VICTORIEN SARDOU
Les feuilletons dramatiques du lundi n'ont pas été trop sévères pour le Magot de M. Victorien Sardou. Us ont compris que l'approche des jours gras excusait bien des choses.
Il faut remonter jusqu'aux Pommes du voisin, — dont un tableau tout entier se passait sur les toits,
— pour trouver un équivalent aux vertiges de ce Magot. Mais j'aime mieux m'arrêter en route; car, pour moi, le vrai Sardou n'est pas dans ces scénarios excessifs; il est dans les Ganaches., dans la Famille Benoîlon, dans Fernande, dans les Intimes,
— et même dans l'Oncle Sam.
Je comprends que tous les directeurs de théâtre veuillent tàter du Sardou, car le Sardou est une des expressions les plus triomphantes de l'art dramatique de ces dernières années. Depuis Scribe, nous n'avons rien de plus complet à offrir dans l'ingénieux et dans l'habile. Le Sardou est gai, le Sardou est sensuel, le Sardou est moqueur, le Sardou est alerte. C'est un Beaumarchais sans montre, sans guitare, sans fusils (mais non sans plaidoyer) C'est un Edgar Poé sans obscurité, sans tristesse, sans philosophie; c'est un Balzac sans longueurs ; c'est un Léon Gozlan sans paradoxe; c'est un Diderot sans brutalité; c'est un Charles de Bernard sans marivaudage.
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Pour moi, j'avoue que Victorien Sardou m'intéresse au plus haut point. Il m'occupe; je suis curieux de savoir ce qu'il veut, où il vise, jusqu'où il ira. Quoi qu'on fasse, on est forcé de compter avec lui. Son bon vouloir est indiscutable; il cherche la vie et interroge l'air de tous les côtés pour y trouver ses sujets.
Ses efforts, très louables, sont visibles, trop visibles fâcheusement. Il manque de ce qui fait les maîtres : la certitude. Il ne s'impose pas, il se débat; encore, si c'était seulement avec le public mais il se débat avec lui-même. Il ne possède pas son talent.
Aux répétitions de ses pièces, on le voit supprimer des tableaux, des actes entiers; c'est chose connue. Le sentiment des proportions l'abandonne, le vertige le saisit. De ces hésitations dans la composition naît évidemment une infériorité. Je voudrais classer M. Victorien Sardou; cela est plus difficile qu'on le croit.
Non pas que je sois embarrassé pour lui trouver des filiations; bien au contraire. Sous ce rapport il a prêté trop fréquemment le flanc à ses détracteurs. — Reste le metteur en scène, l'habile ouvrier mosaïste; sa dextérité se révèle en maints endroits; il soigne le dialogue, il ne néglige pas la tirade. Souvent il arrive à l'effet juste.
Pour en revenir à M. Sardou, il y a une légende qui veut que sa première pièce, la Taverne, ait été horriblement sifflée, il y a dix-huit ans, à l'Odéon.
On ne s'en douterait pas à lire les vingt lignes satisfaites, placées en tête de la brochure :
« Je remercie M. Alphonse Royer de la bien-
» veillance avec laquelle il a accueilli ce premier » essai {ï\\\\](i\\\\Q hoinnia. Si cette pièce a quelque » mérite, elle le doit en grande partie aux excel- » lents conseils de M. Gustave Vaëz qui, avant » d'apporter à la mise en scène son expérience » bien connue, m'avait déjà prêté le secours de sa » haute intelligence pour les changements à faire. » Je dois aussi bien des remerciements à mes-
» dames mesdames etc., etc. Quant à Bou-
» deville, chargé du rôle principal, il a remporté » une double victoire dans le Cari et dans le Facun- » dus ; je lui serre deux fois la main. »
Une victoire/ Le mot y est. Qu'est-ce qu'on disai donc ?
Avant la représentation des Merveilleuses.
Je n'ai point cherché à connaître à l'avance le^ nouvel ouvrage de M. Sardou. Je me rappelle si grande colère lors de Maison neuve et la menace^ qu'il fit de retirer sa pièce avant la représentation, parce qu'un journal en avait donné l'analyse. Je comprends cela.
Mais si j'ai su imposer silence à ma curiosité, je' ne me suis pas interdit les suppositions, les conjectures.
Vous souvient-il d'Auguste Dupin, un des personnages les plus étranges et les plus sagaces d'Edgar Poë, l'Auguste Dupin du Scarabée d'or, de V Assassinat de la rue Morgue, de La Lettre volée? Le plus simple indice lui suflit pour reconstruire l'événement le plus compliqué. Avec trois signes au crayon tracés sur un morceau de papier à demi brûlé, il retrouve un trésor enfoui à dix pieds;
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avec une mèche de cheveux, il refait tout un procès judiciaire. Quel précieux reporter aurait été Auguste Dupin !
Malheureusement, je n'ai entre les mains ni mèche de cheveux ni morceau de papier brûlé pour m'aider à deviner l'intrigue des Merveilleuses^ mais j'ai cependant quelque chose ; j'ai un nom.
Illyrine !
Ce nom est celui d'une des héroïnes de la pièce, une merveilleuse qui sera représentée par Céline Chaumont. A première vue, cela n'a l'air de rien. — Illyrine ! Euphrosine ! Corinne ! ce sont des noms du temps.
Attendez. Illyrine a existé; elle a joué réellement son rôle pendant le Directoire. De plus elle a laissé des Mémoires, presque introuvables, il est vrai, mais que j'ai fini i^ar trouver.
Auguste Dupin, merci !
Ces Mémoires en trois volumes, parus dans l'an VII, et qui se vendaient chez l'auteur, ces Mémoires sont assez incohérents; mais du milieu des aventures scabreuses qu'ils racontent se dégagent des détails curieux j)our l'histoire des mœurs de cette époque.
J'y ai remarqué un épisode fort intéressant que je demande la permission de raconter.
Illyrine, — qui s'appelait aussi M""" Quillet et qui avait divorcé, — eut un peu à souffrir au début de sa carrière galante. Repoussée par sa famille, elle fut obligée pour vivre de broder au tambour ; mais ce travail était insuffisant; elle vendit quelquesunes de ses robes et contracta des dettes.
Le hasard seul pouvait la sortir de cette position
précaire. Le hasard se produisit un matin sous la forme d'un nègre, qui remit à Illyrine une boîte d'écaillé et une lettre.
La boîte contenait cinq cents livres en or.
La lettre en promettait autant tous les premiers du mois.
D'ailleurs, pas de signature, pas d'adresse, rien.
« Ne cherchez pas à me connaître, — disait-on dans cette lettre ; — je ne serai pas assez maladroit pour essuyer un refus, pas même un remercîment. Je suis trop vieux pour être votre amant, vous êtes trop jeune pour être ma femme. Jouissez de tout ce que vous méritez. Je vous vois tous les jours d'Opéra, je vous rencontre aux Champs-Elysées et aux Tuileries. Quand ce n'est pas assez pour moi, je fais le tour de votre maison, et je m'en retourne satisfait.
» Si vous voulez me rendre le plus content possible, faites de temps en temps une révérence en entrant dans votre loge, comme si vous aperceviez quelqu'un de connaissance... J'aurai du moins la certitude que vous vous occupez de moi cinq à six minutes par semaine ; cela n'est pas exigeant. »
Qu'on songe que cette lettre, où se retrouvent toute la générosité de sentiments et tonte l'élégance du dix-huitième siècle, était écrite en plein quatre-vingt-douze !
Ce bonheur délicat dura trop peu : une nuit, ce mystérieux bienfaiteur dont, à forces de manœuvres secrètes, elle était parvenue à savoir le nom, fut arrêté après le 10 août et conduit provisoirement à la Mairie, où la quantité immense de
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victimes entassées le suffoqua à un tel point qu'il expira sur l'heure.
Le lendemain matin, Illyrine apprenait la mort du comte de Zimmermann.
N'est-ce pas que voilà un petit roman plein d'émotion ?
A-t-il échappé à l'attention de Victorien Sardou ?
Cela m'étonnerait.
Sardou sait les bons endroits. Il est devenu bibliophile ; sa collection révolutionnaire est déjà célèbre. Ce n'est point par hasard que le nom d'Illyrine est venu se placer sous sa plume.
Je parie de trouver dans sa bibliothèque les Mémoires en question.
Mais je ne suis pas assez Auguste Dupin pour affirmer qu'il aura utilisé dans ses Merveilleuses l'épisode du comte de Zimmermann.
L'idée de cet épisode a d'ailleurs fourni une nouvelle à Scribe : Judith ou la loge d'Opéra, et un chef-d'œuvre à Balzac : la Fausse maîtresse.
On connaît ses auteurs.
Abordera-t-on la question Rabagas, à la séance de réception de M. Sardou à l'iVcadémie française ?
Si on l'aborde, cela pourra être drôle.
Je m'imagine M. Charles Blanc parlant ainsi.;, ou à peu près :
« Monsieur, au lendemain ou au surlendemain d'une catastrophe publique inouïe, alors que les plaies de la grande nation étaient non pas cicatrisées, mais à peine pansées, vous avez cru pouvoir user des privilèges les plus exceptionnels et les plus périlleux de la Muse dramatique en choisis-
sant un sujet de la plus excitante modernité. Il fallait tout votre esprit et toute votre prodigieuse habileté pour aller chercher un succès sur des confins qu'on vous avait su gré d'avoir évités jusqu'alors.
» Je n'ignore pas que, dans cet ordre d'idées, vous aviez eu des précédents. Vos instincts d'érudit, si développés et entretenus par une investigation constante, vous ont jioussé à recommencer Vlntérieur des Cojnilé.-i révolutioniiaircs, de Du Cancel. Vous aimez beaucoup à recommencer, monsieur; c'est d'ailleurs le propre des esprits ingénieux, toujours en quête d'une perfectibilité quelconque.
» Mais dans les circonstances que j'ose à peine indiquer, tant elles évoquent en moi de douloureux souvenirs, je ne crains pas de vous avouer que je me suis senti presque content de n'être pas un auteur dramatique, afin de n'être pas tenté d'exercer ma verve sur des événements et sur des hommes nous touchant d'aussi près. Le succès, si bruyant qu'il eût été, et le sufirage né de la division des partis ne m'eussent pas semblé une compensation suffisante à l'abandon de cette impartialité de jugement qui est et doit être le plus noble apanage du véritable homme de lettres. »
A quoi je m'imagine M. Victorien Sardou répondant de la sorte... toujours à peu près :
« Monsieur, il m'appartient moins qu'à tout autre, à propos de mes humbles productions, de citer les auteurs glorieux qui m'ont précédé dans une voie où mon unique ambition a été de suivre
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respectueusement leurs traces. La critique, à qui je dois tant, a d'ailleurs souvent pris le soin de me rappeler leurs noms, tout en me reprochant d'avoir quelquefois exagéré le respect jusqu'à l'imitation.
» Une certaine partie de cette critique (je parle de la plus élevée) aurait voulu me voir me désintéresser des événements et des passions de mon époque. Peut-être est-ce beaucoup exiger d'un homme qui sent son cœur battre et son cerveau fonctionner à l'unisson des autres hommes. En tous les temps et chez tous les peuples, la littérature a toujours été un écho. Frondeuse avec Molière, elle raillait grands seigneurs et bourgeois jusque sous les rayons cléments de Louis XIV. Philosophique et audacieusement révolutionnaire avec Beaumarchais, elle transportait sur la scène les hommes les plus marquants du règne de Louis XV, à peine recouverts d'un masque léger et d'un transparent pseudonyme.
» Pourquoi m'aurait-il été défendu de m'inspirer et de m'autoriser de ces illustres exemples? Au nom de quel privilège exorbitant m'aurait-on refusé les franchises si libéralement accordées à mes prédécesseurs ? Me serais-je donc trompé, messieurs, en m'imaginant que le dix-neuvième siècle était plus qu'aucun autre le siècle de toutes les libertés? Y aurait-il encore des castes intéressées à se dérober aux traits de la comédie ? Ah ! croyez-moi, messieurs, ou plutôt croyez-en Beaumarchais : si mes petits écrits ont pu être redoutés, ce n'a jamais été que par les petits hommes ; et de ceux-ci, ni vous, ni moi, nous n'avons à nous
préoccuper. Dieu merci ! »
Sl4 PORTRAITS CONTEMPORAINS
Quant à Autran, il peut être tranquille. La fumée des deux encensoirs dirigés et balancés vers lui ce jour-là lui arrivera sans doute jusque dans les Champs-Elysées, où son ombre aimable se promène avec celle de Méry.
Je crois les entendre, eux aussi.
AuTRAN. — Ali ! mon ami, cette séance est le plus beau jour de ma mort ! Quelle délicatesse dans la. louange! quelle grâce ! quel atticisme! Je ne sais en vérité auquel des deux orateurs décerner la palme. Charles Blanc est exquis, mais Sardou est suave. N'est-ce pas votre opinion?
MÉRY. — Vous m'agacez, Autran. Vous devriez bien vous rappeler que je ne suis pas académicien, que je n'ai jamais voulu l'être.
AUTRAN. — C'est vrai, mon cher, excusez-moi. 1
MÉRY. — Un jour que Mignet m'avait engagé à me présenter, je lui ai envoyé deux témoins. Cela doit vous éclairer sur la nature de mes sentiments pour l'Académie.
Autran. — Décidément, je crois que j'aime mieux le discours de Charles Blanc.
MÉRY. — Qu'est-ce qu'il raconte donc de si extraordinaire sur vous ?
Autran. — Oh ! mille choses plus agréables les unes que les autres... il dit que je suis de Marseille... que mes tragédies sont de Marseille... que, parti de Marseille, j'ai voulu revenir à Marseille. Cela est plein d'émotion et excessivement touchant.
MÉRY. — Parle-t-il de la Canebière ?
Autran. — Certes !