — Comment ne serais, je pas flatté d'un tel oubli?
» Rachel, attachant son regard sur le sien. — Croyez bien qu'il a fallu une chose sérieuse,.. Je vois que vous ne me croyez pas !
304 l'UKTRAITS COMEMPORAl.XS
» Samson, d'un air charmé. — Moi ! ne pas vous croire ! Allons donc !
» Rachel, baissant les yeux. — Eh bien ! venez demain, je vous dirai toute la vérité.
» Samsox, souriant doucement. — Ah ! ce n'était donc pas la vraie?... Impossible d'aller chez vous, tout à fait impossible !
» Rachel, ayant Vair de laisser échapper an aveu. — Alors, c'est moi qui viendrai.
x Samson, d'un air vainqueur. — Vous ne me trouveriez pas.
» Rachel, loiiiours tendre. — Vous ne voulez donc plus me faire étudier mon rôle ?
» Samson, d'un air tout à fait subjugué. — Je n'aime pas les caprices et les impertinences. »
J'ai beaucoup vu jouer Samson; personne plus que moi ne rendait justice à son talent.
Ce talent n'avait rien au premier abord de saisissant ni de séduisant. Samson parlait du nez de façon à rendre des points à un canard ; il laissait tomber ses paroles goutte à goutte ; sa démarche était aussi lente que sa diction ; son masque était sans variété. Jamais acteur n'eut ])lus besoin d'art, de science, d'expérience ; jamais acteur, il est vrai, n'en posséda et n'en acquit davantage. Il joua la nuance., comme les joueurs de billard jouent Veffet. Son habileté était prodigieuse ; il était à l'aise dans ses défauts comme un autre dans ses qualités.
Un des premiers inventeurs du jeu froid, Samson, a conquis le public par la seule force de la vérité, de la raison, de l'esprit. L'horreur du mau-
vais goût était innée en lui. Aussi se tenait-il toujours en dehors de l'éclat ; il ne sollicitait pas le succès, il l'attendait avec une sorte de fatuité tranquille, qu'on devinait au bout de quelque temps. C'était plaisir de lui voir donner la vie à des riens par son accentuation mordante et découper le vers comme on découpe de la dentelle.